Les peuples de la steppe (4/4)

Du fer à l'acier, des Mongols à l'URSS (XIIIe-XXe siècles)

[Troisième épisode : La turcisation du monde (IXe-XIIe siècles)]

L’épopée mongole, du XIIIe au XVIe siècle, de Gengis Khan à Tamerlan et Babour chah, clôt le cycle bimillénaire des empires de la steppe. Ces cavaliers-nés, comme leurs prédécesseurs turcs, hunniques et scythes, se révèlent invincibles quand ils tourbillonnent autour de leurs ennemis, armés de leurs redoutables arcs à double courbure. Ensuite, l'irruption de l'artillerie va les renvoyer dans les solitudes septentrionales.

Par rapport aux conquérants qui les ont précédés, les Mongols ont cela de particulier qu'ils vont unifier toute l'Eurasie, du Danube au Yang-Tsé, de l’Indus à la Volga, sous une même autorité et au prix de grands massacres.

Après eux, en sens inverse, ce sont les paysans russes qui vont entreprendre la colonisation agraire des espaces eurasiens, jusqu’à atteindre le Turkestan, la Mongolie et la Manchourie à l’aube du XIXe siècle. L’espace des steppes sera ainsi vaincu par la civilisation de l’oekoumène (l'ensemble des terres habitées). Son dernier représentant, l’URSS elle-même, va réunifier « l’espace pivot » en façonnant une unité socio-culturelle transcontinentale.

Simon Pierre

Bataille entre Mongols et Chinois, 1211, Jami al-tawarikh, Rashid al-Din, Paris, BnF. Agrandissement : Mémorial de Gengis Khan et Qubilay à Holin Gol en Chine.

L’épopée mongole

À la fin du XIIe siècle, Byzance connaît un automne doré et le printemps se lève sur la chrétienté occidentale. À l'autre extrémité de l'Eurasie, la Chine des Song resplendit de tous ses feux. Le monde des steppes connaît quant à lui une relative obscurité tandis que des dynasties turques survivent très au sud, dans les débris des trois grands empires ghaznévide, seldjoulkide, et qarakhanide.

Dans l’espace sédentaire, au nombre des principautés issues de l’empire seldjoukide, figure le sultanat des « rois du Kharezm », les Kharezm-Shah, centré sur la ville de Samarcande. Au même moment, à Lahore (Inde du nord), en 1186, le dernier représentant de la dynastie turque des Ghaznévides est battu et fait prisonnier par un aventurier issu du centre de l’Afghanistan, Mohamed de Ghor, dit le Ghouride. Proclamé sultan, il va poursuivre la conquête du sous-continent indien en s'appuyant sur ses Mamelouks (d'un mot turc qui signifie :  « possédés » ; il désigne les esclaves mercenaires, le plus souvent d'origine turque). Suite à son assassinat en 1206, un ancien esclave turc du nom d'Aybak instituera son propre sultanat à Delhi.

Couronnement d'Il-Arslan, Shah du Khwarezm de 1156 à 1172, fils et successeur d'Atsiz, Rashid al-Din, Tabriz, 1307. Agrandissement : Forteresse de Guldursun-Kala occupée pour la dernière fois par Muhammad II de Khwarazm avant de tomber lors de la conquête mongole de l'empire Khwarazmian.

Voilà le cadre dans lequel démarre l’épopée mongole. L’histoire de Gengis Khan, « le Roi Océan », a été tant romancée qu’elle est difficile à reconstituer historiquement. Le génie du jeune Témoudjin (ou Temüjin) fut d’abord de fédérer et soumettre tous les peuples apparentés aux Mongols, notamment les Tatars de l’ouest – à la frontière sino-manchoue – et les Naymans de l’est – du côté des Khitans occidentaux.

Gengis Khan et les envoyés chinois. Agrandissement, Siège de Beijing par Genghis Khan (1213/1214), Jami al-tawarikh, Rashid al-Din, Paris, BnF.Né de rien, le jeune homme réussit à la force du poignet à fédérer autour de lui les tribus mongoles. En 1206, une assemblée plénière de tous les chefs de tribu, le kuriltaï, lui confère le nom de Gengis Khan (« roi universel » en mongol). Fort de cette légitimité, entre 1207 et 1218, il envahit la Chine du nord. En mai 1215, il occupe Pékin, massacre la population et rase la cité. Sans se soucier de poursuivre au sud du Fleuve Jaune les fidèles de la dynastie des Jin, Gengis Khan laisse une partie de ses guerriers en Chine sous la direction de Mukali, l'un de ses meilleurs généraux.

