De Charlemagne au Siècle des Lumières

Le mariage dans tous ses états

À la fin de l'Antiquité, quand s'effondre l'empire romain, l'Église médiévale demeure en Occident la seule institution stable et respectée. C'est à elle qu'il va revenir de jeter les fondations morales des temps à venir.

Concernant le mariage, elle s'inscrit dans la tradition romaine et promeut l'égalité de l'homme et de la femme dans le couple. Elle met en avant aussi le devoir de solidarité et d'affection.

Les époux Arnolfini (Jan  Van Eick, 1434, National Gallery, Londres)

Le mariage dans tous ses états : l'enquête

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Des Francs aux premiers Capétiens

À l'époque franque, sous les Mérovingiens et les Carolingiens, l'Église d'Occident se voit menacée de perdre son autonomie face aux souverains, comme avant elle l'Église d'Orient, inféodée à l’empereur byzantin. Les clercs ou hommes d'Église vont résister pied à pied en usant de leur autorité spirituelle et, curieusement, la législation du mariage va se révéler leur arme la plus efficace. C'est ainsi que les plus grands rois d'Occident, de Pépin le Bref à Philippe Auguste, se font sermonner par les évêques et les abbés sur leurs mœurs conjugales non conformes. Plusieurs sont excommuniés et de fait mis au ban de la société.

Les griefs de l'Église portent sur la polygamie, la répudiation et la consanguinité.

- La polygamie :

Sous les Pippinides et Carolingiens, il est encore en usage, comme chez les anciens chefs barbares, d'avoir une épouse principale et plusieurs épouses secondaires. Ainsi Charlemagne s'attire-t-il régulièrement de sévères remontrances de la part des évêques de son entourage car, en sus de ses trois épouses successives, il a quatre épouses coutumières, sans compter les concubines occasionnelles.

Les premiers ducs de Normandie, qui descendent de rudes Vikings, ne veulent pas non plus renoncer à leurs épouses coutumières. Mais la pression de l'Église devient telle qu'après l'An Mil, ils admettent enfin, comme tous les seigneurs et souverains d'Occident, de n'avoir qu'une épouse régulière.

- La répudiation :

L'Église innove par rapport à l'Antiquité et aux autres cultures en proclamant très tôt l'indissolubilité du mariage. Tout au plus admet-elle que le mariage puisse être annulé pour vice de forme dans des cas très restreints. Il n'est plus question de répudier son épouse, encore moins de quitter son mari.

Plusieurs souverains, et non des moindres, sont excommuniés pour avoir répudié leur épouse sans motif valable. C'est le cas de Robert, fils d'Hugues Capet, que l'on surnomme pourtant le Pieux. Également de son petit-fils Philippe Ier et de son lointain descendant, Philippe Auguste. Après ce dernier, les souverains se montrent généralement chastes et fidèles à leur épouse.

Dans les campagnes, la question ne se pose pas. On s’unit sans formalité, sans même la présence d’un prêtre, et jusqu’à l’An Mil, le vernis chrétien est encore trop mince pour modifier en profondeur les mœurs héritées du passé.

- La consanguinité :

Un évêque prononce l'annulation d'un mariage (miniature du XIIIe siècle)Le combat le plus décisif que mène l'Église au Moyen Âge est dirigé contre les mariages « consanguins » ou « incestueux ». Les clercs donnent une acception très large à ce concept. Ils considèrent consanguins des mariages entre cousins jusqu'au septième degré, autrement dit avec un seul parent commun... à la septième génération !

Pour l'écrasante majorité de la population, qui ne s'éloigne jamais de son village natal, cette règle est proprement inapplicable, tous les habitants du village étant peu ou prou cousins.

L'Église ferme les yeux sur cette réalité paysanne mais dégaine volontiers l'interdit de consanguinité pour déstabiliser un puissant seigneur ou au contraire s'attirer ses bonnes grâces.

Le duc de Normandie Guillaume le Bâtard doit négocier âprement avec la papauté le droit de conserver pour épouse sa cousine Mathilde de Flandre. Le roi Louis VII le Jeune excipe cet interdit pour se séparer de son épouse Aliénor d'Aquitaine après quinze ans d'union ! D'autres souverains, pour s'éviter des ennuis, vont chercher des épouses à l'autre bout du pays, voire du monde. Henri Ier épouse une Russe, Philippe Auguste une Danoise...

