Joseph Vantini, dit « Yousouf » (1808 - 1866)

« Je suis le fils de mes œuvres et de mon sabre »

Joseph Vantini, dit « Yousouf », (aussi orthographié « Yusuf »), n’était qu’un simple esclave mamelouk du bey de Tunis quand il se mit au service de la France en 1830 ; pourtant, ses qualités de meneur d’hommes ainsi que ses nombreux faits d’armes feront de lui un général français de l’Armée d’Afrique.

Le général Yousouf, portrait extrait de Victor Bernard Derrécagaix, Yusuf, Paris, R. Chapelot, 1907. Agrandissement : le général Yousouf photographié par Mayer et Pierson, XIXe siècle, Paris.Il est le seul chef qui ait participé de bout en bout à la conquête de l'Algérie, depuis le débarquement à Sidi Ferruch en juin 1830, jusqu'à l'insurrection de 1864. Il participa également à la guerre de Crimée en 1854, à la tête de ses régiments de « bachi-bouzouks ».

Toute sa vie il fut comblé de gloire et d'honneurs mais il s'attira aussi de nombreuses inimitiés. Ce paladin, dont la vie, a-t-on dit, fut « une poésie en action » reste l’une des figures les plus originales parmi les combattants de l’empire français. Beaucoup de légendes et de mystères entourent la vie de Yousouf et surtout sa jeunesse.

Les seules sources disponibles se résument parfois à ce que Yousouf lui-même a bien voulu raconter. Et ceux qui ont écrit sur lui sont bien souvent des historiens militaires ou bien des journalistes de l’époque qui ne tarissaient pas d’éloges. Ce qui est certain, c’est que sa vie fut digne d’un roman, son ami Alexandre Dumas disait d’ailleurs : « À lui seul, c’est le conte entier des Mille et une Nuits. »

Matthias Mauvais

Un garçon choyé par les princesses

Giuseppe ou Joseph Vantini est probablement né vers 1808 sur l’île d’Elbe, devenue terre française suite au traité d’Amiens de 1802. Son père est un grenadier corse converti en secrétaire attaché aux services de Napoléon Ier vaincu à qui le traité de Fontainebleau de 1814 a accordé la souveraineté de l’île d’Elbe.

Robert Lefevre, Pauline Bonaparte, 1806, Château de Versailles. Agrandissement : Marie-Guillemine Benoist, Pauline Bonaparte, 1808, Château de Fontainebleau.Le petit Joseph accompagne souvent son père au palais de la princesse Pauline, deuxième sœur de l’Empereur. C’est même probablement la princesse qui élève Joseph jusqu’à l’âge de trois ans. Lui-même se rappelle avoir vu l’Empereur en 1814, sur l’île d’Elbe où son père et la princesse l’ont suivi.

Pauline incite son père à l’envoyer faire son éducation dans un collège à Florence. Joseph, accompagné d’une dame polonaise, s’embarque pour l’Italie à destination de Livourne d’où il doit être conduit à Florence. Mais le navire est capturé par des pirates et le capitaine contraint de mettre les voiles sur Tunis.

Rien de surprenant à cela : depuis plusieurs siècles déjà, les pirates barbaresques d’Afrique du nord sillonnent la mer Méditerranée en quête de marchandises et d’esclaves pour s’approprier les cargaisons des navires et s’emparer des passagers.

Avec le reste de l’équipage, Joseph est présenté au marché aux esclaves de la vieille ville et vendu au bey de Tunis, c’est-à-dire au gouverneur représentant l’Empire ottoman dans la Régence.

Horace Vernet, Le Marché d'esclaves, 1836, Agrandissement : Alte Nationalgalerie. Agrandissement : Jean-Léon Gérôme, Le Marché d'esclaves, 1866, Massachusetts, Clark Art Institute.Le beylicat de Tunis (ou régence de Tunis) existe depuis le 15 juillet 1705 au sein de l’Empire ottoman mais jouit d’une quasi-indépendance vis-à-vis de la Sublime Porte. Les beys y règnent en monarque absolu, ils rendent la justice, décident de leurs lois, et ce jusqu’en 1881 date à laquelle les Français instaurent finalement un protectorat sur la Tunisie.

Grâce à un médecin français, il échappe de peu à une carrière d’eunuque ainsi qu’à l’émasculation pourtant réservée aux esclaves mâles et adolescents européens. En effet, un certain docteur Lombard qui travaillait dans le sérail, était chargé de recruter les soldats de la garde prétorienne destinée à protéger le bey. Ses membres étaient choisis parmi les jeunes esclaves sans père, mère ni patrie ; ainsi Joseph est-il désigné pour en faire partie.