Lui-même s'en retourne vers l'ouest avec le reste de ses troupes afin de châtier un vassal du peuple naïman, Kütchlüg. Il se retrouve dès lors maître de toute la Haute Asie ainsi que de la Chine du nord sans trop l'avoir voulu. Son plus proche voisin est le sultan turc du Khorezm (ou Khwarezm), qui occupe la plus grande partie du monde iranien, autour de Samarcande. Le sultan a lui-même des visées sur la Chine et s'autorise à défier Gengis Khan. Mal lui en prend.

Écrasant les Kharezm-Shah et détruisant leur capitale, Gengis Khan fond sur Ghazni et le haut Indus, que gouvernent les Mamelouks de Delhi. Parallèlement, ses généraux attaquent le Caucase, la Crimée, Kiev et les Bulgares de la Volga. Après sa mort, qui survient en 1227, dans sa soixantième année environ, ce troisième couloir occidental des invasions va devenir l’objectif prioritaire de son héritier Ogodeï.

Ce dernier envoie ses neveux à l’assaut des Russes et des Coumans, puis de la Pologne et de la Hongrie. Batu se lance ainsi avec 150 000 hommes à la conquête de l'Europe. Il écrase à Mohi une coalition polono-hongroise. La chrétienté, alors illuminée par le royaume de saint Louis, est à sa portée. Mais l'annonce inopinée de la mort d'Ogodeï convainc Batu de revenir sur ses pas pour élire le successeur du Grand Khan. Il est vrai aussi que l'Europe, méconnue des Mongols, les intéresse moins que la Chine ou l'Iran.

Batu reçoit en apanage, entre mer Noire et Caspienne, un khanat plus tard connu sous le nom de Horde d’Or, d'où les Mongols domineront pendant trois siècles le monde russe.

Statue de Qubilay sur la place de Sukhbaatar, Oulan-Bator, Mongolie. Agrandissement : Prise ​​d'Alamût (1256), Jami al-tawarikh, Rashid al-Din, Paris, BnF.Deux autres petit-fils de Témoudjin tiennent le reste de l'empire : Qubilay et Hulagu. Le premier, le fameux Grand Khan dont Marco Polo fit un demi-siècle plus tard le portrait apologétique, envahit la Chine du Sud. Il renverse la dynastie chinoise des Song et réunifie de la sorte l’empire du Milieu, divisé depuis plus de trois siècles.

Emboîtant le pas des précédents envahisseurs barbares, les Wei, Khitan et Jin du passé, il fonde à son tour la dynastie Yuan et s'installe dans la capitale des Jin où il lance le chantier d’une métropole géante qui sera appelée la « Cité du nord », Pékin. Il étend les frontières de la Chine plus loin que jamais, assujettissant jusqu’à la Corée, le Tibet et l’Indochine. Il a moins de chance avec le Japon, une malheureuse tempête ayant eu raison de sa flotte.

Hulagu, quant à lui, se charge du couloir central et détruit un à un les États qui ont succédé à l’empire seldjoukide. En 1258, il s'empare de Bagdad et rase une bonne partie de la prestigieuse cité, mettant un point final à cinq siècles de califat abbasside. Il installe peu après sa cour à Maragha, dans l’Azerbaïdjan iranien, déjà turcisé par les Turkmènes. Dans ce sultanat connu sous le nom d’Ilkhanides, il réunit religieux et intellectuels du monde entier.

Les Mongols, toutefois, sont arrêtés à Homs, en Syrie, en 1261, par les Mamelouks du sultan égyptien Baybars.

Le monde mongol au XIVe siècle

L’islam mongol et le moment timouride (Tamerlan)

À la cour des Ilkhanides de Perse, comme chez leurs voisins et rivaux de l'ouest, les Ottomans, et de l'est, les sultans de Delhi, la langue de culture est le persan, complété par une variante du turc, lequel s'est imposé comme lingua franca dans les trois empires mongols occidentaux : Ilkhanides, Horde d’Or et Chaghatay. Ainsi, lorsque le voyageur Ibn Battuta rapporte sa visite en 1332 à la cour du khan Terma-Shirin, il le désigne paradoxalement comme le « Sultan des Turcs ».