Du fait de l'interdit de consanguinité, les grandes familles sont empêchées de se replier sur elles-mêmes. Au lieu de la formation de clans familiaux puissants qui pourraient constituer une menace pour leurs voisins et pour l'Église elle-même, on assiste à la formation d'un vaste réseau familial à l'échelle européenne, ce qui facilite le règlement des conflits en tous genres.

L'interdit de consanguinité dans les familles dirigeantes oblige celles-ci à s'allier les unes aux autres et contribue à la pacification des mœurs.

Il empêche aussi ces familles de se séparer du commun et de créer une humanité à part, selon une tentation commune à toutes les classes supérieures, depuis les pharaons qui épousaient leur sœur pour ne pas « altérer leur sang » et s'arrogeaient le privilège de l'immortalité, jusqu'aux ultramilliardaires de la Silicon Valley qui cherchent l'immortalité à travers le transhumanisme et différentes techniques de régénération des cellules humaines.

À ce titre, l'interdit de consanguinité mis en avant par l'Église médiévale annonce la démocratie moderne : il introduit l'idée que les hommes sont tous frères et d'égale dignité. Notons qu'il ne se retrouve - à ce degré - dans aucune autre des grandes religions et civilisations de la planète...

Cet interdit devient très vite dans la chrétienté occidentale le principal motif d'annulation d'un mariage, loin devant l'autre motif qui est la non-consommation (celle-ci, qui camoufle en général l'impuissance masculine, donne lieu à quelques procès pittoresques et retentissants à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance).

La sacralisation du mariage

La grande période du Moyen Âge (XIIe-XIIIe siècles) voit l’avènement de sociétés stables fondées sur le droit, le développement des villes et la construction des cathédrales. L'Église médiévale jouit d’une primauté incontestée.

Dès lors, d’un concile à l’autre, elle impose ses préceptes moraux jusque dans les campagnes les plus reculées.

C’est ainsi que le grand concile œcuménique Latran IV, en 1215, jette les bases du mariage chrétien, qui ne changeront plus guère jusqu’à la Révolution française.

Il rappelle que le mariage est indissoluble (mais peut être annulé en cas de consanguinité ou de non-consommation). C'est une façon d'affirmer le devoir d'assistance entre les époux et d'empêcher les répudiations de convenance.

Surtout, le concile Latran IV, à la suite de plusieurs autres, impose le libre consentement des futurs époux, lequel doit s’exprimer devant un prêtre. Il ne s’agit plus que des familles puissent marier leurs enfants contre leur gré, en vue de calculs patrimoniaux. Le prêtre ne se contente pas d’enregistrer le consentement mutuel des époux. Il leur apporte aussi la bénédiction divine. Ainsi, le mariage qui n’était qu’un acte civil, devient un acte religieux.

Mieux encore, il est hissé au rang des sacrements de l’Église catholique, au côté du baptême, de l’eucharistie (la communion), et plus tard de la confirmation, l’ordination, l’extrême-onction et la pénitence (il deviendra un sacrement à part entière à l'issue du concile de Trente, au XVIe siècle, avec obligation d'une cérémonie religieuse).

Pour être réputé complet, le cérémonial du mariage se déroule en deux étapes, selon un rituel qui n’est pas sans rappeler le mariage romain.

Il débute par les fiançailles, ou desponsatio : les futurs époux échangent devant le prêtre une promesse mutuelle qui ne pourra ensuite plus être rompue ! Les noces proprement dites, ou nuptiae, viennent ensuite, dans la foulée ou plusieurs mois après : le prêtre bénit les mariés dans l’église, au milieu de leurs proches. La cérémonie s’accompagne de festivités, cela va de soi.

Enfin, la mariée est conduite en cortège vers sa nouvelle demeure et, avant de rendre le couple à son intimité, le prêtre bénit le lit conjugal pour en écarter le malheur.

Les époux se glissent dans le lit nuptial (miniature du XIIe siècle)

Le sexe bienvenu dans le mariage

Contrairement à une idée convenue, l'Église médiévale se montre compréhensive à l'égard du « congrès » (ce mot désigne les relations sexuelles sous l'Ancien Régime). À l'exception de quelques théologiens obtus, les clercs le tiennent pour une affaire privée qui n'a rien à voir avec la recherche de Dieu, ce qui explique aussi leur propre liberté à l'égard du sexe. 

L'Église condamne toutefois les relations hors mariage mais c'est avant tout pour protéger les filles contre la violence masculine et les grossesses non désirées. Elle condamne de même l'adultère qui brise la confiance entre les époux, mais les personnes concernées, en état de péché mortel, peuvent toutefois obtenir le pardon en confessant leur faute et en faisant pénitence.

