Homosexualité

Entre ouverture et répression

L'homosexualité (dico) a généralement bénéficié d'une grande mansuétude dans la chrétienté occidentale au cours des deux derniers millénaires. Les pratiques sodomites assimilées à la débauche, voire à l'hérésie, ont pu être toutefois traquées dans certaines périodes troublées comme à la fin du Moyen Âge ou au début du XVIIe siècle. 

Dans les sociétés laïcisées et eugénistes de la fin du XIXe siècle, les médecins et les scientifiques devenus les nouveaux référents politiques ont assimilé l'attirance pour les personnes du même sexe à une maladie ou une perversion.

En 1990, sous la pression des mouvements gays, l'homosexualité a été retirée de la liste officielle des maladies par l'Organisation Mondiale de la Santé. Mais dans la plus grande partie du monde, hors de la sphère occidentale, elle est encore aujourd'hui contrainte à la clandestinité et parfois réprimée de la plus féroce manière (note).

André Larané
Ganymède et l'Aigle (Chastworth House, Londres)

Une pratique somme toute banale

L'homosexualité est aussi vieille que l'humanité et ses pratiquants, quoique minoritaires et souvent victimes de violences et d'exclusion, ont toujours participé à la vie sociale.

 Sceau-cylindre de Suse (marbre jaune, VI-IVe siècles av. J.-C., Louvre)L'anthropologue Maurice Godelier évoque ainsi des sociétés primitives qui inscrivaient la cohabitation homosexuelle parmi les rites de passage de l'enfance à l'âge adulte. L'historien Bernard Sergent, spécialiste de la mythologie, a retrouvé de semblables rites initiatiques dans les mythes indo-européens, celtes aussi bien que germains, iraniens ou grecs.

Des tablettes et sceaux en argile témoignent d'une pratique banalisée de la sodomie entre personnes du même sexe dans les cités sumériennes de Mésopotamie, dès le IIe millénaire av. J.-C.

Autres temps, autres mœurs. Dans la Grèce classique, les notables, pédérastes (dico) plutôt qu'homosexuels, mettaient un point d'honneur et beaucoup de plaisir à partager la couche d'un garçon pourvu qu'il fut impubère, suivant en cela l'exemple de Zeus, qui s'était transformé en aigle pour séduire le jeune Ganymède. C'était leur façon d'amener l'adolescent à l'âge adulte et de faire son éducation.

La littérature garde aussi le souvenir de Sappho (630 à 580 av. J.-C.), une poétesse originaire de Mytilène, sur l'île de Lesbos, qui célébra en vers son attirance pour d'autres jeunes femmes. Mais il serait hasardeux d'en tirer des conclusions sur l'homosexualité féminine dans la société grecque.

Les citoyens d'Athènes avaient tout de même le souci de perpétuer leur lignée et se mariaient donc, passée la trentaine, avec une jeune fille d'une quinzaine d'années. La mariée était aussitôt confinée dans le gynécée (équivalent antique du harem) cependant que son époux pouvait se livrer à ses occupations viriles dans un environnement de belles statues d'adolescent(e)s idéalisé(e)s.

Jeune homme nu (couros) : statue provenant du sanctuaire d’Asclépios, dieu de la Médecine (Paros, Cyclades, vers 540 avant J.-C., musée du Louvre, DR) Ce goût pour la beauté et la jeunesse étaient selon les Grecs eux-mêmes la marque de la civilisation.

C'est ce qu'exprime l'historien Thucydide (Ve siècle av. J.-C.) en évoquant les athlètes du stade : « Autrefois, même dans les compétitions olympiques, les athlètes portaient un pagne qui leur cachait le sexe. Aujourd'hui encore chez certains barbares et en particulier chez les Asiatiques, il y a des concours de pugilat et de lutte, où les combattants portent un pagne. On pourrait invoquer bien d'autres faits pour montrer que, dans le monde grec de jadis, le mode de vie était analogue à ce qu'il est aujourd'hui chez les barbares. »

Dans les liaisons homosexuelles, l'adulte, partenaire actif, était qualifié d'éraste et l'adolescent d'éromène.