Comme ses camarades, il doit adopter la religion islamique et c’est ainsi que Joseph devient Yousouf. Jusqu’à l’âge de douze ans, il habite dans le sérail du bey de Tunis où il étudie le Coran, l’art de la calligraphie, apprend le turc, l’arabe et l’espagnol et devient même le compagnon de jeu de la princesse Kaboura, une des filles du Prince. En tant que futur mamelouk, il prend des leçons d’équitation et apprend le maniement des armes ; Yousouf est un élève studieux et ne tarde donc pas à se concilier l’affection de ses maîtres qui voient en lui un futur guerrier.

Photographies de l'escalier des Lions et de la salle du trône du Palais du Bardo à Tunis, 1899.

Le jeune esclave devenu mamelouk (dico) ne tarde pas à tomber amoureux de la princesse Kaboura qui n’est pas non plus insensible à son charme. Un jour le couple se fait surprendre en plein rendez-vous nocturne par un eunuque du harem. Le lendemain, la princesse, effrayée à l’idée que leur intrigue amoureuse ne soit révélée au grand jour, n’est guère rassurée en recevant de son amant un magnifique bouquet à l’intérieur duquel se trouvent l’oreille et la langue de l’esclave trop curieux !

Mamelouk, lithographie de Nicolas-Toussaint Charlet, XIXe siècle, musée d'Amsterdam. Agrandissement : Horace Vernet, Portrait de Roustam Raza, le mamelouk de Napoléon, 1810, New York, Metropolitan Museum of Art.Une autre version nous dit que Yousouf jeta le corps de l’esclave dans une piscine profonde, n'en conservant que la tête et que, le lendemain, il conduisit la princesse dans la chambre voisine, et lui montra, dans l'une des armoires, la tête de l'esclave dont il avait arraché la langue.

Malgré les précautions de Yousouf, le bey est mis au courant de cette relation secrète et le jeune mamelouk, sachant bien qu’il serait assassiné, se voit contraint de fuir la Tunisie. Il prépare son évasion et reçoit pour cela l’aide du jeune Ferdinand de Lesseps, fils du consul de France, ainsi que d’Amédée Van Gaver, un important négociant français de Tunis.

Grâce à eux, il peut embarquer à bord du navire de guerre l’Adonis qui le débarque à Sidi-Ferruch où l’armée du général Bourmont vient d’arriver le 14 juin 1830, dans le but de s’emparer d’Alger.

Yousouf offre ses services au général, lequel est séduit par ce mamelouk dont on lui a rapporté les exploits et les aventures. Il est d’abord engagé comme interprète militaire alors qu’il ne parle qu’un français assez approximatif.

Horace Vernet, Mamelouk conduisant son cheval, XIXe siècle, Collection particulière. Agrandissement : Francisco de Goya, La Charge des Mamelouks, 1848, Madrid, musée du Prado.

Les premières armes de Yousouf

Le 5 juillet 1830, le dey d’Alger remet au général de Bourmont le fort de la Casbah et toutes les autres défenses d’Alger. La campagne n’a duré que vingt jours mais c’est assez pour que Yousouf se manifeste comme un magnifique cavalier, un sabreur hors pair et un superbe entraîneur d’hommes.

Le Dey d'Alger, illustration dans Leynadier et Clausel, Histoire de l'Algérie française, Paris, Morel, 1846. Agrandissement : Joseph Chabord, Louis Auguste Victor de Ghaisne de Bourmont, XIXe siècle.Le général de Bourmont fait de lui un khalifa (lieutenant) auprès de l’agha (officier civil ou militaire) des Arabes ; c’est un poste de responsabilité qui lui permet de recruter à ses frais des cavaliers indigènes et de former une petite troupe destinée à maintenir l’ordre aux abords d’Alger.

C’est ainsi que commence pour Yousouf une carrière d’organisateur d’hommes. Le 1er octobre 1830, le général de l’armée d’Afrique, Bertrand Clauzel, crée un corps « d’Arabes zouaves » recrutés parmi la tribu kabyle des Zouaouas, puis décide la création de zouaves à cheval : les chasseurs algériens. Ce sont les premières troupes coloniales de la France.

