Gengis Khan (1166 - 1227)

Le plus vaste empire qui ait jamais existé

Chef militaire d'une extrême rigueur et homme d'État proprement génial, Gengis Khan est à l'origine d'un empire éphémère mais plus vaste qu'aucun autre ayant jamais existé (un quart des terres émergées). Il se range à ce titre parmi les rares fondateurs d'empire qui ont infléchi le cours de l'Histoire universelle et l'historien René Grousset ne craint pas de le décrire comme le « demi-dieu généreux, magnanime et grand, modéré en toute chose, équilibré, d'un solide bon sens, humain pour tout dire, et même pétri d'humanité, qu'il n'a cessé d'être ».

En unifiant l'Eurasie sous les sabots de leurs chevaux, de la Russie à la Chine du nord en passant par la Perse et le Turkestan, le « souverain universel » et ses fils et petits-fils ont unifié l'Ancien Monde au point que les historiens ont pu parler d'une pax mongolica (« paix mongole ») similaire à la pax romana. Ils ont aussi rapproché l'Europe de l'Extrême-Orient et favorisé par exemple les voyages de Marco Polo. Ces voyages étaient impensables quelques décennies plus tôt quand l'Asie centrale était divisée en différents royaumes hostiles...

André Larané

Peinture du XVème siècle représentant une chasse au faucon, un privilège du khan. Istanbul, Topkap? Serail Library, Hazine 2153 Folio 6B

La mauvaise réputation

Gengis Khan aurait massacré des peuples et des villes de façon systématique en vue de conquérir et soumettre l'Asie ! C'est du moins ce qu'ont raconté les chroniqueurs de son camp comme ses ennemis. Lui-même les laissait dire car cette réputation de cruauté servait ses desseins. Peu de citadins ou de paysans osaient résister en effet à l'approche des cavaliers de la steppe tant était grande la crainte qu'ils leur inspiraient.
L'historien arabe Ibn al-Athîr, mort à Mossoul en 1233,  relate ainsi dans sa Chronique universelle la terreur inspirée par les Mongols ou Tatars : « On dit qu'un seul Tatar était entré dans un village ou un quartier  où il y avait foule, et il ne cessa de les tuer l'un après l'autre sans qu'un seul ose étendre la main contre cet unique cavalier. On m'a aussi rapporté qu'un Tatar avait saisi un homme, mais que ce Tatar n'avait rien pour le tuer et lui dit : "Couche-toi face contre terre et ne bouge pas". L'autre se coucha face contre terre, le Tatar s'en alla, puis revint avec une épée et le tua... »  (cité par Gabriel Martinez-Gros).
On prête aussi à Gengis Khan cette règle de vie tout à fait immorale et à vrai dire sans grand rapport avec son action politique  : « La plus grande joie qu'un homme puisse connaître, c'est vaincre ses ennemis, les chasser devant lui, monter leurs chevaux, leur ravir ce qu'ils possèdent, voir en larmes les êtres qui leur sont chers, presser dans ses bras leurs femmes et leurs filles ».
Sur la foi de ces allégations, les historiens ont pu estimer que les conquérants mongols auraient ainsi causé la mort violente de quelques dizaines de millions de personnes, soit environ le cinquième de l'humanité de l'époque. Voltaire, bien plus tard, souligna la « performance » dans sa tragédie en cinq actes, L'Orphelin de la Chine (1755) :
C'est ce fier Gengis-kan, dont les affreux exploits
Font un vaste tombeau de la superbe Asie
.
Ces estimations sont aujourd'hui toutefois fortement révisées à la baisse. Si Gengis Khan a pu remporter nombre de succès, il l'a dû à la qualité militaire de ses troupes et de son armement, à la discipline de ses hommes et à sa ténacité, mais aussi aux divisions de ses adversaires, à son habileté politique, à ses qualités d'organisateur et de meneur d'hommes, bien au-delà de son clan et de l'ethnie mongole. 