Dans le langage d'aujourd'hui, un adolescent de cette sorte est plus volontiers appelé giton, d'après un personnage du Satiricon, roman de l'écrivain latin Pétrone (1er siècle de notre ère).

« La Grèce ayant soumis son vainqueur » (Horace),  les Romains adoptèrent sans difficulté les moeurs des Athéniens, y compris leur goût pour les adolescents.

Mais, davantage que les Grecs, semble-t-il, ils réprouvèrent les hommes mûrs qui, tel Sénèque, le précepteur de Néron, affichaient une relation avec un homme de leur âge !

La pédérastie, l'un des fondements de la démocratie d'après Platon

Éraste et éromène échangent un baiser, médaillon d'une coupe du peintre de Briséis, Ve siècle av. J.-C., Louvre.Dans Le Banquet, le jeune Phèdre, invité à faire un éloge d'Éros, se lance dans une apologie de la pédérastie comme élément essentiel dans la formation d'un individu vertueux :
« Je ne connais pas de plus grand bien pour un homme, dès qu'il entre dans l'adolescence, qu'un amant vertueux et pour un amant qu'un ami vertueux. Car il est un sentiment qui doit gouverner toute notre conduite, si nous voulons vivre honnêtement ; or ce sentiment, ni la parenté, ni les honneurs, ni les richesses, ni rien ne peut nous l'inspirer aussi bien que l'amour. Et qu'est-ce que j'entends par là ? C'est la honte du mal et l'émulation du bien ; sans cela, ni Etat ni individu ne peut rien faire de grand ni de beau. Aussi j'affirme qu'un homme qui aime, s'il est surpris à commettre un acte honteux ou à supporter lâchement un outrage, sans se défendre, souffre moins d'être vu par un père, un camarade ou qui que ce soit que par celui qu'il aime ; et nous voyons de même que le bien- aimé ne rougit jamais si fort que devant ses amants, quand il est surpris à faire quelque chose de honteux. [...] Un amant en effet aurait moins de honte d'abandonner son rang ou de jeter ses armes sous les regards de toute l'armée que sous les regards de celui qu'il aime ; il aimerait mieux mourir mille fois que de subir une telle honte. » (Platon, Le Banquet, IVe siècle av. J.-C).

Entre compassion et condamnation

Dans les derniers siècles de l'empire romain, sous l'effet du puritanisme stoïcien, la pédérastie fut finalement condamnée de même que les relations entre adultes du même sexe, et l'on remit à l'honneur l'amour conjugal de l'époque républicaine (Ubi tu Gaius, ego Gaia, « Où tu es toi Gaius, je suis moi Gaia »).

Influencés par les stoïciens païens et par la Bible hébraïque (« Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C'est une abomination », Lévitique, 18, 22)), les Pères de l'Église sanctionnent à leur tour l'homosexualité et plus généralement les pratiques « sodomiques », en référence au crime qui valut à la ville biblique de Sodome d'être détruite par Yahvé (note).

Loth interdit à ses concitoyens de la ville de Sodome de «connaître» ses invités, deux anges du Seigneur (mosaïque de la cathédrale de l'Assomption, Monreale, Sicile, XIIe siècle)Ces pratiques incluent toutes les pratiques sexuelles non conventionnelles qui s'écartent de la procréation. Elles sont rangées par l'Église médiévale parmi les péchés mortels car les hommes qui s'y adonnent se soustrayent au devoir de procréation en gaspillant leur sperme et doivent donc « être condamnés, de la même manière que les avares et les usuriers, pour n'avoir pas respecté le but de la nature humaine qui est celui de produire en vue du bien commun, et non de conserver les choses pour son propre plaisir » (note).

L'Église qualifie encore aujourd'hui de péché la sodomie et l'onanisme (la masturbation, ainsi baptisée d'après Onan, un personnage de la Genèse). Mais on ne saurait comparer cette réprimande morale aux sanctions pénales qui frappent les homosexuels sur la plus grande partie de la planète, Occident excepté...