Parallèlement, Clauzel demande à Yousouf de mettre sur pied un escadron de cavaliers indigènes, sous la dénomination de « Mamelouks ». Ce corps militaire va très vite se développer et le 9 mars 1831, Yousouf le transforme officiellement en corps des spahis. Les spahis seront à l’origine de nombreux faits d’armes et donneront « au monde l’exemple d’une armée auxiliaire d’un type nouveau, qu’il a été à peu près impossible de reproduire ailleurs ».

Guillaume Régamey, cavaliers spahis algériens, 1871, Londres, Victoria and Albert Museum. Agrandissement : Jean-Baptiste Leclerc, Guillaume-Stanislas Marey-Monge, colonel des spahis réguliers, 1835, Paris, musée de l'armée.

Prise de la casbah de Bône

À l’avènement de Louis-Philippe Ier, nouveau « roi des Français », la France a pris pied dans la Régence d’Alger mais son autorité reste limitée aux environs d’Alger. Le général de Bourmont décide donc de s’emparer d’Oran et de Bône pour sécuriser au moins le littoral. Ainsi, le 27 mars 1832, le capitaine d’Armandy débarque sur une plage à quelques kilomètres de Bône avec vingt-six marins à bord d’une goélette La Béarnaise.

Horace Vernet, Prise de Bône, 1835, Château de Versailles.Yousouf qui vient d’être nommé capitaine, se propose d’agir seul et profite de la nuit pour fixer à une des fenêtres de la citadelle une corde à nœuds pour permettre à ses hommes d’y pénétrer furtivement. Le capitaine d'Armandy et ses marins parviennent à grimper et pénètrent dans la cour intérieure du fort.

C’est alors que Yousouf alerte la garnison de la citadelle qui dormait encore. Il profite de leur ahurissement pour s'imposer à eux en parlant dans leur langue et leur commande de se mettre en rang face aux marins de La Béarnaise. Il leur dit alors que désormais la casbah est française, qu'on va y arborer le pavillon français et que la garnison passe, à compter de ce jour, à la solde de la France.

Pour cette action audacieuse, Yousouf reçoit sa première citation à l’ordre de l’Armée et est fait chevalier de la Légion d’honneur. À la tribune de la Chambre, le maréchal Soult en parle comme « d’un fait d’armes des plus glorieux et des plus hardis que présentent les fastes militaires ». Le 7 avril 1833, Yousouf est promu au grade de chef d’escadrons au 3e régiment de chasseurs d’Afrique et devient un personnage de premier plan. Il est nommé officier de la Légion d'honneur, le 14 août 1835.

Chevauchée épique à la poursuite d’Abd-el-Kader

Dans la province d’Oran, la situation est préoccupante car sur le champ de bataille vient d’apparaître auréolé d’un grand prestige, Abd-el-Kader. Ce dernier avait été nommé le 21 novembre 1832 « prince des Croyants », Émir el Moumenin, par trois tribus hostiles à la France et avait déclaré la guerre sainte.

Ange Tissier, Buste d'Abd el-Kader, vers 1852, Château de Versailles. Agrandissement : Stanisław Chlebowski, Portrait d'Abd el-Kader peint à Constantinople, 1866, Chnatilly, musée Condé.En 1835, le maréchal Clauzel, dès sa prise de commandement, comprend la nécessité d’agir avec énergie et affecte Yousouf à son état-major. En janvier 1836, il envoie deux brigades - le 2e chasseurs d’Afrique et 800 cavaliers indigènes conduits par Yousouf - pour tenter de capturer Abd-el-Kader qui campe aux alentours de Tlemcen. Yousouf entraîne ses cavaliers dans des sentiers impraticables pour surprendre le camp de l’émir. Mais ce dernier a réussi à prendre la fuite.

Yousouf le poursuit et, six fois, parvient à le couper de son escorte ; six fois il n’est éloigné de lui que de trente à quarante pas. Finalement, c’est son cheval qui, épuisé, abandonne la poursuite…

Yousouf, bey de Constantine

Le 21 janvier 1836, Yousouf est élevé à la dignité de bey de Constantine par le maréchal Clauzel ; une promotion rendue possible par le fait qu’il est musulman et donc peut être accepté par les habitants.

Cependant, le bey turc Ahmed n’entend pas lui abandonner ses fonctions. Yousouf se rend donc à Bône, sur la côte, où il prend le commandement d’une troupe de spahis. Il prépare alors la marche sur Constantine en se chargeant de rallier les tribus locales à la cause des Français grâce à son influence et à sa connaissance des populations.

