Les peuples de la steppe (1/4)

La matrice de notre monde

Serpent à deux têtes du musée de Tashkent (IIe millénaire av. JC, Vallée de Ferghana)Que serions-nous sans les « barbares » des prairies et des steppes qui s'étendent de l'Oural au Tibet ? Des Hittites aux Mongols en passant par les Scythes et les Huns, pendant plus de trois millénaires, jusqu'à l'apparition de l'artillerie, ces peuples nomades ont par vagues successives bousculé les peuples sédentaires de l'Eurasie. Chinois et Européens leur doivent le cheval, le char de guerre et l'étrier. 

Ces nomades ont aussi inventé un art inédit : l'art animalier stylisé et profondément original des Scythes destiné à orner le harnachement des chevaux.

Les uns et les autres, plus aptes à combattre qu'à gouverner, ont ruiné beaucoup d'empires séculaires, de la Chine à la Méditerranée, tout en en créant d'autres, puissants mais souvent peu durables... 

Simon Pierre
La steppe, matrice des empires

De la plaine danubienne de l’actuelle Hongrie jusqu’à l’embouchure de l’Amour en mer du Japon, on peut délimiter une bande climatique continentale qui s’étend d’Ouest en Est sur plus de 8000 km à travers l’Eurasie. Elle se caractérise par un paysage de steppes et prairies de 800 à 1600 km de largeur.
Au nord, elle est bordée par l’immense forêt boréale (ou taïga), autour des 50 à 56e parallèles. À l’inverse, au sud, de steppe semi-aride, elle se transforme en désert au point où elle achoppe devant les mers, montagnes et déserts qui, autour du 42e parallèle, la séparent des régions méridionales de l’œkoumène (ensemble des terres habitées).
Entre les tribus boréales de chasseurs et d’éleveurs de rennes d’une part, et les agriculteurs et citadins méridionaux d’autre part, les fondamentaux botaniques ont conduit les peuples qui y élurent domicile à se concentrer sur les activités agro-pastorales. Pourtant, ces populations que les auteurs des grands empires sédentaires qualifiaient facilement de « barbares » apportèrent régulièrement au monde des contributions décisives.

Chevaux dans la vallée des coquelicots du Kazakhstan près de la ville d'Almaty. Agrandissement : Chasse à l'aigle au sud d'Issy-Kol dans les steppes du Kirghizistan.

Le char, une invention de la steppe vouée à un succès mondial

La prairie boréale est l’environnement naturel du cheval (Equus caballus) comme en témoigne encore aujourd’hui la sous-espèce sauvage dite de Przewalski. Très tôt, les premiers peuples de cette prairie ont associé à l’élevage des bovins et des ovins celui de cet animal si particulier jusqu'à le domestiquer complètement à la fin du Néolithique (IVe millénaire).

C'est d'abord comme source de nourriture (viande et lait) puis comme animal de trait que ces chevaux furent introduits dans les grandes civilisations de l’œkoumène. En effet, avant le premier millénaire avant notre ère, personne ne semble avoir envisagé de les monter en croupe.

Modèle de char, musée d'Arkaim, site archéologique d'Arkaïm, steppe au sud de l'Oural.De la bande des steppes et des prairies qu’émergea une innovation décisive pour la traction équestre : le char à deux roues. Les plus anciennes traces de cet équipage léger et solide sont attestées dans le sud de l’Oural dans le contexte du déploiement de la « culture d’Andronovo » dans le sud de l’actuelle Russie et au Kazakhstan autour de 2000 av. J.-C.

Parfaitement adaptés à la plaine eurasiatique, ces véhicules transformèrent radicalement l’art de la guerre, jusqu’alors limité par le rythme piéton, en un exercice de mouvements rapides. Au cours des siècles qui suivirent, des chars similaires se répandirent en Europe orientale et en Asie centrale avant d’apparaître comme un des éléments clefs de la fulgurante expansion de l’empire hittite en Asie mineure aux XVIIe et XVIe siècle av. J.-C.

