Les peuples de la steppe (2/4)

Des Huns aux Turcs (IVe-VIIIe siècles)

[Premier épisode : La matrice de notre monde]

Dans l’Antiquité tardive et au début du Moyen Âge, du IVe au VIIe siècles, les régions des steppes connurent d’importantes secousses, à la fois climatiques et démographiques. Il s'ensuivit une mise en branle des populations qui nomadisaient dans ces régions, les Huns du côté occidental et les Xianbei du côté oriental. Les Xianbei sont à l'origine d'une institution appelée à faire date, le khanat ou royaume nomade.

Pendant trois siècles, les empires sédentaires de la périphérie, de la Méditerranée à la mer de Chine, subirent les effets de ces migrations de peuples en armes. Dans leur sillage, une dernière vague conduisit à la formation d'un empire turc qui unifia pour la première fois l’espace s’étendant de la Caspienne à la mer du Japon, prélude à la formation des États Avars, bulgares et hongrois en Europe orientale à la veille de l’expansion scandinave (Vikings et Varègues).

Simon Pierre

Bahram Chobin (ou ou Wahrām Chōbēn), général et chef politique de la fin de l'empire sassanide et son souverain sous le nom de Bahram VI,  combattant le Turc Yabghu Bagha Qaghan en 588-589, le septième souverain (587-589) du Kaganate turc, vers 1560, manuscrit iranien, Los Angeles County Museum of Art.

Les Huns, propagateurs du bouddhisme

Les historiens du climat croient discerner au IVe siècle un refroidissement des prairies et de la steppe, avec aussi moins de précipitations et, partant, moins de nourriture pour les troupeaux. Ce facteur climatique pourrait être l'un des facteurs qui ont conduit les nomades de la région à se mettre en marche. Les Xiongnu, qui avaient dominé les confins nord-ouest de la Chine des Han, commencèrent à se déplacer vers le sud, chassant devant eux les Tokhariens, à l’origine de l’empire Kushan en Bactriane. Dans le même temps, l’actuelle Mongolie fut occupée par un nouveau groupe de peuples que les Chinois appelaient Xianbei.

Peinture de l'archer Murong Xianbei, IVe siècle. Agrandissement : Homme Ruiruiguo Rouruan dans Le Rassemblement des Rois, vers 650.Des Xiongnu et des Xianbei commencèrent à s'infiltrer dans le nord de la Chine, alors gouvernée par la dynastie Jin... Au même moment et de la même manière, à l'autre extrémité de l'Eurasie, des peuples germaniques s’installaient aux marges de l’empire romain.

Certains Xianbei, recrutés comme mercenaires par la dynastie chinoise Jin, en vinrent à renverser celle-ci et prendre sa place en inaugurant une nouvelle dynastie, les Wei. Ils unifièrent la Chine du Nord qu’ils dominèrent jusqu’au milieu du VIe siècle, cependant que les derniers Jin se repliaient sur les régions rizicoles du sud.

Les groupes de Xianbei qui vivaient hors de l’influence culturelle et du service militaire chinois se fédérèrent eux aussi. Sous le nom de Rouran, ils constituèrent la principale puissance nomade en position de menacer leurs cousins sinisés des Wei durant la totalité du Ve siècle et de soumettre les Xiongnu. 

Portrait du roi Kidarite Kidara I sur un drachme d'argent, vers 350-386. Il porte sa couronne caractéristique avec un ruban volant vers le haut. Agrandissement : Portrait du roi Khingila, vers 440-490, sur un sur un drachme d'argent.Ces derniers commencèrent cependant à se fédérer avec les vestiges des groupes scythes de l’Asie centrale pour se transformer en ce que les sources gréco-romaines appellent les « Huns » ou « Chionites ».

Au sein des ces seigneuries nomades émergea à la fin du IVe siècle la figure de Kidara qui mena son peuple à la conquête de la Bactriane. Un demi-siècle plus tard, un autre chef, Khingila, se lança à la conquête du nord de l’Inde, repoussant le puissant empire bouddhiste des Gupta jusqu’à son domaine d’origine de la basse vallée du Gange.

Vers l’Occident, les tribus hunniques restèrent très largement concentrées dans la prairie de l’Ukraine et de la Russie du Sud, menant des offensives contre les tribus germaniques et la frontière romaine du Danube. Poussés de l'avant, les Germains n'eurent d'autre solution que de franchir le limes (le mur frontalier de l'empire romain). Il s'ensuivit la  disparition de l'Empire d'Occident en 476. Attila tenta de fédérer ces Huns mais son empire ne survécut pas à sa mort et les tribus vassales restèrent indépendantes et nomades. 

Huns et Turcs au début du Moyen Âge (Carte Simon Pierre).