La domination des Mongols sur l'Asie et l'Europe vers 1280 (source : Historica, éditions Place des Victoires)

Un enfant de la steppe

Les mont Khentii et la taïga, au nord d'Oulan-Bator, pays natal de Gengis KhanGengis Khan est né vers 1166 au pied des monts Khentii, sur les bords de l'Onon (une rivière qui rejoint le fleuve Amour, lequel se jette dans le Pacifique), au coeur historique de la Mongolie, en un lieu mythique où, selon l'Histoire secrète des Mongols, « le Loup Bleu prédestiné par le ciel d'en Haut et son épouse la Biche Fauve franchissent ensemble l'océan étendu, s'installent aux sources de l'Onon au pied du mont sacré de Burqan Qaldun et donnent naissance à Batu Tsagaan »

Son père Yesügai est le chef d'un modeste clan, celui des Qyiat. D'après l'Histoire secrète des Mongols, il appelle son fils Temutchin ou Témoudjin (« forgeron » en mongol) d'après le nom d'un ennemi qu'il venait de tuer ! La légende veut que l'enfant soit né avec un caillot de sang dans la main, signe d'un destin exceptionnel. Yesügai  négocie le mariage de son fils avec la fille d'un chef de clan voisin, Börte. Mais il se fait tuer peu de temps après par des ennemis Tatars.

Orphelin à neuf ans et lâchement abandonné par le clan, le jeune Témoudjin mène une vie errante dans la taïga avec sa mère Hoelun, ses trois frères et sa soeur, vivant de chasse et de cueillette.

Il comprend très vite la nécessité de tisser des alliances avec les clans voisins et c'est ainsi qu'il se rapproche d'un garçon à peine plus âgé que lui, Djamouqa. Frères de sang à la façon mongole, ils affronteront ensemble les plus grands dangers mais n'en viendront pas moins à se combattre à l'âge adulte, Témoudjin se résignant à mettre à mort son ami de toujours !

Ayant survécu jusqu'à l'âge d'homme, il va réclamer la main de sa fiancée. Chose promise, chose due. Le mariage consacre le premier rapprochement entre deux clans mongols. Les époux ne sont pas pour autant au bout de leurs peines. Börte est peu après enlevée par un clan rival, les Merkit.

Témoudjin et son ami Djamouqa n'auront de cesse de la retrouver et quand enfin, les époux seront réunis, ce sera pour découvrir que Börte est enceinte, probablement de son ravisseur. Son enfant premier-né Djötchi devra supporter toute sa vie le soupçon de bâtardise mais sans que jamais son père Témoudjin lui en fasse reproche. 

Jusqu'à sa mort, le futur conquérant jouira du soutien et des conseils utiles de son épouse Börte, laquelle sera plusieurs fois associée au gouvernement de l'empire conformément à la tradition mongole qui tient les femmes pour les égales des hommes.  

Temüjin prend le titre de Gengis Khan au khuriltaï de 1206. Miniature tirée de la Somme des histoires de Rashid al-Din, vers 1430.

À 40 ans, Temutchin devient Gengis Khan

Rassuré sur son avenir, Témoudjin se fait bientôt proclamer Khan et prend la tête de plusieurs clans mongols. Dès lors, il ne va avoir de cesse de réunir sous son autorité tous les nomades de la steppe, Mongols et Turco-Mongols, usuellement désignés sous le nom de Tatars (ou Tartares). C'est chose faite au printemps 1206.

Alors âgé d'une quarantaine d'années, il se fait reconnaître souverain par toutes les tribus et se voit conférer le nom de Gengis Khan (« roi universel » en mongol). L'événement a lieu au cours d'une assemblée plénière, un kuriltaï (on écrit aussi Qurultay ou Khurultay), sur les rives de l'Onon.

Gengis Khan nomme peu après un chaman (sorcier ou grand prêtre) à sa solde pour consolider son emprise sur son peuple de turbulents guerriers et préparer d'ambitieuses conquêtes. Il institue aussi un code de lois très rigoureux destiné à assurer la cohésion du groupe, le Yasa ou Yassa, qui applique la peine de mort à un vaste éventail de délits, la lâcheté au combat, l'adultère, le viol, l'homosexualité, etc., etc.

Dans cette société très égalitaire aux dires du voyageur Jean du Plan Carpin, qui se rendra en ambassade auprès des successeurs de Gengis Khan pour le compte du pape, les femmes mongoles pratiquent le tir à l'arc et le combat à cheval tout autant que les hommes. C'est aux femmes aussi et notamment à ses filles que Gengis Khan confie la gestion courante des affaires publiques pendant que lui-même et ses guerriers partent à la guerre.

