10 octobre 2015 - À quoi reconnaît-on un empire ? - Herodote.net

10 octobre 2015

À quoi reconnaît-on un empire ?

Aux Rendez-vous de l'Histoire, à Blois (8-10 octobre 2015), historiens et visiteurs s'interrogent sur la vie et la mort des empires. Mais qu'est-ce donc qu'un empire ? C'est la question à laquelle se proposent de répondre l'essayiste Claude Fouquet et André Larané.

Le mot « empire », si commun aujourd'hui dans notre langue, est emprunté au latin. Il n'empêche que les Romains eux-mêmes répugnaient à l'employer, au point de prétendre que le régime dictatorial imposé par Auguste n'aurait pas aboli la république.

La réalité est plus nuancée car, quand les Romains disaient res publica, ils voulaient dire État. Pour nommer ce que nous appelons République ils avaient d’autres mots : libera civitas, liber populus ou tout simplement res romana !

Mais alors, d’où nous vient le mot empire ? Tout simplement du mot imperium, qui s'appliquait à Rome au commandement militaire et à l'autorité civile. Il désignait un pouvoir de vie et de mort sans possibilité d’appel exercé par les consuls. D’où son attribut principal, le faisceau de verges entourant la hache, qui permettait soit une simple punition corporelle, par les verges, soit une mise à mort sans jugement par décapitation à la hache. À ce propos, il peut paraître choquant que faisceau et hache soient encore aujourd’hui des symboles de notre république !

À mesure que Rome a étendu son emprise sur le bassin méditerranéen par le succès de ses armes, l'imperium de ses généraux en est venu à se confondre avec la nouvelle réalité géopolitique : un État multiculturel ou multinational reposant sur la force militaire. C'est la définition que l'on peut donner de l'empire même si les Romains n'en sont pas à proprement parler les inventeurs.

Tous les termes de cette définition sont importants.

Ainsi, on peut considérer que la Suisse et l'Inde contemporaines, États multiculturels ou multinationaux, ne sont pas des empires car leur cohésion repose sur un lien fédéral librement consenti par toutes les parties et non sur la force militaire comme la Chine ou la Russie. C'est aussi par un abus de langage que l'on qualifie d'empires les domaines coloniaux constitués en Afrique au XIXe siècle par la République française et le Royaume-Uni car ils n'avaient pas de lien étatique avec la métropole ; ils n'étaient que des terrains de jeux lointains pour militaires et aventuriers en mal d'action.

Soulignons que l'empire tel que défini ci-dessus est antinomique de la Nation, de la démocratie et de l'État de droit.

Les empires dans l'Histoire

Le premier empire conforme à notre définition remonte au VIe siècle av. J.-C. Bien avant les Césars, le Roi des Rois Cyrus a placé tous les peuples du Moyen-Orient sous son autorité en fondant l'empire perse dont les Iraniens actuels sont les lointains héritiers.

Cyrus s'est comporté en autocrate bienveillant, laissant chacun libre de pratiquer sa religion et sa langue à la seule condition de lui obéir et de lui verser l'impôt. Les Hébreux lui sont encore aujourd'hui reconnaissants de les avoir autorisés à rentrer chez eux après leur exil forcé à Babylone. Comme lui, les empereurs sensés nouent un contrat tacite avec leurs sujets : « Vous m'obéissez et me payez l'impôt ; en échange, je vous laisse vivre en paix selon vos croyances et vos mœurs. »

En Extrême-Orient, Quin Shi Huangdi a jeté les bases de l'empire chinois. Plus près de nous, songeons aux empires byzantin, carolingien, arabe, mongol, ottoman, russe, austro-hongrois… mais aussi aztèque et Inca, sans parler de l'empire britannique des Indes, le British Raj. Tous répondent à la définition ci-dessus et la plupart s'accordent avec la définition de l'historien Gabriel Martinez-Gros, inspirée par l'œuvre d'Ibn Khaldoun (Brève Histoire des empires, Seuil, 2014) : un gouvernement autocratique qui s'appuie sur des forces mercenaires, souvent étrangères, pour pressurer ses sujets.

Sur les deux derniers millénaires, l'empire apparaît dans le monde comme la forme d’État dominante. Il a succédé à la cité antique et il n'y a guère que l’État-Nation, une bizarrerie apparue en Europe occidentale au Moyen Âge, qui lui ait jusqu'ici résisté.

Notons en effet que, depuis la dissolution de l'empire carolingien, il n'y pas eu en Europe occidentale d'empires qui aient duré. Le Saint Empire romain germanique n'eut d'impérial que le nom ; l'empire de Charles Quint, fruit de mariages heureux, n'a duré qu'une génération et l'Empire napoléonien était une construction de circonstance qui n'a vécu que le temps de quelques victoires. Quant à l'empire allemand fondé par Bismarck, c'était un État-Nation en tous points analogues à ses voisins occidentaux, autrement dit un État de droit adossé à une communauté nationale.

Il faut se tourner vers l'Europe orientale pour rencontrer de véritables empires avec les Austro-Hongrois, les Ottomans et les Russes.

Le temps des empires est-il fini ? Ne nous hasardons pas à conclure. La Chine et la Russie actuelles ne sont sans doute pas très loin de notre définition ci-dessus : des États multiculturels reposant sur la force militaire. Et qui nous dit que d'autres formes étatiques post-démocratiques ne sont pas en voie d'émerger, fondées celles-là sur le seul pouvoir de la finance et de la monnaie ?

Claude Fouquet et André Larané

L'auteur : Claude Fouquet

Claude Fouquet est diplomate, essayiste et historien. Il est l'auteur de Julien, la mort du monde antique (Les Belles Lettres, Paris, 1985), de Délires et défaites (Albin Michel, 2000), Modernité, source et destin (L'Harmattan, 2009) ou encore Comment l'Europe a changé le monde (Apopsix, 2015).

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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