En Asie centrale, les oasis des Tokhariens et des Sogdiens furent bientôt dominées par une nouvelle confédération de tribus hunniques, les Hephtalites. S’émancipant du Khagan des Rouran de l’actuelle Mongolie, ils assujettirent la plupart des territoires conquis par les autres royaumes Huns et ravagèrent l’empire perse sassanide avant de se stabiliser entre le nord de l’Iran, la Sogdiane, la Bactriane et l’Indus.

Souverain hephtalite avec une couronne radiée élaborée et des rubans royaux, Ve-VIe siècle. Agrandissement : Les Hepthalites apparaissent dans plusieurs peintures murales dans la région du Tokharistan (Bactriane), aujourd'hui fragmentée entre l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et l'Afghanistan.Comme les Chinois face aux Xianbei, les Perses sassanides construisirent alors d’importantes murailles dans le Caucase et le Turkménistan. Les populations hephtalites se sédentarisèrent rapidement, fusionnant avec les autochtones citadins et agriculteurs et formant quelques dizaines de principautés.

Le khagan (royaume nomade) Rouran, en Mongolie, fut en définitive le seul royaume de toute l’époque hunnique à n'avoir jamais été assujetti à un empire.

Cette « paix hunnique » relative permit au bouddhisme, déjà implanté en Bactriane depuis l’époque hellénistique, de se diffuser largement dans la steppe, concurrençant en Asie centrale les croyances indo-iraniennes traditionnelles.

Bouddha endormi du monastère de Douchanbé au Tadjikistan(VIIe s.). De la même époque que les Bouddhas debout de Bamyan, il est représentatif de la fusion culturelle entre l’art gréco-bouddhique bactrien et les inspirations turco-hunniques (Photo Simon Pierre).

Sans les Huns, il est peu probable que cette religion de l’Inde du Nord eusse jamais réussi à diffuser en Chine pour devenir au VIIe siècle le culte officiel de la dynastie Tang et passer en Corée et au Japon dans la foulée.

De leur côté, le manichéisme araméen et le christianisme syriaque connurent une remarquable expansion à travers l’empire sassanide qui dominait le plateau iranien. Leurs missionnaires s’implantèrent durablement dans tous les territoires sous autorité hephtalite au cours du VIe siècle mais ne furent sans doute pas en mesure de convertir massivement les populations.

Peinture murale de la tombe de Shoroon Bumbagar, Göktürk, VIIe siècle, Mongolie.

Les « Türks bleus » ou Göktürk entre Byzance et Xi’an

Au milieu du VIe siècle de notre ère, les empires sédentaires se stabilisèrent au nord de la Chine, en Iran sassanide et en Méditerranée proto-byzantine. Les figures politiques les plus marquantes de cette restauration furent respectivement le shah réformateur Khosro Ier en Perse, l’empereur Justinien à Byzance et, finalement, Sui Wendi le réunificateur de la Chine.

Tombeau mural de Shoroon Bumbagar, Göktürk, VIIe siècle, Mongolie.Au même moment, le monde de la steppe fut bouleversé par la montée en puissance des Göktürk ou « Türks bleus ». Jusque-là assujettis aux Rouran, ils prirent le dessus sous la direction du clan des Ashina, ils  renversa les Rouran et s’approprièrent leur empire, du fleuve Amour à  la mer d'Aral.

Ces proto-Turcs s’affilièrent rapidement les tribus hunniques de la région et assujettirent aussi les oasis du Tarim, de Sogdiane et de Bactriane.

Toutefois, une partie des Rouran de Mongolie put s’échapper vers l’ouest de la mer Caspienne pour y fédérer les Huns orphelins d’Attila et y fonder un second khaganat, celui des Avars. Centré sur la plaine du Danube, il inféoda rapidement les tribus locales slaves (Serbes, Croates…) et germaniques (Gépides, Lombards…). Il devint la principale menace que dut affronter l’empire byzantin pendant plus d’un siècle.

Tang Taizong, Taipei, musée national du Palais. Agrandissement : La Grande pagode de l'oie sauvage, Xi'an (ancienne Chang'an), Shanxi. Dynastie Tang, 652 (première construction) et VIIIe siècle.À l'est, les Turcs, menés par Shibi Khagan, tentèrent de renouveler la conquête du bassin du Fleuve Jaune mais ils sont repoussés par un homme providentiel, Li shimin, plus connu sous le nom de règne Taizong. Il est à l'origine de la puissante dynastie chinoise Tang.

Après  avoir défait et décimé les Turcs, Taizong intègre leurs hordes à son armée et les installe le long de la grande Muraille, à charge pour eux de protéger l'empire du Milieu des autres barbares.

Plus à l'ouest, les Turcs installent leur quartier général dans la région aujourd’hui kirghize du Yeti-Su, les « Sept Rivières ». 