Peuple nomade vivant de l'élevage extensif des troupeaux et se nourrissant essentiellement de lait fermenté comme tous les peuples de la steppe, les Mongols bénéficient en ce début du XIIIe siècle de conditions climatiques exceptionnelles qui leur assurent toutes les ressources en vivres indispensables à de lointaines expéditions, avec d'abondants pâturages pour leurs chevaux.

En contact avec les peuples sédentaires d'Europe et d'Asie, une grande partie des Mongols a renoncé aux religions chamanistes traditionnelles au profit du bouddhisme, du manichéisme iranien et surtout... du christianisme de rite nestorien (une confession qui se perpétue encore chez les assyro-chaldéens d'Irak).

Sculpture sur pierre nestorienne, dynastie Yuan.

La conquête de la Chine

Fort de son prestige, Gengis Khan rallie à lui deux autres peuples de la steppe, les Ouïghours et les Öngüt, installés aux confins de la Chine, mais il ne peut en faire autant avec les Si-hiat, ou Tangut, un autre peuple qui va lui mener la vie rude jusqu'à sa mort. Malgré ce relatif échec, le souverain mongol entame la conquête de la Chine du nord, divisée entre royaumes rivaux, en combinant mouvements rapides et armement lourd, avec plusieurs dizaines de milliers de cavaliers et cavalières... Gengis Khan piétine devant la Grande Muraille et tente de la contourner en occupant la Mandchourie. Enfin, en mai 1215, il occupe Pékin, massacre la population et rase la cité.

Sans se soucier de poursuivre au sud du Fleuve Jaune les fidèles de la dynastie des Jin ou Kin, Gengis Khan laisse une partie de ses guerriers en Chine sous la direction de Mukali, l'un de ses meilleurs généraux. Lui-même s'en retourne vers l'ouest avec le reste de ses troupes. Il veut châtier un vassal du peuple naïman, Kütchlüg, qui s'est placé sous la protection d'un souverain ennemi, le roi des Kara-Khitaï. Gengis Khan abat ce royaume en 1218 et se retrouve dès lors maître de toute la Haute Asie ainsi que de la Chine du nord. Son plus proche voisin est le sultanat turc du Khorezm (ou Khwarezm), qui occupe la plus grande partie du monde iranien ou persan.

Gengis Khan et les Mongols vus par Questions d'Histoire

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La conquête du Khorezm

Prenant prétexte du massacre d'une caravane par les troupes du Khorezm, aux ordres du chah Mohamed, Gengis Khan prépare avec soin une nouvelle campagne. En 1219, il franchit le Syr-Darya, entre en Transoxiane (l'Ouzbékistan actuel) et marche sur Boukhara. La prestigieuse cité, riche de trésors de l'art islamo-persan, est occupée en février 1220 et sa garnison massacrée.

Le khan chevauchant avec les membres de sa garde abrité sous un parasol, emblème du pouvoir impérial. Albums Diez, début du XIVème siècle, Staatsbibliothek de Berlin.Mais Gengis Khan s'abstient de mettre à sac la ville. Même indulgence pour Samarcande (ou Samarkand), le mois suivant. Le souverain confie à deux généraux, Djebe et Sübötei, le soin de poursuivre les derniers fidèles du chah du Khorezm. Il s'ensuit une époustouflante chevauchée qui mène les Mongols, au total 20 000 cavaliers, jusqu'au Caucase et, au-delà, jusqu'en Ukraine.

Les deux généraux affrontent la chevalerie chrétienne de Géorgie. Puis ils défont à la bataille de la Kalkha, près de la mer d'Azov, le 31 mai 1223, les armées russes venues à leur rencontre. De son côté, Gengis Khan poursuit en Afghanistan Djelal al-Din, le fils du chah Mohamed.

Le pays est à cette occasion ravagé comme aucun autre ne l'a été avant lui. Des centaines de milliers de gens sont massacrés à Bactres comme à Merv, augustes cités de l'antique Bactriane, dont l'origine remontait à Alexandre le Grand et qui ne sont plus aujourd'hui que ruines dans la solitude.

Hérat, instruite par l'exemple, se rend sans coup férir mais croit opportun de se soulever un peu plus tard. La punition n'en est que plus exemplaire. Là aussi, semble-t-il, massacres à grande échelle.

