La guerre en Ukraine

La paix impossible ?

25 juin 2023 : quinze mois après la publication de notre document : Ukraine, les causes politiques de la guerre, nous n’y voyons pas une virgule à changer. Des indices concordants viennent régulièrement renforcer notre hypothèse centrale, à savoir que cette « troisième guerre civile européenne », venant après 14/18 et 39/45, a été déclenchée par Moscou suite à une série de provocations ou de maladresses de Washington.
Nous revenons ici sur les négociations de paix qui se sont déroulées en marge des combats et en particulier sur l'espoir d'une paix rapide dès mars-avril 2022, torpillé contre le souhait des belligérants eux-mêmes...

Il n'est pas question d'exonérer le président russe de sa responsabilité dans le déclenchement de la guerre. On peut toutefois s'affliger de ce que le drame aurait certainement pu être évité si les présidents américains, de Bush Jr à Biden, n’avaient eu de cesse de pousser Poutine dans ses retranchements et l’inciter à passer à l'offensive. C’est ce que montre notre livre numérique : Les Causes politiques de la guerre.

La Russie acculée à la guerre

Les données dont nous disposions à la publication de notre livre en mars 2022 ont été depuis lors confirmées par l’ex-chancelière Angela Merkel. Celle-ci déclara au journal Die Zeit (7 décembre 2022) que les accords de Minsk de 2015 n’étaient rien d’autre qu’un écran de fumée. Ils avaient pour but de permettre à l’Ukraine de s’armer avec le concours de l’OTAN jusqu’à être assez forte pour reprendre l’offensive contre les irrédentismes du Donbass et de Crimée. Les propos d’Angela Merkel furent peu après corroborés par l’ex-président François Hollande, lui aussi partie prenante des accords de Minsk (note).

Après le coup d'État pro-européen d'Euromaïdan à Kiev, en 2014, et les accords de Minsk l'année suivante, Vladimir Poutine sentit donc la pression se faire de plus en plus forte sur la Russie et, face à la montée en puissance de l'armée ukrainienne armée par l'OTAN, il crut bon de prendre les devants le 24 février 2022. Il réagit comme l’état-major allemand à l’été 1914 qui, craignant d’être bientôt surpassé par l’armée russe, s’engagea sans attendre dans la guerre aux côtés de l’Autriche-Hongrie.

La suite est dans tous les esprits : l’armée ukrainienne résista d’une remarquable façon à l’agression, grâce à sa motivation mais aussi à l’entraînement et à l’armement hors pair assurés par l’OTAN ; l’armée russe, pour sa part, révéla tout à la fois une insuffisante préparation et une absence de motivation. De la sorte, les Russes durent renoncer à l’illusion d’être accueillis en libérateurs à Kiev et le front en vint très vite à se stabiliser au prix de lourdes pertes humaines et matérielles.

Dès le 17 mars 2022, le ministère britannique de la Défense rapporta que l'avancée de la Russie était au point mort cependant que « la résistance ukrainienne reste ferme et bien coordonnée. La grande majorité du territoire ukrainien, y compris toutes les grandes villes, reste entre les mains des Ukrainiens ». À cette date-là, le commandement russe appela à la rescousse le groupe de mercenaires Wagner du très peu recommandable Evgueni Prigojine...

Il y a maintenant plus grave. Nous découvrons que cette guerre d’attrition qui saigne à blanc les jeunesses des deux camps aurait pu être stoppée dès les premières semaines, dans le soulagement général. Il n'en a pas été ainsi d'une part à cause des massacres commis par les troupes d'invasion et mis en scène par les médias, d'autre part à cause du jusqu’au-boutisme de certains Occidentaux. En attestent les confidences inattendues de personnalités publiques et respectées qui vont dans le même sens.

Entre guerre et paix

Négociations entre Ukrainiens et Russes en Biélorussie (7 mars 2022), photo : ministère des Affaires étrangères de BiélorussieDès les premiers jours de la guerre, l'oligarque russo-israélien Roman Abramovitch convainquit son ami le président russe d'entamer des négociations. Quatre jours après l'agression, le président ukrainien Volodymyr Zelensky put ainsi annoncer que l'Ukraine et la Russie étaient convenues de dialoguer sans conditions préalables.