En trois générations, les trois dynasties mongoles de l'ouest se convertissent à l’islam. Il s'ensuit une brillante renaissance de celui-ci pendant les XIVe et XVe siècles cependant que refluent en Asie centrale les confessions chrétiennes, le manichéisme et le bouddhisme.

Par ailleurs, l'unification de l'immense espace soumis aux héritiers du Conquérant du monde favorise le commerce international et le renouveau de la route de la soie, comme en témoignent aussi bien l’Italien Marco Polo que le Marocain Ibn Battuta... Elle va aussi permettre une mutation du bacille de la peste (Yersinia Pestis) qui atteint les ports de Crimée et, de là, passe à Marseille en 1347. Les années qui suivirent se soldèrent par une dépopulation massive des mondes latin et arabo-musulman.

Tatars de Minusinsk (Krasnoïarsk)jouant du chatkhan. Agrandissement : Tatars de Crimée à la cour du Roi Jean II Casimir Vasa. Détail d'un portrait du xviie siècle de l'Agha Dedech avec sa famille, Saint-Pétersbourg, musée de l'Ermitage.En ce milieu du XIVe  siècle, les dynasties gengiskhanides s’effondrèrent les unes après les autres et laissèrent place à des khanats tatars. Au sud-ouest, la Crimée subsista jusqu’au XVIIIe siècle comme vassale des Ottomans tandis que les khanats de Kazan et d’Astrakhan sur la Volga furent conquis par le tsar Ivan le Terrible dès le XVIe siècle. Plus à l'est, le khanat de Sibir donna son nom à la Sibérie.

À l'autre extrémité de l'Eurasie, en 1368, un chef de bande abat la dynastie Yuan fondée par Qubilay et fonde la dynastie proprement chinoise des Ming. Il restaure du même coup la Grande Muraille et met à l'abri des nomades les Hans sédentaires de l’Empire du Milieu. Une partie des Qirghizes se replie alors vers la toundra sibérienne et donne naissance au peuple turcophone des Yakoutes. Il s'agit des seuls éleveurs de chevaux installés au-delà du cercle polaire.

Au même moment, dans la région de Samarcande, un descendant de seigneurs mongols turcisés, appelé Timour Leng (« Fer boiteux ») et plus connu sous celui de Tamerlan, reçoit le titre d’émir. Devenu le tuteur du dernier héritier des Chaghatayides de Samarcande, il finit par le déposer puis se lance comme son lointain aïeul à la conquête du monde. Il disperse les héritiers de la Horde d’or qu’il avait un temps soutenus dans leur assaut contre Moscou. De l’autre côté, après avoir soumis l’Iran, il s’abat sur les Mamelouks de Delhi puis sur ceux de Syrie et, de là, s’en va battre le sultan ottoman Bajazet à Ankara en 1402. Tamerlan meurt peu après en 1405 alors qu’il projette de reprendre la Chine du nord aux Ming !

Parmi les héritiers de Tamerlan, Oulough Beg, émir de Samarcande, entreprend la construction d’un gigantesque observatoire céleste. Il y fait dresser la recension des astres (zij) la plus précise jamais mise sur pied avant celle de Tycho Brahé à la fin du XVIe siècle. C'est également à la cour timouride de Samarcande que la langue turque chaghatayide gagne ses quartiers de noblesses.

Site de l'observatoire astronomique d'Ulugh Beg à Samarcande.

Les dernières migrations : des Ouzbeks aux Mandchous

À l’ouest,  à la fin du XVsiècle, dans les décombres de la Horde d’or, les khans s’affrontent violemment. Cette instabilité, outre de favoriser l’émiettement déjà évoqué des khanats tatars, conduit une famille gengiskhanide descendante d’un certain Özbek à s'enfuir vers la Transoxiane. Son chef devient khan de Boukhara et, peu à peu, les turcophones sédentaires des oasis d’Asie centrale, commencent à s’identifier à cette sous-tribu « ouzbèke ». De là l'Ouzbékistan actuel.