Représentation historique de Djelal al-Din ou Rumi.Pour le chef mongol, cette façon de terroriser les populations ennemies en les massacrant sitôt qu'elles esquissaient un geste de résistance était la seule manière de les maintenir dans la soumission. Mais malgré ses efforts, il ne peut s'emparer de Djelal al-Din. En 1221, celui-ci traverse l'Indus en y faisant nager son cheval et le roi des Mongols renonce à le poursuivre jusqu'en Inde.

Revenant sur ses pas, Gengis Khan s'applique à relever les ruines de ses conquêtes avec le concours de quelques administrateurs remarquables recrutés parmi les peuples soumis, musulmans, bouddhistes taoïstes ou chrétiens nestoriens. Il introduit ainsi l'écriture ouïgoure dans l'administration mongole. Il impose la numérotation décimale, utile pour le dénombrement des troupes de diverses ethnies. Il instaure de très efficaces relais de poste qui permettent de traverser l'Asie en sécurité.

Dès après sa mort, Gengis Khan fait l’objet d’un culte national chez les Mongols et chaque anniversaire de sa mort est célébré par un lâcher de chevaux dans la steppe. Au-delà de la Mongolie, l’héritage gengiskhanide a été revendiqué aussi par les Khazaks, les Ottomans, voire les Russes. Des deux bannières ou süld que brandissait le conquérant, la blanche pour la paix et la noire pour la guerre, la seconde a pu être conservée et honorée dans un monastère bouddhiste jusqu’à l’époque de Staline.

Version musulmane imaginée des funérailles de Gengis Khan tirée de la Somme des histoires de Rashid al-Din, vers 1430.

Triomphe posthume des fils du Conquérant

Reprenant le chemin de la steppe, le conquérant meurt vers 70 ou 72 ans des suites d'une chute de cheval. Un chroniqueur, Rachid al-Din, lui prête ce propos désabusé : « Nos fils et nos petits-fils se vêtiront de soie, ils mangeront des mets délicieux et gras, monteront d'excellents coursiers, presseront dans leurs bras les plus belles femmes et les filles les plus jolies et ils ne se souviendront plus que c'est à nous qu'ils le doivent »  (d'après Jean-Paul Roux, L'Asie centrale, 1997).

Avant sa mort, Gengis Khan confie à ses quatre fils légitimes le soin d'étendre les conquêtes vers l'Ukraine et la Hongrie aussi bien que vers la Perse et la Chine. Le plus jeune, Toloui (ou Tolui) se voit remettre la Chine du Nord et exerce temporairement la régence suprême avec le titre de Grand Khan. Djaghataï, deuxième fils de Gengis Khan, se voit remettre le Turkestan avec notamment la ville de Samarkande.

En 1229, l'assemblée des chefs mongols porte à sa tête Oegoedeï (ou Ogodeï), troisième fils du conquérant, qui a reçu la steppe en apanage et établi sa capitale à Karakorum (ou Qarakorum), au nord-ouest de la Chine. Jusqu'à sa mort, en 1241, il va d'une part donner une base administrative à son empire, avec l'aide de son ministre chinois Yelü Chucai, d'autre part poursuivre la conquête de la Chine et développer ses attaques vers l'Europe, avec son général Subutèi (ou Sobodei).

Audience de Möngke, Târîh-i djahângushâ'î Djuvaynî, 1438.Djötchi, fils aîné de Gengis Khan, meurt trop tôt pour jouir du pouvoir. Ses fils reçoivent la Sibérie occidentale. L'un d'eux, Batu (qui signifie « Occident » en turc), se lance avec 150 000 hommes à la conquête de l'Occident.

Après avoir défait à Mohi, en 1241, une coalition polono-hongroise, il se disposera à poursuivre son offensive vers l'Occident chrétien avant que l'annonce de la mort du Grand Khan Oegoedeï ne le convainque  de retourner sans attendre sur ses pas pour participer au kuriltaï destiné à nommer son successeur.

L'Europe est ainsi sauvée in extremis. Il est vrai aussi qu'à la différence de la Chine, elle ne figurait pas parmi les objectifs prioritaires des Mongols.

En 1251, le fils aîné de Toloui, Möngke (Mongka ou Mangu), est élu Grand Khan. Jusqu'à sa mort en 1259, il va donner à l'empire mongol sa plus grande extension. Il confie à son frère Kubilaï (Koubilay ou Qubilay) le soin d'achever la conquête de la Chine et à son autre frère Hulégu (ou Houlagou) la conquête des plateaux iraniens et de l'empire arabo-persan de Bagdad. 