Les délégations des deux pays se rencontrèrent le 1er mars à la frontière ukraino-biélorusse, à Gomel, près de la rivière Pripyat, en présence d'Abramovitch.

Venus trop tôt, alors que les combats et les bombardements russes étaient à leur maximum d'intensité, ces échanges n'aboutirent pas. Le 3 mars, Russes et Ukrainiens se réunirent une nouvelle fois en Biélorussie pour aborder des questions d'ordre humanitaire (évacuation des civils, sauvetage des récoltes, échanges de prisonniers).

Entretemps, le Premier ministre israélien Naftali Bennett proposa sa médiation aux présidents ukrainien et russe et rencontra aussi le chancelier allemand. Début mars 2022, alors que les médias occidentaux quasi-unanimes appelaient à combattre le nouveau Satan « jusqu’au dernier Ukrainien », seuls en Europe, le pape François, le président Macron et le chancelier Scholz tentaient encore de faire entendre la voix de la modération. Le reste du monde assistait avec stupéfaction à cette nouvelle « guerre entre Blancs »

À défaut de mieux, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov rencontra son homologue ukrainien Dmytro Kuleba dans la station balnéaire turque d’Antalya, le 10 mars 2022, à l'occasion d'un forum international. Cette première rencontre se solda toutefois par un échec, Lavrov exigeant de l'Ukraine l'équivalent d'une capitulation aux dires de Kuleba. Dans les faits, les Russes et les Ukrainiens ne savaient encore trop quoi négocier.

Là-dessus, le 12 mars, le président Macron et le chancelier Scholz conversent au téléphone avec le président Poutine. En dépit du bombardement intensif de la ville de Marioupol et des rumeurs sur les exactions russes, les deux camps renouent le dialogue par vidéoconférence sur les questions humanitaires.

Couverture de Bild (14 mars 2022)Aussitôt, le quotidien allemand à grand tirage Bild s'enflamme. Il titre : « Accord entre l’Ukraine et la Russie « dans les prochains jours » possible. Enfin la paix en vue ? »

Les Allemands, il est vrai, mettent beaucoup d’espoir dans un accord car, très liés en affaires à la Russie comme à l’Ukraine, ils ont un intérêt certain au retour de la paix.

Le matin du 19 mars, alors que le conflit semble s'enliser, le président Zelensky renouvelle en vidéo son appel à des pourparlers au niveau des chefs d'État : « Je veux que tout le monde m'entende maintenant, en particulier à Moscou. Le moment est venu de se rencontrer, il est temps de parler. »

Mais on n'en est pas encore là. Le 22 mars, le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, suggère sur la chaîne CNN que la Russie n'exclut pas l'emploi d'armes nucléaires tactiques si l'OTAN accentue sa pression ou intervient en direct dans la guerre ! Ce n'est pas une menace en l'air. Ainsi que le rappelle l'historien Emmanuel Todd, la Russie contemporaine est un nain démographique face à l'Europe ; soucieux d'économiser les forces vives de son pays, Poutine n'hésiterait donc pas à employer des armes nucléaires tactiques pour repousser d'hypothétiques troupes polonaises ou autres...

Le 26 mars, le président Joe Biden, accueilli en triomphe à Varsovie (Pologne), ne fait rien pour calmer le jeu. Il en appelle à un changement de régime en Russie et au renversement de son homologue russe : « Pour l'amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir. » À quoi le porte-parole Peskov répond : « Cela ne doit pas être décidé par M. Biden. Cela ne devrait être qu'un choix du peuple de la Fédération de Russie. »

La paix assassinée

Habile politique, le président tuc Erdoğan va jouer de sa situation à la charnière de l’Occident et du reste du monde. Il revient dans le jeu et propose sa médiation aux belligérants. Celle-ci va être acceptée par les Russes comme par les Ukrainiens. Le président Poutine, loin d’être le fou furieux décrit par certains médias, a très vite compris son faux-pas. Son homologue ukrainien Zelensky, tout comédien qu’il est, est de son côté lucide sur l’état réel de son pays et de sa population.