Il est à souligner que l'adultère ne justifie en aucune façon la rupture du mariage et du projet familial qu'il sous-tend. Tout au plus peut-il conduire à une séparation de corps. C'est ainsi qu'après le scandale de la tour de Nesle, les brus du roi Philippe le Bel, convaincues d'adultère, sont enfermées dans un couvent mais sans que leur époux ait le droit de se remarier.

Ces dispositions sur le mariage vont de pair avec l'émancipation des femmes au Moyen Âge, au moins dans les classes supérieures. Les femmes héritent et gèrent leurs affaires, peuvent régner (Aliénor) et parfois combattre (Jeanne d’Arc).

Pour apprécier le caractère révolutionnaire de ces dispositions, il faut les comparer à ce que l'on observe dans l'islam et le judaïsme. Dans ces sphères religieuses, l'adultère féminin est puni par la lapidation à mort, l'adultère masculin étant quant à lui parfaitement toléré. C'est le propre de sociétés fortement misogynes qui ravalent la femme au statut de reproductrice.

L'amour au Moyen Âge

L'Église médiévale se montre accommodante par rapport aux aspects charnels de l'union conjugale, en conformité avec les Évangiles (jamais le Christ lui-même n'a dicté de règle concernant les relations sexuelles).

Les décors des cathédrales attestent de cette liberté d'esprit tout autant que les textes. Il vaut la peine de lire les lettres de l'abbesse Héloïse à celui qui fut son époux dans le secret, le philosophe Abélard : « Ces voluptés chères aux amants que nous avons eues ensemble me furent douces (...). Quelle reine, quelle grande dame ne jalouserait nos joies et mon lit? » (*).

Danse de mariage (Bruegel l'Ancien, XVIe siècle, musée des Beaux-Arts de Bordeaux)

Les parents reprennent la main

Les mœurs changent à la fin du Moyen Âge, au XVe siècle, quand se desserre l'étreinte de l'Église.

Chez les derniers Valois comme chez les Tudors d'Angleterre, les rois ne craignent plus de s'afficher avec des maîtresses. Le haut clergé et les papes eux-mêmes ne s’en privent pas.

Charles VII est le premier roi de France à officialiser sa relation avec une maîtresse, Agnès Sorel. Personne ne s’en scandalise outre-mesure.

Plus décisive est la Réforme luthérienne et calviniste qui brise l’unité religieuse de l’Occident. Les nouvelles Églises protestantes se montrent plus attentives que l’Église catholique à l’Ancien Testament, judaïque et pré-chrétien.

Elles puisent dans celui-ci un motif de désacraliser le mariage. Il n’est plus pour les protestants un sacrement mais simplement un contrat entre deux personnes consentantes que le pasteur se contente d’enregistrer.

En toute logique, les Églises protestantes réintroduisent le divorce, avec plusieurs motifs tels que l’adultère ou la mésentente. Mais, curieusement, dans les guerres de religion qui vont ensanglanter la fin de la Renaissance, on se tuera moins sur ces questions concrètes du mariage et du divorce que sur des questions purement théologiques comme la présence effective ou non du Christ dans l’hostie.

Bénédiction du lit nuptial (Bruegel l'Ancien, XVIe siècle)

En France, dans les campagnes restées massivement catholiques, les curés diffusent avec succès le modèle matrimonial institué par le concile Latran IV et rappelé par le concile de Trente (1545-1563).

Ce dernier réaffirme le caractère sacramentel du mariage et le libre consentement des époux : « Il est criminel de violer la liberté du mariage ». Il exige toutefois le consentement parental pour les femmes de moins de vingt-cinq ans et les hommes de moins de trente ans ! Pour prévenir la bigamie, il impose la présence au mariage de quatre témoins ainsi que du curé de la paroisse des promis (lequel curé est mieux à même de connaître leur situation familiale qu'un quelconque prêtre). Cette disposition est rendue obligatoire en France, en 1579, par une ordonnance du roi Henri III.

Les classes populaires commencent de la sorte à assimiler le « mariage chrétien » mais celui-ci va être ébranlé par les rudes coups portés par la bourgeoisie et l’aristocratie.

En France, la première attaque survient sous le règne d’Henri II, à la suite du mariage entre une fille légitimée du roi et François de Montmorency, fils du prestigieux connétable. Une jeune noble désargentée prétend peu après avoir reçu du marié une promesse de mariage en bonne et due forme. Émoi à la cour. Et chacun de s’insurger contre les prêtres qui font fi de l’avis des parents pour marier leurs enfants.