- Kubilaï Khan et la conquête de la Chine :

Portrait de Gengis Khan selon les conventions de l'art officiel chinois (peinture sur soie, dynastie Yan, XIVe siècle, Taïwan, musée du Palais de Taipei)Kubilaï Khan va s'acquitter de sa tâche avec efficacité, fonder la dynastie Yuan, réunifier la Chine et mettre fin à près de mille ans d'émiettement de l'empire chinois, au prix d'une baisse d'au moins un quart de la population sédentaire. Joli paradoxe que le  « sauvetage » de l'empire par ces Mongols que les fils de Han qualifient avec mépris de « barbares crus », autrement dit de primitifs. Kubilaï s'installe dans l'ancienne capitale des Jin où il lance le chantier d’une métropole géante qui sera appelée la « Cité du nord », Pékin. C'est là qu'il accueillera Marco Polo. Il étend les frontières de la Chine plus loin que jamais, assujettissant jusqu’à la Corée, le Tibet et l’Indochine. Il a moins de chance avec le Japon, une malheureuse tempête ayant eu raison de sa flotte.

- Hulégu et la conquête du Moyen-Orient :

De son côté, Hulégu (ou Houlagou), qui n'a pas encore 30 ans, se lance à la conquête de l'Irak et du Proche-Orient alors même que les croisés francs sont en voie d'en être chassés par les Turcs. D'aucuns rêvent un moment d'une alliance entre Louis IX (Saint Louis) et le khan mongol pour prendre à revers les Turcs ! Hulégu s'empare au passage d'Alamout, la forteresse des Assassins. Puis, en 1258, après un siège de deux semaines, il entre dans Bagdad. Toute la population musulmane est méthodiquement massacrée et des pyramides de têtes s'élèvent aux portes de la ville. On évalue le nombre de victimes à un minimum de cent mille. Le dernier calife abbasside est quant à lui cousu dans un sac et foulé aux pieds des chevaux. 

L'année suivante, Hulagu envahit la Syrie et s'empare de Damas. Mais il est rappelé au centre de l'Asie pour élire le successeur de son frère Mongke, qui vient de mourir. Son lieutenant Kitbugha prend le relais. Il sera en définitive arrêté à Homs par les Mamelouks d'Égypte. Ces esclaves d'origine turque ou circassienne (Caucase) se sont emparés du pouvoir au Caire dix ans plus tôt et ont fondé une curieuse « dynastie des Esclaves » qui perdurera jusqu'à l'arrivée de Bonaparte ! Ils se heurtent aux Mongols au sud du lac de Tibériade, à Aïn Djalout, le 3 septembre 1260. Défaits, les Mongols n'insistent pas et se retirent. Ils laissent aux Turcs un Moyen-Orient ruiné. 

Guerre entre Berke Khan et Houlagou Khan, Bataille du Terek (1262), Hayton, Fleur des histoires d'Orient, Paris, BnF.

- Querelles et déclin des gengiskhanides :

Les querelles successorales entre les petits-fils de Gengis Khan aboutissent dès les années 1260 à la création de quatre grands khanats ou royaumes : le Grand Khanat réunit la Chine et la Mongolie. Le khanat d'Ilkhanet correspond à la Perse. Le khanat de Tchagataï recouvre les steppes d'Asie centrale. Enfin, sur les bords de la mer Caspienne, un puissant khanat fondé par Batu va pendant près de trois siècles terroriser les Russes : le khanat de la Horde d'Or. Sa capitale en est Saraï, sur le delta de la Volga, près de la ville actuelle d'Astrakhan.

Des causes multiples mènent à la disparition de l’empire mongol. Chacune des branches du lignage d’Or, non donné à la descendance de Gengis Khan, va connaître un destin particulier.

Guerre civile toluid qui opposa Kubilai Khan, allié à Alghu et Ariq Boqa pour la succession de Möngke après sa mort en 1259 au poste de Khagan de l'Empire mongol, Rashid al'Din Jami al Tavarikh, 1596.Les Toluides (descendants de Tolui) sont les premiers à décliner avec la chute des Ilkhanides en 1335. Ils perdent le pouvoir en Irak, Iran et Anatolie. Mais les Mongols ne disparaissent pas totalement de ces régions. Ils fondent la dynastie des Jalayrides et continueront de régner sur Bagdad jusqu’au XVe siècle.