Rappelons que l’Ukraine - 52 millions d’habitants lors de l’indépendance en 1991, 44 en 2019, sans doute 35 aujourd’hui – est l’un des pays les plus démunis d’Europe, loin derrière la Bulgarie, pays le plus pauvre de l’Union européenne,  avec un niveau de corruption et des indicateurs de bien-être plus mauvais que ses cousins russe et biélorusse (espérance de vie, mortalité infantile, instruction) ! Si le pays survit à cette guerre, il ne retrouvera pas de sitôt son équilibre d’autant que les femmes qui ont choisi l’exil renonceront avec le temps à rentrer dans leur foyer et inviteront conjoint et enfants à les rejoindre. Quant à l'adhésion à l’Union européenne, elle n’est pas pour demain ! De tout cela, Volodymyr Zelensky est sans nul doute conscient malgré son côté bravache et c’est pourquoi il a accepté l’invitation d’Erdoğan.

Il en va de même de Vladimir Poutine. Comme Volodymyr Zelensky et Recep Tayyip  Erdoğan, il a une ambition pour son pays et se contrefiche de tout le reste. L'échec de son armée lui a fait comprendre qu’il ne ramènerait pas l’Ukraine dans le giron de Moscou et qu’un compromis vaudrait mieux qu’une fuite vers l’inconnu.

Le 27 mars, l'Ukraine annonce l'ouverture de négociations bipartites à Istanbul. En entretien vidéo avec des journalistes russes, le président Zelensky se montre ouvert à des négociations sans tabou, si ce n'est sur la sécurité de l'Ukraine. De son côté, la Russie, si l'on en croit le Financial Times, a renoncé à trois de ses revendications initiales : la « dénazification » de l'Ukraine ainsi que sa démilitarisation et les protections juridiques de la langue russe.

Les pourparlers entre Ukrainiens et Russes s'ouvrent le surlendemain dans le palais de Dolmabahçe, sous l’égide du président turc (voir le reportage vidéo d’Euronews, 9 avril 2022).

Après trois heures de discussions, le négociateur en chef ukrainien David Arakhamia déclare accepter le principe d’une neutralité en échange d’un accord international garantissant la sécurité de l’Ukraine. La Crimée et les territoires sécessionnistes du Donbass seraient « temporairement exclus » de l’accord et feraient l’objet de négociations séparées. On s’orienterait vers une autonomie du Donbass et un référendum en Crimée… au bout de quinze ans. C’est, dans les grandes lignes, la reprise des accords de Minsk de 2015.

Entretiens entre Ukrainiens et Russes à Dolmabahce (Istanbul), le 29 mars 2022

Comme dans la diplomatie d’antan, l’accord (exclusivement négocié par des hommes ; voir les photos de Dolmabahçe) doit s’accompagner d’un cessez-le-feu et être validé par une rencontre au sommet entre Poutine et Zelensky (et sans doute un banquet de réconciliation !).

En gage de bonne volonté, à l’issue de la session de mardi, le vice-ministre de la défense russe Alexandre Fomine annonce que Moscou entend « réduire radicalement [son] activité militaire en direction de Kiev et Tchernihiv ».

Mais en déplacement au Maroc, le Secrétaire d’État américain Anthony Blinken s’empresse l’après-midi même du 29 mars d’étouffer l’espoir d’un cessez-le-feu rapide en déclarant : « Nous n’avons pas vu de signes de réel sérieux de la part de la Russie ! »

Naftali Bennett, qui s’était entremis entre les belligérants, confirme le jusqu’au-boutisme de certains Occidentaux, au premier rang desquels les Anglais et les Américains. Selon ses dires, ils pensaient qu'il valait mieux « continuer à frapper Poutine », de peur que lui ou d'autres dirigeants de la planète ne soient enhardis par un désir de paix à tout prix !

Fort de ses excellentes relations avec Vladimir Poutine, l’ex-chancelier Gerhard Schröder avait été sollicité par les Ukrainiens pour s’entremettre lui aussi dans les négociations de Dolmabahçe. Il confirme les réticences occidentales dans un entretien avec son ami le journaliste suisse Jacques Pilet.

Douché par la déclaration américaine, l'espoir d'un cessez-le-feu allait très vite s'évanouir. Les ultras de l’entourage de Zelensky firent comprendre au président ukrainien qu’il serait démis en cas de signature prématurée de l’accord « sur la neutralité et la sécurité de l'Ukraine ». Au demeurant, les opposants au cessez-le-feu allaient être servis par la soldatesque russe. S’étant retirée des environs de Kiev, elle laissa derrière elle, dans les ruines de la petite ville de Boutcha, des centaines de cadavres de résistants et de civils, vieillards, femmes et enfants, sans compter les récits de viols. Les Ukrainiens découvrirent l’horreur le samedi 2 avril en pénétrant dans la ville. Alarmée par les médias, l’opinion occidentale s’émut.