Quoi qu'il en soit, au début du Moyen Âge, l'homosexualité ne fut jamais en tant que telle sanctionnée par les autorités religieuses et civiles (note). Quant aux pénitentiels qui définissaient les sanctions attachées aux différents péchés, ils se montraient très accommodants avec la sodomie. Celle-ci était généralement tolérée par les clercs même s'il s'en trouva certains pour regretter qu'elle ne fut pas davantage réprimée. Ce fut le cas d'un certain Pierre Damien (1007-1072) qui échoua lamentablement à en convaincre le pape (note). 

L'historien Jacques Rossiaud évoque un extrait de la Vie du roi Robert (début du XIe siècle) dans lequel il est dit que le roi Hugues Capet, ayant croisé sur le chemin de Saint-Denis deux hommes qui se livraient à une « honteuse occupation », « dégrafa de son cou un manteau de fourrure de grand prix et d'un cœur compatissant le laissa tomber sur les deux pécheurs ». Puis, le roi « entra dans la sainte église pour prier le Dieu tout-puissant et l'implora de ne point laisser périr les coupables » (L'Histoire, 221, mai 1998).

Les fondateurs des grands ordres monastiques, à commencer par saint Benoît de Nursie, eurent pleinement conscience des tentations qui pouvaient advenir dans l'espace clos d'un monastère. Aussi avaient-ils prévu que chacun ait son lit, que les moines ne demeurent jamais seuls à deux, que les jeunes soient surveillés par un ancien etc. Cela n'empêcha jamais la rumeur publique de soupçonner les moines (et les moniales) de « paillardises » variées.

Dans le même temps, au XIIe siècle en particulier, les membres de l'aristocratie et des cours princières ne se gênaient pas pour afficher une grande liberté de moeurs. Tandis que les troubadours chantaient l'amour courtois, l'adultère et les relations homosexuelles ne scandalisaient pas grand monde. Les chroniqueurs rapportent ainsi que les rois Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste furent dans leur adolescence très attachés l'un à l'autre jusqu'à partager la même couche !

Fort de ces observations, l'historien américain John Boswell, médiéviste et militant homosexuel, a développé la thèse selon laquelle la chrétienté du haut Moyen Âge et la société gréco-romaine auraient l'une et l'autre accepté les unions du même sexe. Mais sa démonstration est trop manifestement orientée pour être agréée par les historiens de ces périodes (note). Elle souligne néanmoins un tournant dans les mentalités occidentales à la fin du XIIe siècle...

Sodomie, hérésie et sorcellerie

Dans le cadre de la réforme grégorienne, l'Église a pu mettre au pas la caste guerrière, la chevalerie, en usant de la promesse de la vie éternelle et de la menace de l'enfer. Elle intervient également dans le domaine privé en imposant le mariage par consentement mutuel. Le concile œcuménique Latran IV de 1215 fait même du mariage un sacrement indissoluble. Ainsi sont empêchées les répudiations de convenance, y compris en cas d'adultère. Cette réforme majeure vise avant tout à assurer l'épanouissement des enfants dans le cadre familial mais elle va aussi renforcer le statut social des femmes.

Dans le même temps, l'Église, au sommet de sa puissance, est affectée par l'arrogance et la luxure. Elle suscite un mouvement de rejet qui débouche dans la vallée du Pô et dans le Midi toulousain sur l'hérésie cathare. Les adeptes de cette hérésie, d'une radicalité absolue, prônent la haine de la chair et de la matière, le rejet du mariage et de la procréation. À l'opposé de l'Église officielle, ils réprouvent les relations sexuelles dès lors qu'elles débouchent sur la procréation ! Il s'ensuit qu'on les soupçonne d'homosexualité et le surnom de « boulgre » qui leur est donné en vient à qualifier aussi les homosexuels. Par effet de rebond, le concile Latran III de 1179  renforce la condamnation de la sodomie, devenue un indice d'hérésie, et menace d'excommunication les hommes coupables de pratiques « contre nature ».