 Après les Ilkhanides, les Yuan se trouvent à leur tour en difficulté. Par suite d’inondations, la famine s’installe en Chine et entraîne des soulèvements populaires. En 1368, vaincus par les Ming, les Mongols se retirent de Pékin et Shangdu. Ils se recentrent sur Karakorum et tout en conservant le nom de Yuan, vont résister à la progression des Ming pendant près de trois siècles.

Les Chagatayides et les Jochides de la Horde d’Or, établis au-dessus de la mer Caspienne, sortent affaiblis des crises de la fin du XIVe siècle. Il semblerait qu’ils soient frappés par les premiers symptômes du « Petit Âge glaciaire » ainsi que par la peste noire.

Cette période troublée va bénéficier à Timur Leng ou Tamerlan, un Turc qui revendique une hypothétique ascendance gengiskhanide et va réunifier les nomades d’Asie centrale autour de sa capitale Samarcande.

Les Jochides, échappant à son emprise, vont se maintenir dans les vallées de l’Oural, du Don et de la Volga jusqu’à l’arrivée d’Ivan le Terrible au milieu du XVIe siècle. Une branche de la lignée de Jochi va continuer de régner sur les Tatars de Crimée, sous la lointaine tutelle des Ottomans, jusqu’en 1783.

Même s'ils ne vont jamais retrouver leur éphémère puissance, les Mongols issus de Gengis Khan vont garder un tel prestige que leur nom deviendra jusqu'au XIXe siècle, comme celui de Rome, une « marque de fabrique ». Ainsi Tamerlan, Babour et les empereurs moghols du sous-continent indien se prévaudront-ils de cet héritage même si leur ascendance gengiskhanide laisse à désirer.

Tentatives de rapprochement entre Occidentaux et Mongols

Dès les années 1220, Géorgiens et Arméniens alertent la chrétienté latine de l’arrivée des Mongols. Vers 1235, Julien de Hongrie, frère dominicain, est le premier à être missionné par le pape pour se renseigner sur ces nouveaux voisins. En 1245, alors que les Mongols ont déjà atteint et frappé la Hongrie, le franciscain Jean de Plan Carpin porte à son tour missive et cadeaux au grand khan. Les Latins s’interrogent sur les visées des Mongols mais comprennent qu’ils ne leur sont pas nécessairement hostiles.
La dernière croisade, entreprise par Saint Louis, va accélérer les contacts avec les successeurs de Gengis Khan. En décembre 1248, alors que le roi se trouve à Chypre, il reçoit une lettre du grand khan Güyük qui lui propose une alliance contre les Sarrasins et lui promet la liberté de culte pour les chrétiens. Selon la loi de Gengis Khan, les prêtres et les moines sont exemptés de taxes et de service militaire et les Mongols s’engagent à financer la reconstruction des églises.
Saint Louis envoie à son tour deux ambassades au grand Khan, l’une menée par le dominicain André de Longjumeau, l’autre par le franciscain Guillaume de Rubrouck.
En retour, après la défaite des Mongols à Ayn Jalut (Syrie) en 1260, face aux Mamelouks d’Égypte, « Hülegü khan, chef de l’armée des Mongols » envoie une première ambassade mongole à Paris en 1262, par laquelle il renouvelle la proposition d’une alliance « à l’illustre roi des Francs Louis ».
Les Mongols tentent encore à plusieurs reprises de nouer des alliances avec les monarques occidentaux contre les Mamelouks. En 1287, le roi de France Philippe le Bel reçoit à Paris une ambassade de l’ikhan Arghun qui règne sur la Perse, l’Irak et l’Azerbaïdjan. Elle est conduite par le moine Rabban Sauma, un chrétien nestorien d’origine turque de près de 70 ans, lequel, infatigable, se rend ensuite en Gascogne, auprès d’Édouard Ier, et enfin à Rome. Il témoignera de son périple dans L’Histoire de Mar Yahballaha III et de Rabban Sauma.
Un peu plus tard, en 1289, Arghun écrit encore à Philippe le Bel. C’est un rouleau diplomatique en caractère ouïghours, avec des sceaux impériaux rouges qui attestent de son authenticité. Dans ce document, le souverain propose à son homologue occidental un plan de campagne avec la promesse de restituer Jérusalem aux chrétiens. Il n’y aura pas de suite du fait de la mort d’Arghun l’année suivante et en dépit d’une nouvelle missive en 1305.