Quand le basileus byzantin Héraclius et le chah perse Khosro II entrent en conflit durant le premier tiers du VIIe siècle, les Turcs franchissent les cols du Caucase et accourent au secours du premier tandis qu’à l’inverse, les Avars de Pannonie mettent le siège devant Constantinople, en bonne intelligence avec les Perses sassanides.

À la génération suivante, en 653, l’empire chinois des Tang, au mieux de sa forme, soumet les Turcs occidentaux et établit des commanderies militaires sur l’ensemble des territoires anciennement hunniques, de l’Indus à la Caspienne et à la Mongolie.

Les routes de la soie entre les deux extrémités de l'Eurasie vont s'en trouver revigorées. Elles se prêtent à la circulation des marchandises mais aussi des idées. C'est ainsi que le christianisme syriaque s’implante au cœur de la capitale impériale chinoise, Xi-An, comme en témoigne une stèle de 781.

Fresque turco-sogdienne d’Afrasiab, v. 645. Premier panneau (Est) : fresque d’inspiration tang : promenade en bateau ; second panneau (Nord) (voir agrandissement) : mur des délégations et faisceau des 11 lances des Turcs occidentaux (Photos Simon Pierre).

En Mongolie, un empire turc oriental ressuscite durant la première moitié du VIIIe siècle. Il nous a laissé les très importantes inscriptions monumentales de l’Orkhon. Parmi les peuples turcophones, les Ouïghours tirent leur épingle du jeu. Ils s'installent dans le bassin du Tarim, où ils sont établis depuis lors. Ils adoptent dans un premier temps le manichéisme comme religion officielle et inventent un système d’écriture d’inspiration sogdienne qui passera plus tard aux Mongols et aux Mandchous.

Stèle funéraire turque, VIe-IXe siècles (Photo Simon Pierre).Les élites turco-hunniques continuent par ailleurs de se maintenir dans les petites principautés de Sogdiane, de Bactriane et du haut Indus, riches de leur agriculture, de leur industrie et de leur commerce. Prises entre l’influence chinoise des Tang, et l’influence arabe des Omeyyades de Damas, elles alternent autant que possible leurs allégeances. Ces entités politiques vont contribuer à la turcisation linguistique de toute l’Asie centrale et plus tard à son islamisation.

En attendant, les Arabes et leurs auxiliaires perses du Khorassan (Iran du nord-est) mettent un coup d'arrêt à l'expansion chinoise par leur victoire de Talas, en 751. Leur irruption dans cette région va donner naissance au peuple tadjik. Leur nom rappelle le mot persan qui désigne les Arabes et par extension leurs auxiliaires parlant le persan khorassanien.

En Chine, la défaite de Talas est un désastre pour les Tang. Elle débouche sur une guerre civile provoquée par la dissidence du généralissime An Lushan, lui-même originaire de Sogdiane.Stèles funéraires turques anthropomorphes. Présentes dans tout l’espace des steppes et en particulier dans les régions d’expansion Göktürks entre la Chine et le Caucase, elles incorporent de multiples influences scythes, hunniques, chinoises et iraniennes (la position en tailleur avec le verre à vin) et continuent d’évoluer pendant l’islamisation au Haut-Moyen Âge.

En Occident, le khaganat des Avars est rapidement bousculé par une nouvelle entité turcique, les Bulgares. Ceux-ci en viennent à dominer toute la partie européenne des grandes plaines. Ils s’immiscent, depuis le bas Danube et la Dobroudja jusqu’aux portes de Constantinople, assujettissant eux aussi les tribus slaves dont ils finissent par adopter la langue.

En 681, le prince (yabghu) Asparoukh fonde un khaganat bulgare dissident, qui, tout en se faisant le vassal nominal de l’empire byzantin, impose durablement son autorité en Thrace et en Illyrie, des portes de Constantinople à la Macédoine. Un siècle et demi plus tard, ce royaume bulgare sera christianisé cependant qu'à la même époque, d'autres Bulgares,  sédentarisés de l’autre côté de la steppe, en haute Volga, adoptait l’islam. Entre les deux entités bulgares, une tribu vassale, les Khazars, s’impose entre Crimée et Volga et fonde son propre khaganat, allié constant de Byzance contre les musulmans. Pour ne vexer personne, au cours du VIIIe siècle, ils optent pour le judaïsme comme religion officielle !

Le monde de la steppe se trouve alors subdivisé en petits khaganats, presque tous turcophones, héritiers de l’institution fondée par les Rou-Ran au IVe siècle. Chacun de ces royaumes, Avars, Bulgares, Khazars, Turgesh, Ouïghours et Balhae, est séparé des autres par des entités tampons dirigées par des princes (yabghu), comme les Onughur, les Oghuz, les Qarluq ou les Khitans, tous promis à un brillant avenir.

[Troisième épisode : La turcisation du monde (IXe-XIIe siècles)]

Publié ou mis à jour le : 2021-11-21 14:14:24

 
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