Mais c'est essentiellement à partir du XIVe siècle que l'homosexualité tombe pour de bon sous les foudres de la loi. Avec ce siècle prend fin le « beau Moyen Âge ». La surpopulation des campagnes, le début du  « petit Âge glaciaire », la guerre de Cent Ans et l'irruption de la Grande Peste portent un coup fatal à l'optimisme médiéval. Pour ne rien arranger, l'Église, confrontée à la montée en puissance des États tel celui de Philippe le Bel, en vient à se diviser, du Grand Schisme à la rébellion des hussites de Bohême, qui précède d'un siècle la Réforme de Luther.

Dans cette atmosphère troublée, on voit émerger quelques joyeusetés parmi lesquelles la chasse aux juifs et surtout la chasse aux sorcières. La chasse aux homosexuels, déviants suspects d'hérésie,  y trouve naturellement sa place.

Quand le roi Philippe le Bel décide d'abattre l'ordre des Templiers, on fait avouer aux accusés sous la tortures des pratiques diaboliques parmi lesquelles la sodomie et le « baiser impudique ». Le sceau des Templiers, qui montrent deux chevaliers sur la même monture, concourt à cette accusation.

Les coutumes locales, qui édictent le droit, multiplient les peines contre la sodomie dans un souci de moralisation qui inclut aussi la lutte contre la prostitution, les jeux de hasard, le blasphème etc. Les sanctions vont de l'amende au bûcher en passant par le pilori, la confiscation de biens ou encore la mutilation, les peines les plus lourdes étant réservées aux crimes tels que le viol d'un enfant.

Il Doppio ritratto, par Giorgione (vers 1502), VeniseLa richissime république de Florence, réputée pour ses mœurs délétères, met ainsi en place en 1403 des « Officiers de l'honnêteté » (Ufficiali dell'Onestà) chargés de la traque. Ils tirent parti, comme à Venise, de la mise en place de tamburi (« tambours ») dans lesquels les citoyens peuvent glisser des lettres de dénonciation (anonymes, cela va de soi).

À dire vrai, les lois sont rarement appliquées à la lettre et les condamnations pour fait de sodomie ou d'homosexualité demeurent exceptionnelles. L'historien Claude Courouve a dénombré ainsi une quarantaine de bûchers en France dans les cinq siècles qui ont précédé la Révolution (Les origines de la répression de l'homosexualité, 1978). Une bonne partie des condamnés avaient commis des meurtres en plus de leurs pratiques homosexuelles, à l'image du sinistre Gilles de Rais.

Quoique peu nombreux, ces « bûchers de Sodome » sont à rapprocher de la « grande chasse aux sorcières » qui va envoyer 30 000 à 60 000 malheureuses au bûcher entre 1560 et 1630, essentiellement dans l'Europe protestante et germanique. L'obsession du sexe est au coeur de cette démence, qu'il s'agisse des pratiques sodomites reprochées aux uns ou des copulations avec Belzébuth (le diable) reprochées aux secondes.

Singulier paradoxe, cette folie collective culmine en plein cœur du Grand Siècle des Sciences, celui de Descartes et Spinoza.

Les « bûchers de Sodome »

Dans son ouvrage magistral, Les bûchers de Sodome (Fayard, 1985), l'historien Maurice Lever écrit : « L'imposant dispositif juridique mis en place dès le haut Moyen Âge, et qui ne variera guère au cours des siècles, ne doit pas faire illusion. La rigueur du châtiment servait surtout à effrayer, à détourner du crime plus qu'à punir. L'ensemble des textes de lois - et cela restera vrai jusqu'à la fin du XVIIIe siècle - constitue un discours répressif d'une violence inouïe, mais dont les effets paraissent, par contraste, étonnamment modérés. Sur les soixante-treize procès en sodomie recensés par Claude Courouve [en France], trente-huit seulement ont donné lieu à des exécutions effectives, dont celle de deux femmes. On compte, outre cela, dix peines de bannissement, galères, prison, maison de force et réclusion temporaire ou à perpétuité, huit exécutions en effigie, le coupable étant en fuite, deux peines d'amende (dont l'une à une femme), dix acquittements, libérations ou non-lieu (dont trois femmes), un suicide et quatre sentences inconnues. Trente-huit exécutions capitales entre 1317 et 1789 pour faits de sodomie ! C'est peu comparé au nombre de sorcières et de charlatans de toutes sortes exécutés en France au cours de la même période. Encore faut-il préciser que parmi ces trente-huit condamnés figure une bonne douzaine d'individus également accusés de viols, de rapts et de meurtres ».