Diffusion du char à l'âge du bronze, IIe millénaire av. J.-C. (Carte Simon Pierre).

Le temple de Ramses II : le pharaon sur son char avec son arc, Abou Simbel, Égypte. Agrandissement : Le relief original du Ramesséum, deuxième cour, pylône nord, Ramsès II en char à la bataille de Qadesh, Louxor, Égypte.Faute de données explicites, il serait toutefois imprudent d’affirmer que le char à deux roues accompagnât la migration des Indo-Européens dont une des composantes avait commencé à dominer l'État hittite au IIe millénaire.

En effet, cette technique accompagna en premier lieu l’expansion de peuples montagnards dont la plupart étaient des non-Indo-Européens, comme les Hourrites, Kassites et les Elamites dans le bassin mésopotamien. Il s'ensuivit l’effondrement du Moyen-Empire égyptien, conséquence, notamment, des invasions du peuple sémitique des Hyksos.

Après la fin de leur domination du bas pays (le delta du Nil) au XVIe siècle, les ingénieurs des 18e et 19e dynasties égyptiennes dotèrent les roues de leurs chars de guerre de six rayons et l’on peut encore admirer Ramsès II sur son véhicule de guerre dans ses nombreuses inscriptions de propagande vouées à célébrer sa « victoire » de Qadesh vers 1275 av. J.-C.

Fosse sacrificielle contenant des chars et des chevaux, nécropole Zhou à Feng, près de l'actuelle Xi'an, Shaanxi.Ce fut probablement à cette même époque que la technique de fabrication du char et son usage au combat commencèrent à devenir un des symboles de prestige de l’aristocratie chinoise. Les pictogrammes qui apparaissent à la fin de la dynastie Shang sur les carapaces de tortue incluent notamment le futur sinogramme du char : 車. La période d’apogée de son utilisation fut sans doute celle de la dynastie Zhou, à partir de l’an Mil, et accompagna l’émiettement féodal des années 750 et 400 av. J.-C., moment où les roues furent adaptées par l’ajout d’une vingtaine de rayons supplémentaires.

Peu après néanmoins, la cavalerie de monte s’imposa au détriment du char et devint prépondérante dans les armées de l’empire Han et de la République romaine, face aux assauts des barbares du nord. L’usage du char se réduisit alors aux courses, aux parades et à d’autres usages de prestige.

Comment les nomades ont fait et défait les empires

Les alternances entre d’une part un État centralisé sédentaire et stable et d’autre part une période d’invasions nomades suivent des cycles assez réguliers de deux à quatre siècles.

Peinture murale (détail) de princes thokariens de la  Grotte aux 16 porteurs d'épées, Grottes de Kizil, Bassin du Tarim, Xinjiang, Chine. Agrandissement : momie du bassin du Tarim, musée du Xinjiang, Chine.Selon le schéma de l’historien Ibn Khaldoun (1332-1406), la formation d’un État sédentaire puissant est souvent le fruit de la formation d’une aristocratie militaire invasive. Par la suite, son urbanisation, son amollissement puis son effritement encouragent les tribus nomades de la périphérie à se fédérer, soumettre le territoire et fonder une nouvelle entité impériale.

Autant qu’on puisse en juger en l’absence de sources écrites, le premier cycle identifiable est l’expansion des peuples indo-européens au IIe millénaire avant notre ère.

Ils se répartissent d’ouest en est : en Europe centrale, les premiers Germains et Slaves au nord, la possible « culture à tumulus » à l’origine des Celtes et des Italiques au centre, puis, au sud, les Illyriens ancêtres des Albanais et les Grecs achéens de la mer Égée au sud, en passant par les Anatoliens (Phrygiens et Hittites), les Arméniens, et enfin les Indo-iraniens d’Asie centrale et les Tokhariens du Xinjiang chinois actuel (ci-après le bassin du Tarim).

Les trois couloirs de migrations et d'invasion (carte Simon Pierre).