Youssouf, bey de camp.Devenu un personnage puissant à tout juste 28 ans, il impose ses sujets, rend la justice et collecte l’impôt. Mais sa façon rude de rendre la justice et son administration non conventionnelle lui attirent de sévères critiques à Paris où plusieurs députés et même le ministre de la Guerre lui reprochent ses exécutions et ses razzias sur les tribus hostiles.

Pendant ce temps, le maréchal Clauzel réclame à Paris des renforts, des effectifs et du matériel pour mener l’expédition de Constantine. Il compte pour cela sur Adolphe Thiers qui dirige le gouvernement, mais le 25 août 1836, celui-ci doit se retirer. Son successeur Louis Molé constitue un nouveau cabinet qui incline à la prudence en Algérie.

Des réserves sont formulées en ce qui concerne l’expédition sur Constantine qui n’est alors déclenchée qu’à une saison peu favorable aux opérations. Partie trop tard en novembre, l’expédition se conclue par un échec car la troupe française subit de lourdes pertes dans sa marche à cause du mauvais temps, et n’arrive pas à entrer dans la ville à cause du manque de matériels et de munitions.

Yousouf se voit reprocher cet échec pourtant causé par l’indécision et la temporisation du gouvernement. Parmi ses contempteurs figurent le baron de Vialar, influent en Algérie, qui lui reproche sa cruauté et sa cupidité, ainsi que le capitaine Pellissier de Reynaud, qui publie dans le Garde National du 9 février 1837 un article virulent. Cet officier avait participé à l’expédition d’Alger de 1830 puis avait été nommé Directeur des affaires arabes jusqu’en 1839 ; il méprisait Yousouf qu’il qualifiait de « jeune renégat italien, fils d’une courtisane que fréquentait un officier de la marine tunisienne ». L’intervention du ministre de la Guerre lui évite le duel à mort que lui propose Yousouf.

Bataille de l'Habrah, 3 décembre 1835, Horace Vernet, 1840, Château de Versailles. Les troupes françaises commandées par le général Clauzel opposées aux combattants de l’émir Abd el-Kader.

Yousouf à Paris

Affecté par ces attaques, Yousouf doit quitter Bône pour Marseille en mai 1837. Il gagne Paris et profite de sa notoriété pour parfaire sa connaissance de la haute société. Le duc de Caraman, le peintre Horace Vernet et le duc de Mortemart parrainent son entrée dans les cercles les plus fermés de Paris.

Grand seigneur dans son élégance orientale, son panache, son dédain de l’argent et son goût prononcé pour les femmes, font rapidement de lui un des « lions » de Paris. Il a également la réputation d’être un amoureux, insatiable, attachant. Tous les salons se l’arrachent à tel point « qu’il y ravage peut-être plus de boudoirs qu’il n’avait jamais ravagé de douars arabes. » d’après ce qu’en dit le général du Barail (Mes souvenirs 1820-1851, Paris, Plon-Nourrit, 1897). Il est même invité à Fontainebleau au mariage du duc d’Orléans, fils du roi Louis-Philippe.

Prise du Teniah de Mouzaïa le 12 mai 1840 par les zouaves et les tirailleurs de Vincennes sous les ordres du colonel de La Moricière, le duc d'Orléans commandant en chef, Hippolyte Bellangé, 1841.

Le ministre de la Guerre lui donne en février 1838 une nouvelle affectation en Algérie et le grade de lieutenant-colonel bien qu’il n’ait que trente ans. À la tête de son corps de spahis, Yousouf participe à plusieurs campagnes entre 1838 et 1841, en Oranie et contre le khalife de Tlemcen. Enfin, le 2 mars 1839, il reçoit ses lettres de naturalisation qui font de lui un Français comme il l’avait souhaité depuis longtemps. Cependant il n’est pas encore admis dans le cadre des officiers français et continuera de servir à titre indigène ou étranger jusqu’en 1851.

Hippolyte Bellangé, Prise de la Smalah d'Abd-el-Kader le 16 mai 1943, 1847, Chantilly, musée Condé.

La prise de la Smala d’Abd-el-Kader et la victoire d’Isly

Le 2 mai 1843, une colonne expéditionnaire se met en route sous le commandement du duc d’Aumale, fils du roi Louis-Philippe ; son avant-garde est confiée à Yousouf qui prend la tête de six escadrons de spahis et de chasseurs d'Afrique. Mais ce dernier s'aperçoit que sa marche est constamment signalée par des éclaireurs qui allument des feux permettant à chaque fois à l’émir de s’échapper.