En février 1556, à la suite de cette affaire, Henri II prend un édit pour exiger le consentement paternel au mariage des « enfants de [bonne] famille ». À défaut de pouvoir annuler un mariage conclu sans le consentement paternel, le roi autorise le père à déshériter son fils et il enlève aux contrevenants tous les droits et avantages habituellement reconnus aux mariés. Il menace aussi de sanctions les prêtres et témoins qui se sont faits complices du mariage.

Henri II a été précédé dans cette voie par l’empereur Charles Quint, qui, en 1540, aux Pays-Bas,  a imposé le consentement des parents au mariage contre l'avis de l'Église. Et celle-ci n'a pas davantage réussi à empêcher le roi d’Angleterre Henri VIII de divorcer d’avec sa première épouse et de se remarier en 1534.

Ce sont les premières interventions des États séculiers dans le droit matrimonial, jusque-là chasse gardée de l’Église. Les États multiplient dès lors les pressions contre les « mariages clandestins » qui ont pour principal tort de compromettre les stratégies familiales. On ne saurait imaginer qu’un jeune prince énamouré épouse une soubrette à défaut de simplement la trousser...

Au siècle suivant, dans les grandes familles d’Occident, les mariages arrangés deviennent la règle et, souvent, l’on ne se prive pas de marier une adolescente à un vieux barbon fortuné. Le notaire, qui préside à la signature du contrat de mariage, en vient à prendre le pas sur le prêtre. Ce travers est mis en lumière par Molière, dans Le Malade imaginaire. En conséquence de quoi, l’amour et le mariage deviennent - sauf exception-  antinomiques. Dans le roman La princesse de Clèves (1678), le prince de Clèves, au moment de mourir, demande pardon à sa femme de l’avoir trop aimée, jusqu’à en être ridicule.

Le mariage fait peur aux jeunes filles et beaucoup y échappent en entrant au couvent. Au moins s’épargnent-elles la rudesse d’un mari et les dangers des grossesses à répétition. Les bonnes mœurs ne gagnent rien à l’affaire. Le Grand Siècle est aussi celui du libertinage et derrière les belles façades classiques de Versailles, les jeunes gens de bonne famille se livrent à des débauches dont l’Affaire des Poisons offre un aperçu.

L'accordée de village ou la signature du contrat (Greuze, 1761, musée du Louvre)

Le siècle des possibles

Le XVIIIe siècle ou Siècle des Lumières est celui de tous les possibles. Dans les classes populaires et la paysannerie, le mariage se renforce.

Dans les campagnes, avec l’amélioration des conditions matérielles, il apparaît plus que jamais comme un facteur de stabilité. On se marie pour s’établir et trouver une aide dans les épreuves de la vie, en s’appliquant dans certaines limites les préceptes chrétiens de fidélité et d’affection mutuelles. 

Dans la haute société, cependant, l’institution matrimoniale arrive à bout de souffle. C’est la rançon des mariages arrangés déterminés par la cupidité des familles. Les « philosophes » et autres penseurs ébauchent des remèdes divers et variés qui relèvent de l’utopie. Helvétius préconise le mariage à l’essai ou à durée déterminée. Diderot, inspiré par les récits de voyage de Bougainville, érige en modèle les mœurs libres des Tahitiennes. Mais, concrètement, ils se montrent timides dans la remise en cause du droit de regard des parents sur le choix du conjoint.

Le Contrat de mariage interrompu, Michel Garnier, vers 1789, Musée Carnavalet, Paris.

D’ailleurs, l’Angleterre, dont les mœurs politiques sont citées en exemple par les « philosophes » et qui avait jusque-là laissé chacun libre de se marier avec la personne de son choix, impose en 1754 la publication des bans, le mariage devant témoins. Elle impose aussi pour les mineurs le consentement des parents. L’Écosse étant exemptée de ce Marriage Act, de jeunes couples anglais traversent la frontière et se rendent en Écosse pour conclure leur union au plus vite et contre la volonté de leurs parents (le sujet est évoqué par Jane Austen dans son roman Orgueil et préjugés).

En 1782, à la veille de la Révolution française, la publication d’un roman épistolaire, Les liaisons dangereuses, annonce de grands changements dans une institution matrimoniale à bout de souffle…  [à suivre : le mariage, de la Révolution à nos jours]

André Larané

Publié ou mis à jour le : 2020-02-05 12:35:24

 
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