Dès cette première phase apparaît un important couloir de migration. Il mène les nomades des steppes de l’actuel Kazakhstan au pied de la chaîne du Tian-Shan à celles du plateau iranien et des massifs d’Afghanistan, et, de là, jusqu’aux bassins de l’Indus et du Gange.

Ce couloir de migration, du Nord-Ouest de la Chine à l’Inde via l’Asie centrale et l’Hindou-Kouch, avait déjà conduit les peuples de la culture des Védas à dominer le nord de l’Inde et y diffuser leur langue sanskrite, ancêtre du hindi actuel. Il allait être emprunté à de multiples reprises tout au long de l’Histoire, et ce jusqu’à la formation de l’empire moghol des Indes au début du XVIe siècle. Pendant l’Antiquité hellénistique, Sakas et Tokhariens empruntèrent le même couloir de migration qui les conduisit dans les oasis de Sogdiane et de Bactriane, puis dans le bassin de l’Indus où ils formèrent les royaumes kushan et indo-scythes.

À côté de ce couloir principal, on reconnaît deux autres voies d’expansion des tribus des steppes : à l’Ouest, un couloir de prairie travers le sud-est de l’Europe jusqu’au Danube, à l’Est, une voie à travers les oasis du Gansu vers le vaste bassin fertile du fleuve jaune des céréaliculteurs sinophones.

Scythes et Xiongnu, début de l'ère chrétienne (Carte Simon Pierre).

L’épopée des cavaliers scythes

Ce furent probablement aussi les peuples de la bande des steppes qui découvrirent l'art de monter les chevaux, d'abord pour la garde des troupeaux, ensuite pour la guerre. Cette innovation favorisa la formation de la confédération des Scythes, un ensemble de peuples indo-européens pratiquant des langues de la sous-famille iranienne et contemporains de Rome. Ils vécurent leur apogée du VIIIe siècle av. J.-C. au IIIe siècle de notre ère.

Le cheval associé à l'arc à double courbure constitua une arme longtemps imparable pour les Scythes et tous les peuples de la steppe qui leur succédèrent jusqu'à l'invention de l'artillerie au XVIe siècle après J.-C.. Aucune armée de sédentaires n'était en mesure de résister à une troupe de cavaliers tourbillonnant autour d'elle et pratiquant le tir monté.

Applique en or représentant des guerriers scythes avec des arcs, Panticapeum, Crimée, IVe s. av. J.-C., Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Plaque en or représentant un cavalier scythe avec une lance dans sa main droite, IIe s. av. J.-C.

À partir VIIIe siècle, les Scythes supplantèrent et inféodèrent les Cimmériens de l’ouest (Ukraine actuelle), les Massagètes au sud (Turkménistan et Ouzbékistan actuels) et les Tokhariens à l’est (Xinjiang actuel). Ils poursuivirent leur expansion en attaquant les forteresses de la « culture Hallstatt » d’Europe centrale (premier âge du fer celtique), ainsi qu'au Moyen-Orient les territoires sous influence des Assyriens et des Mèdes, du nord de l’Iran à l’Égypte.

Les Scythes apparaissent alors dans les sources grecques sous le nom de Skuthoi et dans les textes bibliques sous celui d'Ashkenazim, identification empruntée deux millénaires plus tard par les Juifs d’Europe orientale.

Buste d'homme, guerrier Saka vaincu, trouvé à Khalchayan, un site majeur du peuple Yuezhi (plus tard Kushan), en Bactriane (actuelle province de Surxondaryo), Ouzbékistan, Ier s. av. J._C., musée archéologique de Termez. Agrandissement : Guerrier Saka, détail d'une scène de bataille représentée sur l'une des plaques osseuses du cimetière d'Orlat (Ouzbékistan). Dans la géographie du premier empire universel, celui des Perses achéménides entre les années 550 et 330 av. J.-C., les Scythes sont appelés Saka. Cet ethnonyme est avant tout un terme générique qui désigne les barbares des steppes du nord. Il sont constitués de trois groupes, respectivement, d’Ouest en Est, les « Ultramarins », les « Bonnets Pointus » et les « Buveurs de Hawma ».