Jean-Antoine-Siméon Fort, Vue panoramique de la prise de Smala d'Abd El-Kader, 1847.Yousouf parvient à en surprendre quelques-uns et les fait exécuter sur le champ. Le procédé produit son effet ; les signaux lumineux cessent, ce qui permet à l’armée française de surprendre la smala le 16 mai 1843.

Sitôt l’immense campement en vue, le colonel Yousouf et ses spahis fondent sur lui au galop. La panique saisit la foule et provoque un sauve-qui-peut général, si bien que les troupes françaises s'emparent de milliers de prisonniers et d'un immense butin, en n'éprouvant que fort peu de pertes. Cependant, l’émir parvient encore à s’enfuir… Le duc d’Aumale signale au général Bugeaud la belle conduite de ses subordonnés et Yousouf est cité pour « son brillant courage et son intelligence militaire. »

Abd-el-Kader vient de subir un grave revers et se rend compte qu’il sera bientôt battu s’il ne trouve pas un allié contre les Français. Il se retire au Maroc, désirant engager dans la lutte le sultan Moulay-abd-er-Rahman. La tension est grande et plusieurs différends à la frontière marocaine entre les Français et les troupes du sultan vont pousser ce dernier à entrer en guerre. Il lève une armée d’environ 25 000 hommes tandis que le maréchal Bugeaud arrive à réunir 8 à 9000 combattants.

Sultan Moulay Abd al-Rahman avec la garde royale noire, Eugène Delacroix, XIXe siècle, Zürich, musée d'Art, Fondation E. G. Bührle. Agrandissement : Eugène Burnand, Portrait de Mohamed Osman, Spahi algérien.Ainsi le 14 août 1844, a lieu la bataille de l’Isly durant laquelle les spahis aux burnous rouges de Yousouf décident encore de la victoire.

Ce dernier commande le premier échelon de la charge de cavalerie, formé de six escadrons de spahis, et, malgré le feu de onze pièces de canon marocaines, il aborde le camp du fils du sultan, sabre les servants et s'empare des pièces. Entré dans cet immense camp, il est arrêté un moment par des cavaliers et des fantassins qui lui opposent une farouche défense individuelle ; mais, grâce à l'approche de trois escadrons de chasseurs, il peut repartir de l'avant ; il poursuit les Marocains en retraite jusqu'à plusieurs kilomètres du camp. Yousouf reçoit pour ce fait de gloire sa dix-septième citation !

Après la bataille d’Isly, Yousouf demande une permission pour se rendre à Paris. C’est à cette occasion qu’il rencontre Adélaïde Weyer, la sœur de son secrétaire en Algérie. C’est le coup de foudre et Yousouf se fait baptiser pour épouser cette jeune fille de l’aristocratie parisienne. Puis il revient avec sa femme à Alger, mais la lune de miel est brève car de nouveaux combats l’attendent. En juin 1845, il est promu au grade de maréchal de camp à titre indigène et reçoit le commandement d'une brigade de vingt escadrons de spahis, en trois régiments.

Tadeusz Ajdukiewicz, Razzia dans la steppe, 1896, Collection particulière. Agrandissement : Vassili Verechtchaguine, Deux bashi-bouzouks, 1878, musée national de peinture de Kiev.

La guerre de Crimée

Exit Louis-Philippe puis la Seconde République. Arrive Napoléon III. En 1854, la guerre éclate entre la Russie d’une part qui ambitionne de placer l’empire ottoman sous sa dépendance, et d’autre part la Grande-Bretagne et la France qui soutiennent les Turcs. Le général Yousouf est donc envoyé en Crimée où il est chargé d’organiser quatre régiments de « spahis d’Orient », avec les bachi-bouzouks, c’est-à-dire les « têtes brûlées » de la cavalerie irrégulière turque qui, sous prétexte de guerre, se livrent à tous les excès et dévastent les campagnes.

Horace Vernet, Bachi-bouzouk, 1860, Londres, Wallace Collection. Agrandissement : Groupe de bachi-bouzouks. Photo de Pascal Sébah vers 1870, INHA.La mission n’est pas sans difficultés pour Yousouf qui doit contrôler ces hordes de cavaliers arrivant d’Asie, habitués au brigandage et qui ignorent totalement la discipline. Néanmoins, il réussit au mieux à organiser ses régiments. Cependant quand l’armée rentre à Varna, il ne reste que 500 bachi-bouzouks sur les 3000 partis au début de la campagne. En effet, une épidémie de choléra qui n’épargne pas plus les Turcs que les Russes, réduit drastiquement les effectifs et les « spahis d’Orient » sont licenciés au bout de deux mois.