L'Olympe au-dessus des lois

Quelle que soit la sévérité des lois, les artistes et les membres de l'oligarchie n'en gardent pas moins une grande liberté de mœurs. C'est tout juste si, à Florence, le jeune Léonard de Vinci visé par une dénonciation anonyme, doit s'exiler pour deux ans en 1476. 

Apollon et Cyparissos, Giulio Romano, 1520, Stockholm, Nationalmuseum. L'agrandissement présente le tableau de Claude Marie Paul Dubufe, Apollon et Cyparisse, 1821, Avignon, musée Calvet.Cette liberté de moeurs se retrouve au XVIIe siècle dans les cours princières. Les adeptes du « beau vice » sont légion parmi les grands seigneurs qui entourent le roi de France Louis XIII dit « Le Chaste » (!) et son fils Louis XIV. Le propre frère du Roi-Soleil, Philippe d'Orléans, était connu pour ses manières efféminées (il avait d'ailleurs été encouragé à se comporter en fille dès la petite enfance afin qu'il ne fasse pas de l'ombre à son aîné).

En 1678, dans le royaume à son apogée, de jeunes seigneurs, dont certains de la famille royale, ont fondé une confrérie secrète qui imposait l'abstinence totale de relations avec les femmes ! Forts de leur impunité, ces  « libertins » de la pire espèce pouvaient torturer des prostituées ou encore assassiner un jeune homme qui leur résistait. À la même époque, à la grande indignation du pieux roi, la marquise de Montespan était impliquée dans l'« Affaire des Poisons ». O tempora, o mores.

Plaque posée à Paris devant le 67 rue Montorgueil (2e arr.), en souvenir de l'exécution de Jean Diot et Bruno Lenoir, brûlés le 6 juillet 1750 du fait de leur homosexualité. Le siècle suivant connut encore quelques poussées de fièvre occasionnées par la crise de l'État et les conflits de préséance entre la monarchie et la magistrature. C'est ainsi qu'au milieu du XVIIIe siècle furent brûlés en place de Grève deux jeunes homosexuels. Ã la même époque, on écartelait Damiens, on rouait Calas et le chevalier de la Barre, au grand scandale du public.

Dans le même temps, le roi de Prusse Frédéric II, fondateur de la puissance allemande, put vivre tranquillement son homosexualité sans en être affecté dans sa vie publique. Même chose en France sous la Révolution avec le grand juriste Cambacérès. Tombé en désuétude, le crime de sodomie a tout simplement été oublié par les rédacteurs du code pénal de 1791, au début de la Révolution.