La première mondialisation

Les Mongols sont à l’origine de la première mondialisation. Le marchand vénitien Marco Polo et le juriste marocain Ibn Battûta en sont les symboles éclatants. Ils témoignent de la circulation des connaissances et des marchandises d’un bout à l’autre de l’Eurasie. C’est l’effet très concret de la pax mongolica (« paix mongole »), une paix obtenue par la guerre ! Jamais auparavant, Européens et Chinois n’avaient eu de contacts directs. Ils s’ignoraient tout simplement ou se connaissaient par ouï-dire.

En 1285, l’empereur Kubilai, petit-fils de Gengis Khan, confie à l’astronome persan Jamal al-Din le soin de cartographier le monde connu. Il va réaliser la première forme précise des trois continents de l’Ancien Monde. Parallèlement, vers 1300, est publiée la première Histoire universelle sous la direction de Rashid al-Din, ministre au service des Mongols.

Ce savoir se diffuse dans la chrétienté médiévale et c’est ainsi que le roi de France Charles VI se voit offrir vers 1380 par l’infant du roi d’Aragon le fameux Atlas catalan. Réalisé par le cartographe juif Abraham Cresques, il montre le monde dans un format rectangulaire et décentré, non plus circulaire. Elle est commentée non plus en latin mais en langue vernaculaire (le catalan). Elle  n’a plus de référence religieuse ou sacrée mais l’on peut y distinguer le roi du Mali comme l’empereur Koubilai près de sa ville « Chambaleth » (Pékin) ou le khan de la Horde d’Or près de sa capitale Saray.

Dans la même veine, vers 1450, Fra Mauro réalise au monastère de San Michele, sur l’île vénitienne de Murano, la Mappa Mundi (d’où nous avons fait « mappemonde ») : elle montre non seulement les terres émergées mais aussi les réseaux caravaniers et les routes maritimes dans un monde façonné par les Mongols et en voie d’être étendu au Nouveau Monde par les navigateurs portugais et espagnols !

Bibliographie

Le premier récit de l'épopée de Gengis Khan et de ses fils a été écrit peu après sa mort, sous le règne du Grand Khan Ogodeï ou de son successeur Mongke. Loin d'être une hagiographie, cette Histoire secrète des Mongols raconte les luttes entre clans, l'accession au pouvoir du jeune Témudjin et les enjeux de l'empire naissant. Écrite en langue mongole par des auteurs anonymes puisant à différentes sources, elle était « secrète », autrement dit seulement destinée à être lue par la famille régnante. L'original ayant été perdu, les versions aujourd'hui connues proviennent d'une transcription chinoise de la fin du XVe siècle.

Noter aussi la parution plus récente d'une nouvelle traduction des récits de voyages du moine franciscain Jean du Plan Carpin (1182-1252), qui arrive à la cour du Grand Khan en 1246 : Dans l'empire mongol (traduction par Thomas Tanase, Anacharsis, 2014). 

René Grousset, grand historien spécialiste de l'Asie, a publié une biographie orientée vers le grand public : Le conquérant du monde, Vie de Gengis Khan (Le Livre de Poche). Enfin, plus près de nous, réjouissons-nous avec la magnifique biographie de l'anthropologue américain Jack Weatherford : Gengis Khan et les dynasties mongoles (Passés/Composés, 2023), qui raconte de façon enlevée et quasi-romanesque le destin exceptionnel d'un orphelin de la taïga devenu le Conquérant du monde. 


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Les peuples de la steppe
Publié ou mis à jour le : 2024-05-01 10:27:13
Danie Mirat (04-10-2016 05:27:59)

Au magnifique livre de René Grousset, on peut ajouter " L'histoire secrète des mongols " Traduite du mongol et annotée par Marie-Dominique Événements et Rodica Pop dans la série Connaissance d... Lire la suite

kaczmarkiewicz (26-07-2012 22:00:34)

Je reviens d'un voyage de Moscou Pekin en passant par la Mongolie ou j'ai pu voir et visiter la statue de Gengis Khan ce documents a permis d'approfondir l'histoire de ce grand persoonage en dehors de... Lire la suite

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