Après la victoire de l’Alma du 20 septembre 1854, Yousouf revient en Algérie où il est promu général de division. Il y dirige des colonnes qui participent de la façon la plus efficace, en 1856 et 1857, à la soumission définitive de la Kabylie. Enfin, la grande expérience que Yousouf avait du Sahara et des populations locales lui permet de rendre, pendant l'insurrection de 1864, des services importants dans le Sud des provinces d'Alger et d'Oran.

Voyage de Napoléon III en Algérie, juin 1865, Paris, BnF.

Yousouf accueille Napoléon III à Alger

En 1860, l’empereur Napoléon III fait un bref séjour en Algérie. Il veut en finir avec la politique d’oppression menée par la France dans ce pays et vient pour cela se rendre compte par lui-même de la situation. Le 17 septembre il arrive à Alger où il est accueilli par de nombreuses festivités conçues et réalisées par Yousouf.

Josaph Vanini dit Youssouf, Photographies Eugène Disdéri, Paris, XIXe siècle.L’Empereur assiste à une grandiose fête arabe ainsi qu’à des spectacles et des reconstitutions de batailles ; le tout suivi d’une « diffa », une sorte de réception sous une tente traditionnelle décorée au goût oriental pendant laquelle est servi un repas composé des mets typiques du Maghreb. Yousouf est chaleureusement complimenté par Napoléon III et le 19 septembre, il est élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur.

Le 8 avril 1865, à Alger, le général embarque pour la France et se sépare de ses vieux compagnons d’armes. Arrivé en métropole, il prend le commandement de la division de Montpellier mais pas pour longtemps. Il est emporté par la maladie le 16 mars 1866 à Cannes et conformément à ses vœux, il est enterré à Alger où sa tombe serait toujours bien entretenue. Ce personnage hors du commun aura effectué en tout dans sa vie 36 campagnes militaires et obtenu 21 citations.

Duel à sensations fortes

Yousouf était loin d‘être insensible aux insultes et aux propos malveillants. Plusieurs fois dans sa vie, il provoqua en duel des journalistes, des hommes politiques, et même parfois ses camarades et ses propres chefs. Le 3 février 1860, le journaliste Arthur de Fonvielle écrit dans le journal l’Entracte un article virulent sous le titre : « Monsieur Zouzou ». Il vise le général Yousouf sans épargner non plus les officiers de son cabinet et même son épouse. En réponse, Yousouf rédigea la lettre suivante :

« Monsieur,
Je n’ai eu connaissance de votre spirituel article, paru dans l’Entracte de mardi, qu’hier soir. […] Je ne vous attends, ni au Jardin d’Essai, ni à la Maison-Carrée, ces lieux ne servant ordinairement qu’à y plumer des canards, ce qui n’entre nullement dans mes habitudes. Mais vous avez bien chez vous une chambre d’au moins quatre mètres carrés. Ils seront plus que suffisants pour que je vous fasse l’honneur de vous y tuer aujourd’hui, à une heure précise de l’après-midi. Je m’y rendrai avec mes témoins. J’espère y trouver les vôtres. »

« Général Yusuf. »

Le journaliste, qui ne manquait pas de courage, accepta le duel et Yousouf parvint à le blesser mais pas à le tuer comme il l’aurait souhaité : la pointe de l’épée pénétra dans la partie interne du poignet jusqu’au coude, et se brisa sur l’os, en laissant dans l’avant-bras environ vingt-cinq centimètres de fer. Le docteur présent, après avoir soigné M. de Fonvielle, déclara que le combat ne pouvait être continué. Yousouf furieux exigea de se battre avec un des témoins du journaliste. Finalement, M. de Fonvielle exprima ses regrets à Yousouf pour ses outrages et celui-ci accepta ses excuses en lui répondant : « Je ne m’en souviens plus. Vous vous êtes conduit en brave et je suis navré de ne pas vous avoir connu plus tôt ; je vous aurais fait engager aux spahis. » À partir de ce jour, plus personne n’attaqua Yousouf dans la presse.

Bibliographie

Edmond Jouhaud, Yousouf. Esclave, mamelouk et général de l’Armée d’Afrique, Paris, Robert Laffont, 1980.


Publié ou mis à jour le : 2023-01-10 18:39:54

 
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