Lettre d'Arthur Rimbaud à Paul Verlaine

En 1873, la relation tumultueuse qui lie les deux poètes est sur le point de se terminer. Le 3 juillet, Verlaine quitte brusquement son ami pour rejoindre sa femme. Rimbaud lui adresse alors cette lettre passionnée. Sans grand résultat puisqu'à peine 5 joursplus tard, Verlaine fera feu sur l'adolescent :
« Les 4 et 5 juillet 1873
Reviens, reviens, cher ami, seul ami, reviens. Je te jure que je serai bon. Si j'étais maussade avec toi, c'est une plaisanterie où je me suis entêté, je m' en repens plus qu'on ne peut dire. Reviens, ce sera bien oublié. Quel malheur que tu aies cru à cette plaisanterie. Voilà deux jours que je ne cesse de pleurer. Reviens. Sois courageux, cher ami. Rien n'est perdu. Tu n'as qu'à refaire le voyage. Nous revivrons ici bien courageusement, patiemment. Ah ! je t'en supplie. C'est ton bien d'ailleurs. Reviens, tu retrouveras toutes tes affaires. J'espère que tu sais bien à présent qu'il n'y avait rien de vrai dans notre discussion. L'affreux moment ! Mais toi, quand je te faisais signe de quitter le bateau, pourquoi ne venais-tu pas ? Nous avons vécu deux ans ensemble pour arriver à cette heure là ! Que vas-tu faire ? Si tu ne veux pas revenir ici, veux-tu que j'aille te trouver où tu es ? Oui c'est moi qui ai eu tort.Oh ! tu ne m'oublies pas, dis ? Non, tu ne peux pas m'oublier.
Moi, je t'ai toujours là. Dis, réponds à ton ami, est-ce que nous ne devons plus vivre ensemble ? Sois courageux. Réponds-moi vite. Je ne puis rester ici plus longtemps.
N'écoute que ton bon cœur. Vite, dis si je dois te rejoindre. À toi toute la vie.
Rimbaud »
(Arthur Rimabud, « Lettre à Paul Verlaine », 1873).

Eugénisme et puritanisme progressiste

La situation des homosexuels s'est toutefois dégradée brutalement dans la société laïque et bourgeoise de la fin du XIXe siècle, quand les scientifiques en vinrent à considérer la préférence pour les personnes de son sexe comme une maladie ou une tare. Même chose pour la masturbation. Ils préconisèrent au nom de l'eugénisme d'enfermer les personnes concernées dans des hôpitaux psychiatriques ou des prisons, voire de les « guérir » par des lobotomies (chirurgie du cerveau) !

À la même époque, les savants et les penseurs des sociétés démocratiques, se firent fort de hiérarchiser les races humaines par des méthodes « scientifiques » comme la phrénologie (morphologie des cerveaux) ou encore de démontrer l'infériorité naturelle du « sexe faible ».Paradoxe des paradoxes, ces dérives survinrent à l'apogée de la civilisation européenne, quand ses artistes, ses lettrés, ses industriels, ses savants... et ses soldats convertirent le monde entier à la modernité.

L'Église catholique, qui faisait à la fin du XIXe siècle figure d'institution passéiste dans une société devenue massivement anticléricale, se trouva isolée dans son combat contre toutes ces formes d'eugénisme.

Il s'ensuivit en Allemagne et en Angleterre (mais pas en France) une pénalisation de l'homosexualité. Le paragraphe 175 du Code pénal allemand de 1871 punit ainsi jusqu'à cinq ans de prison les « actes ressemblant au coït » perpétrés entre hommes. En Angleterre également, la simple masturbation entre hommes pouvait être punie de deux ans de prison... mais cela ne freinait en rien les ardeurs des membres de la haute société britannique ! 

À l'orée du XXe siècle, l'Allemand Magnus Hirschfeld, médecin et militant homosexuel, fit valoir que l'homosexualité n'était pas une perversion mais une forme de sexualité comme une autre, une « âme de femme prisonnière dans un corps d'homme ». Il tenta d'obtenir l'abrogation du paragraphe 175 mais mourut en 1935 sans y être arrivé.

Magnus Hirschfeld (14 mai 1868, Kolberg ; 14 mai 1935, Nice)Dans le même temps, les mouvements d'extrême-gauche, à l'imitation du parti communiste d'URSS, restaient attachés au modèle familial traditionnel car celui-ci gardait la faveur des masses populaires. Ils prônaient les vertus conjugales et parentales et réprouvaient l'homosexualité. 