D'après les historiens d’Alexandre le Grand, cette confédération nomade conservait une forme d’unité et l’un des seigneurs scythes de la région de Tachkent que poursuivait le héros macédonien l’aurait prévenu qu’il avait des alliés jusqu’en Thrace « qui, dit-on, confine à la Macédoine ».

À cette époque, une partie des envahisseurs scythes se mêla avec les habitants des oasis d’Asie centrale pour former le peuple des Sogdiens. Leur langue, bien connue, subsiste jusqu’à aujourd’hui dans la haute vallée encaissée du Yaghnob au Tadjikistan.

Peu à peu, ces agriculteurs et de plus en plus artisans et citadins perdirent tout contact avec leurs cousins restés nomades sous le nom de Sakas et toujours redoutés. En Occident, une partie de ces Sakas, appelés Sarmates par les Romains, forma la confédération des « Alains » dont descendent les Ossètes actuels, seuls autres locuteurs modernes d’une langue scythique.

Cerf en or avec une tête d'aigle. Provient d'une tombe Xiongnu à la frontière avec la Chine, IVe-IIIe siècle av. J.-C. Agrandissement : Orfèvrerie xiongnu, Stockholm, musée des antiquités d'Extrême-Orient.Les Sakas orientaux, que les sources chinoises appellent Sai, furent quant à eux supplantés par les peuples de l’alliance Xiongnu. Ces derniers allaient constituer à partir du IIe siècle av. J.-C. et pour 300 ans, le principal péril nomade au nord de l’empire Han de Chine.

Incidemment, leur invasion du Gansu (province chinoise entre Tibet et Mongolie) bouscula des populations sédentaires et de langue indo-européenne dans les royaumes tokhariens du bassin du Tarim.

Ces groupes, appelés Yuezhi en chinois, occupèrent alors le nord-est du royaume grec de Bactriane qui avait été fondé par des généraux d’Alexandre (Afghanistan actuel) et lui donnèrent leur nom : le Tokharistan. En dominant militairement les Bactriens hellénistiques, ils s’assimilèrent à leur langue iranienne et à leur alphabet grec, et fondèrent à terme l’empire des Kushan-Shah.

Dans le même mouvement, une part importante des Sakas orientaux migra et s’installa dans les déserts qui s’étendent de l’est de l’Iran jusqu’au fleuve Indus, auxquels ils donnèrent leur nom : le Sakastan – devenu Sistan en persan moderne.

Relief de Narseh, septième roi sassanide des rois d'Iran de 293 à 303 recevant l'anneau de royauté d'une figure féminine (la déesse Anahita ou Shapurdukhtak, Reine des Saka), Diego Delso, Naghsh-e rostam, Iran.

Ces deux entités Saka et Kushan prirent bientôt le contrôle du bassin de l’Indus. Les Scythes ou Sakas, en particulier, y fondèrent un puissant royaume dont la chronologie officielle continue est à l’origine du calendrier traditionnel des Indiens. Quant aux Kushan, ils assimilèrent le bouddhisme, qui y développa sa statuaire d’inspiration grecque, et favorisèrent sa diffusion vers leurs cousins du bassin du Tarim, et de là, vers la Chine.

En Occident, les Sarmates et les Alains ne parvinrent jamais à supplanter l’autorité romaine ni à s’inféoder les ethnies germaniques du Rhin et du Danube. Le bouleversement allait venir des grandes migrations du IVe siècle de notre ère. Elles-mêmes furent le résultat ultime de la réorganisation des nomades Xiongnu du nord de la Chine qui aboutit vraisemblablement à former les Huns.

Drachme frappée par les Nezak Huns à Balkh d'inspiration sassanide. Agrandissement : Chanfrein ornemental, métallurgie hunnique, IVe siècle, Baltimore, Walters Art Museum.

[Deuxième épisode : Des Huns aux Turcs (IVe-VIIIe siècles)]


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Histoire des Turcs
Publié ou mis à jour le : 2021-11-21 14:07:16

 
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