 Le général Khusrau Shah Kokultash jurant fidélité à Babur, miniature de Baburnama, XVe s.,musée oriental d'État, Moscou.Dans le même temps, les Turkmènes d’Azerbayjan et d’Anatolie orientale sont rassemblés par le chef d’une confrérie chiite, Ismāʿil Safavi, dont la mère est en outre l’héritière chrétienne de l’empire grec de Trebizonde ! Ce seigneur turcophone va fonder la prestigieuse dynastie safavide qui, chassée de Tabriz par les Ottomans, édifiera à Ispahan la capitale de la Perse moderne. Le sultan ottoman Sélim Ier bat de son côté les Mamelouks d’Égypte au sud, en 1517, et soumet les khans de Crimée au nord.

Enfin, en Asie centrale, l’émir Babour, un des derniers héritiers de Tamerlan, prend la fuite depuis son petit royaume du Ferghana menacé par les Ouzbeks et, au terme d’une incroyable chevauchée, empruntant à son tour le couloir central de migrations et d’invasion, il s'empare du sultanat de Delhi en 1526 et fonde la longue et prestigieuse dynastie « Moghole ».

Au XVIIe siècle, le Mogholistan, à l'ouest de la Chine, est assailli par une nouvelle vague de nomades venus du nord, les Dzoungars, qui fondent un État à dominante bouddhiste. Au même moment, la Chine des Ming subit l’invasion des barbares mandchous venus du nord. Ces derniers s'emparent de Pékin en 1644 et fondent la dynastie Qing.

L’unification russo-soviétique

L'heure de la Russie a sonné.  Le Grand-Duché de Moscovie a pris l’ascendant sur ses voisins après le retrait des Mongols au XIVe siècle et s'est constitué en empire sous la férule d'Ivan le Terrible. Des paysans russes commencent à coloniser les plaines qui s'étendent au-delà de l'Oural, la terre noire et le climat chaud favorisant la culture des céréales. Ils doivent affronter sur place des nomades turcophones qui ont pris le nom de Khazaks en référence à un autre khanat local. Superficiellement islamisés, une partie de leur activité consiste à capturer des colons russes et les revendre comme esclaves sur les marchés des khanats de Khiva, Boukhara et Qoqan. Ces empêcheurs de coloniser en paix seront soumis par des nomades slavisés venus des bords de la mer Noire, les Cosaques. Dans leur chevauchée fantastique, ces derniers ne tarderont pas à porter les couleurs du tsar jusque sur les bords de l'océan Pacifique.

Les Russes en viennent de la sorte à étendre leur souveraineté sur le monde des steppes. Ils prennent Tashkent en 1865 et soumettent l’ensemble des émirats sédentaires de ce qui sera dès lors appelé  « Turkestan russe ». Ils assujétissent les Kirghizes turcophones et islamisés des plaines comme des montagnes. Et c'est ainsi qu'ils entrent en contact avec la Chine des Qing d'un côté, les Anglais des Indes de l'autre. C'est le « Grand Jeu ». Les armées russes étendent encore leur influence sur la Mongolie, la Dzoungarie et même la Manchourie et la Corée avant que les Japonais n'interrompent brutalement leur progression à Port-Arthur et Tsushima en 1905.

Comme auparavant les Scythes, les Huns, les Turcs et les Mongols, les Russes unifient une dernière fois le monde des steppes que les géopoliticiens appellent désormais « l’espace pivot ». Ils contribuent aussi à sédentariser ses populations. C'en est fini de la société nomade, qui survit seulement aujourd’hui à l’état de relique au Kazakhstan, au Kirghizistan et en Mongolie. 

Bibliographie

On peut consulter l'ouvrage de René Grousset, grand historien spécialiste de l'Asie : L'empire des steppes, Attila, Gengis-Khan, Tamerlan (650 pages, Payot, 1965). Ce livre savant est néanmoins d'une lecture assez accessible aux non-spécialistes. L'historien a aussi publié une biographie orientée vers le grand public : Le conquérant du monde, Vie de Gengis Khan (Le Livre de Poche).

Relevons aussi la très belle et passionnante synthèse d'Arnaud Blin, Les conquérants de la steppe, d'Attila au khanat de Crimée Ve-XVIIIe siècle (Passés/composés, août 2021).


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Histoire des Turcs
Publié ou mis à jour le : 2021-11-21 14:09:14

 
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