Même chose pour le parti nazi. Celui-ci exalta à ses débuts les vertus viriles des mythiques ancêtres germains et parmi celles-ci l'homosexualité entre compagnons de combat. Mais lorsqu'il accéda au pouvoir, Hitler y met très vite le hola dans le souci de séduire lui aussi les familles allemandes. Ernst Röhm, chef des SA et homosexuel notoire, paya de sa vie son incompréhension du nouveau cours des choses.

Au demeurant, la répression des homosexuels par les nazis resta limitée : quelques milliers de déportés au total, les tristement célèbres « triangles roses »... En France, le gouvernement de Vichy édicta la loi de 1942 établissant à 21 ans au lieu de 15 la majorité en matière de relations homosexuelles. Ce faisant, le législateur considérait l'état de faiblesse psychologique dans laquelle pouvaient se trouver les garçons face à des éducateurs charismatiques et pervers. La loi fut abrogée en 1982.

Les théories hygiénistes ont perduré jusqu'au milieu du XXe siècle comme le montre le sort odieux fait au mathématicien Alan Turing en 1952, et c'est seulement le 17 mai 1990 que l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) a retiré l'homosexualité de la liste des maladies mentales.

Paul, Madeleine et... Pauline

Dans cette nouvelle, Guy de Maupassant raconte les mésaventures de monsieur Paul. Dans une guinguette au bord de l'eau avec sa maîtresse Madeleine, il se dispute avec elle à propos de quatre disciples de Lesbos qui arrivent en barque. Et voilà que Madeleine disparaît...
« Il la chercha, mais ne la trouva pas. Il parcourait les tables d'un œil anxieux, allant et revenant sans cesse,interrogeant l'un et l'autre. Personne ne l'avait vue.
Il errait ainsi, martyrisé d'inquiétude, quand un des garçons lui dit : « C'est madame Madeleine que vouscherchez. Elle vient de partir tout à l'heure en compagnie de madame Pauline. » Et, au même moment, Paulapercevait, debout à l'autre extrémité du café, le mousse et les deux belles filles, toutes trois liées par la taille, etqui le guettaient en chuchotant.
Il comprit, et, comme un fou, s'élança dans l'île. [...]
On parlait de nouveau ; et il s'approcha courbé en deux. Puis un léger cri courut sous les branches tout prés delui. Un cri ! Un de ces cris d'amour qu'il avait appris à connaître aux heures éperdues de leur tendresse. Il avançaitencore, toujours, comme malgré lui, attiré invinciblement, sans avoir conscience de rien... et il les vit.Oh ! c'eût été un homme, l'autre mais cela ! cela ! Il se sentait enchaîné par leur infamie même. Et il restait là,anéanti, bouleversé, comme s'il eût découvert tout à coup un cadavre cher et mutilé, un crime contre nature,monstrueux, une immonde profanation.
Alors, dans un éclair de pensée involontaire, il songea au petit poisson dont il avait senti arracher les entrailles...Mais Madeleine murmura : « Pauline ! » du même ton passionné qu'elle disait : « Paul ! » et il fut traversé d'une telledouleur qu'il s'enfuit de toutes ses forces »
(Guy de Maupassant, « La Femme de Paul », La Maison Tellier, 1881).

Le sommeil, par Gustave Courbet, 1866 (toile,  140x200 cm,  Paris, Petit Palais)

Homosexualité et communautarisme 

Pendant les « Trente Glorieuses » (1944-1974), en France, les homosexuels demeurent confinés dans la sphère privée. Sur la place publique, ils sont seulement représentés par la revue Arcadie fondée en 1954 par André Baudry. L'académicien Julien Green, les philosophes Roland Barthes et Michel Foucault, le Prix Nobel André Gide, les couturiers Yves Saint-Laurent et Karl Lagerfeld... attestent que leur orientation n'est pas un obstacle à l'ascension sociale et aux honneurs publics.