À Jérusalem, Bennett comprit que « c’était fini ». À Moscou, Poutine émit la même opinion devant Schröder tout en niant la responsabilité russe dans les massacres de Boutcha. Une rumeur ni vérifiée ni démentie dit que le Premier ministre britannique Boris Johnson aurait de son côté téléphoné au président ukrainien pour lui intimer de résister à tout prix, faute de quoi il perdrait son soutien et celui de Biden.

Zelensky, secoué par la découverte de Boutcha, céda aux pressions de ses proches et des Anglo-Saxons.  Dès le 4 avril, il dénonça un « crime contre l’humanité » et appela à traduire les responsables russes devant une cour pénale internationale.

À Washington, le 6 avril, le Sénat américain vota la Ukraine Democracy Defence Lend-Lease Act of 2022. Il s'agit d'une loi de « prêt-bail » destinée à financer sans limites l'effort de guerre ukrainien. C'était la deuxième fois que le Sénat s'accordait sur une telle loi. La première fois, ce fut en... 1941 pour combattre Hitler.

Là-dessus, le 7 avril, le ministre Lavrov reprocha aux Ukrainiens d’avoir retiré la Crimée de l’ultime version du projet d’accord. Il n’y avait plus pour les négociateurs qu’à rendre le palais de Dolmabahçe aux touristes. Ce fut chose faite le 9 avril 2022.

Le même jour, le Britannique « Bojo » fut le premier dirigeant occidental à se rendre à Kiev. Tel un nouveau Churchill, il appela les héroïques combattants ukrainiens à se battre pour notre liberté avec tout son soutien et celui de l’Amérique. Il allait être suivi de peu par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. Les hostilités entre Russes et Ukrainiens allaient donc pouvoir se poursuivre jusqu’à épuisement des combattants.

Tandis qu’outre-Atlantique, la presse continue de débattre avec une grande liberté de ton de l’opportunité d'entretenir la guerre ad vitam aeternam, rien de tel en Europe et tout particulièrement en France où chacun est sommé de s’impliquer sans débat dans cette guerre par procuration à laquelle tout a été sacrifié : l’indépendance de l’Europe, désormais alignée sur les États-Unis y compris dans leur différend avec la Chine, la souveraineté des États, la sobriété énergétique... Le président Macron lui-même en sait quelque chose, qui a dû renoncer à nuancer ses analyses. Le chancelier Scholz a compris après le sabotage des gazoducs de la Baltique en septembre 2022 qu’il n’était plus temps d’espérer un arrangement. Le pape François demeure seul à plaider pour une paix de compromis.

Reste à espérer que celle-ci viendra malgré tout assez vite. Plusieurs facteurs peuvent y aider : le souhait du président Biden de clore malgré tout le dossier ukrainien avant les élections présidentielles de novembre 2024, dans dix-huit mois ; une déstabilisation des forces russes par des trublions genre Prigojine ; ou tout simplement - il est permis de rêver - le retour déterminé des belligérants à la table des négociations.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2024-02-24 15:58:12

Voir les 28 commentaires sur cet article

jmd82 (20-08-2023 16:37:53)

cet article me parait davantage d'une opinion que de réalités : sur la corruption je note que la russie est classée 137 ème contre 113 ème pour l'ukraine sur 180 pays.. source https://atlasocio.c... Lire la suite

Christian (19-08-2023 05:58:42)

Les propos tenus par l’ancien président Nicolas Sarkozy à propos de l’Ukraine n’ont rien d’étonnant si l’on se souvient de ceux qu’il avait tenus le 12 août 2008 à Moscou, en pleine crise russo-géorgi... Lire la suite

Christian (17-08-2023 08:37:47)

Dans un entretien au Figaro publié ce mercredi 16 août, l’ancien président Nicolas Sarkozy estime que le conflit ukrainien ne pourra se régler que par l’organisation de référendums encadrés par la com... Lire la suite

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