Loving boys, Christian Schad, 1929, Christian Schad Museum, Aschaffenburg, Allemagne. L'agrandissement montre une photographie de Claude Truing-Ngoc  - Le baiser de Strasbourg - prise lors de la Manif pour tous à Strasbourg, le 4 mai 2013.Mais aux États-Unis, une intervention musclée de la police dans un bar gay de New York aboutit à la création du Gay Liberation Front ! Deux ans plus tard, le 10 mars 1971, à Paris, salle Pleyel, l'animatrice vedette de RTL Ménie Grégoire organise un débat sur l'homosexualité. L'émission est troublée par l'irruption de militantes lesbiennes. Quelques jours plus tard est fondé le FHAR, Front homosexuel d’action révolutionnaire.

Tout s'accélère au début des années 1980 avec l'irruption du virus VIH-1. L'épidémie de sida qui s'en est suivie, avec son effroyable cortège de victimes, entraîne un activisme sans précédent des associations et provoque aussi un repli communautaire. Les homosexuels émergent sur la scène publique avec une presse magazine à leur intention, comme Le Gai Pied, fondé en 1979.

C'est en bonne partie grâce à leur mobilisation que l'épidémie de sida a pu être plus ou moins contenue et qu'une législation bienveillante a permis aux homosexuel(le)s de trouver leur place dans les sociétés occidentales (note).

Les choses n'en sont pas restées là. Poussant leur avantage, les organisations communautaires ont fait de l'homosexualité un critère d'appartenance et chacun fut sommé de se définir dès l'adolescence comme homo ou hétéro :
• En 1973, dans Les Valseuses de Bertrand Blier, les héros pratiquaient sans complexe une sexualité débridée tant homo- qu'hétérosexuelle,
• En 2000, dans la comédie de Francis Veber Le Placard, le héros devait choisir son camp.
Entre ces deux dates s'est imposé le principe d'enfermement communautaire.

L'« outing » par lequel les activistes homosexuels dénoncent quiconque voudrait protéger son jardin secret renvoie à une forme inédite de « puritanisme inversé » qui impose à chacun d'afficher son identité sexuelle (son « genre ») et abat le mur opaque qui séparait naguère sentiments privés et vie publique.

L'ouverture du mariage aux couples homosexuels s'inscrit dans cette dichotomie (on est tout l'un ou tout l'autre). C'est là aussi une singulière rupture par rapport à la fin des années 1960 quand le mariage était considéré comme un archaïsme bourgeois tel qu'il n'y aurait bientôt plus que les curés pour en rêver !

L'homophobie (« peur de l'homosexualité ») se cantonne désormais à quelques milieux marginaux, du moins dans les pays occidentaux. Dans ces pays, elle n'en est que plus réprimée conformément au  « paradoxe de Tocqueville » selon lequel un phénomène devient plus insupportable à mesure qu'il décline (note). Elle demeure toutefois virulente dans les diasporas africaines ou musulmanes où l'homosexualité est perçue comme un obstacle à la perpétuation de la famille. C'est au point que des églises évangéliques d'origine afro-américaines prescrivent des « thérapies de conversion » pour les homosexuels.

L'homosexualité est réprouvée dans la plus grande partie de la planète

Les États à l'écoute des homosexuels (« gay-friendly ») représentent aujourd'hui une petite partie de l'humanité. Ils sont circonscrits aux populations européennes de culture catholique ou réformée : l'Europe occidentale elle-même, l'Amérique du Nord, l'Australie et la Nouvelle-Zélande ainsi que les pays du cône sud-américain (Argentine, Uruguay, Brésil), sans compter le Japon. Au total, moins d'un milliard de personnes, soit 10% à 15% de la population mondiale. Ajoutons-y une exception notable : l'Afrique du Sud, colonisée pendant plus de trois siècles et encore fortement influencée par le droit anglo-saxon. L'Inde, qui a été également colonisée pendant plus de deux siècles par les Anglais, manifeste une relative mansuétude à l'égard du fait homosexuel. Dans les autres régions du monde, les homosexuels sont encore tenus de faire profil bas et l'on ne saurait oublier que dans une demi-douzaine de pays musulmans, ils sont même passibles de la peine de mort.

Publié ou mis à jour le : 2020-06-11 17:21:14

 
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