Visionnaire, le général de Gaulle, président de la République française, avait perçu dès 1958 tout le profit à tirer de la décolonisation.
Libérée du fardeau hérité de la IIIe République, la France allait pouvoir renouer avec l’impérialisme « de velours » qui lui avait si bien réussi sous la Restauration et le Second Empire, de 1815 à 1870, quand, « bien que dépourvue d’empire colonial, elle était pourtant la deuxième puissance impériale du monde » (David Todd, Un empire de velours, La Découverte, 2022).
Le 21 mars 1960, le président nomme Jacques Foccart à la tête du tout nouveau Secrétariat général de la Communauté pour les affaires africaines et malgaches. Ce fidèle d'entre les fidèles allait devenir l'indispensable « Monsieur Afrique » de l’Élysée, usant de tous les moyens - séduction, corruption ou violence - pour maintenir les anciennes colonies du pré-carré dans le sillage de Paris.
Sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, Foccart allait être remplacé à la cellule Afrique de l’Élysée par son adjoint René Journiac. François Mitterrand allait ensuite appeler Jean-Pierre Cot avant de le remplacer très vite par son propre fils Jean-Christophe Mitterrand (« Papamadit »). Mais pendant toutes ces années, Jacques Foccart allait demeurer le conseiller de l’ombre.
Cette « Françafrique » (dico) a donc été avec la dissuasion nucléaire et le siège permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU l'un des trois piliers qui ont permis à la France gaullienne de conserver longtemps un statut de grande puissance.
Elle aurait pu s'en tenir à une stratégie d'influence par le biais de la diplomatie et de la culture mais elle a été gâtée par l'affairisme et, ce qui est peut-être plus grave encore, par une « aide au développement » publique et caricative contre-productive...
L'impossible renoncement à la Françafrique
Le président François Mitterrand prétendit mettre fin à ce système d’influence hérité du général de Gaulle. Dans le même élan, il s'inscrivit dans la lignée de tous les dirigeants de la gauche républicaine depuis Jules Ferry en prétendant faire le bien des Africains et les « civiliser » (citation), qu’ils le veuillent ou pas.
Ainsi déclara-t-il à ses hôtes africains, au sommet africain de la Baule, en juin 1989 : « La France liera tout son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté ».
En foi de quoi, l’armée française aida le président du Rwanda Habyarimana quand son pays fut envahi par les rebelles tutsis du FTP en septembre 1990... Quatre ans plus tard, les partisans du président déclenchèrent le génocide que l'on sait.
Les engagements de La Baule ont aussi eu des répercutions en matière de coopération économique : l'AFD (Agence Française de Développement), issue en 1998 de la Caisse Centrale de la France Libre créée en 1941 par le général de Gaulle, assortit ses prêts (14 milliards d’euros dont 2,9 milliards pour l’Afrique subsaharienne en 2020) de conditions spécifiques en matière de respect des droits humains, de lutte contre la corruption et d'impact environnemental !
Cette démarche s’avéra contre-productive face à des rivaux comme la Chine, la Russie ou même les États-Unis qui n’affichaient pas les mêmes exigences morales.
En 2023, de fait, l’Afrique subsaharienne compte pour presque rien dans le commerce extérieur de la France (2,2% des exportations françaises et 1,5% des importations françaises en 2022), de même que la France dans les investissements et le commerce en Afrique (la France détient 7,35% du marché global africain, loin derrière la Chine : 27,75%). Pas plus l’uranium du Niger que le pétrole du Gabon et de l’Angola ne représentent pour la France un enjeu stratégique, des alternatives étant aisément accessibles partout ailleurs dans le monde.
Que reste-t-il de la France en Afrique ?
Les relations économiques entre la France et l'Afrique subsaharienne étant réduites à peu de chose, tout ce qui reste en ce début du XXIe siècle de l'influence française en Afrique tient en trois points : les bases militaires, la monnaie commune et la langue.
Se posant en protecteur bienveillant de ses anciennes colonies, le général de Gaulle avait maintenu une présence militaire en Afrique pour prêter mainforte aux nouveaux États… et veiller à la sécurité de leurs dirigeants. Depuis le retrait du Mali et de Centrafrique, cette présence est réduite à quatre bases : Djibouti, Côte d'Ivoire, Gabon et Sénégal. La force française la plus importante, stationnée à Djibouti, compte encore 1450 hommes mais est destinée à se projeter dans l’océan Indien bien plus que sur le continent. Pour le reste, la Côte d’Ivoire accueille encore 900 soldats, le Gabon et le Sénégal, 350 chacun. Les soldats anciennement stationnés à Bouar, en Centrafrique, ont dû céder la place aux mercenaires de la milice russe Wagner de même que les contingents de l’opération Barkhane engagés au Mali.
Il reste donc trois bases en Afrique avec moins de deux mille soldats. Les opinions publiques africaines attendent avec impatience leur fermeture d’autant que leur utilité reste à démontrer. Mais il est vain de l’espérer à moyen terme car les militaires français, qui y trouvent beaucoup d’avantages personnels (soldes, etc.) s’y opposent avec force, selon le journaliste Jean-Dominique Merchet (source).
Le 20 mai 2022, la France a entériné le changement de nom du franc CFA et son remplacement par l’éco, du moins en Afrique de l’Ouest. L’Afrique centrale continuera d’utiliser l'ancien nom... Hormis ce changement cosmétique, la monnaie héritée de l'ère coloniale demeure arrimée à la monnaie de la France. C’est le Trésor français qui soutient son cours de la monnaie et lui évite une dévaluation lorsque la balance commerciale des pays africains vient à trop se creuser.
Du fait de ce cadeau empoisonné, les producteurs locaux ne peuvent soutenir la concurrence internationale. Mais l'alignement du franc CFA et de l'éco sur l'euro ne fait pas que des malheureux. Il profite ô combien ! aux oligarchies africaines qui ne craignent pas de voir le fruit de leurs pillages fondre comme neige au soleil...
La langue française est le legs le plus notable de la France coloniale à l’Afrique. Qui le sait ? Le plus grand pays francophone du monde est aujourd’hui la République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre, ex-Congo belge), avec cent millions d’habitants, et la plus grande métropole de langue française est sa capitale Kinshasa (20 millions d’habitants).
Modérons toutefois le propos en rappelant que les pays africains dits francophones ne comptent pour l'heure qu'une minorité de gens en situation de parler et comprendre le français (c'est 5 à 10% au Niger par exemple).
Du fait de la croissance démographique encore très forte de l’Afrique subsaharienne francophone, les locuteurs potentiels de notre langue devraient en théorie plus que doubler d’ici 2050, passant de 300 millions à 750 millions environ, soit de 3% à 8% de la population mondiale.
Mais il ne s’agit pas qu’une mauvaise politique vienne gâcher la fête. En 2009, très remonté contre la France, le président du Rwanda Paul Kagame a obtenu l’admission de son pays dans le Commonwealth britannique et érigé l’anglais en langue officielle de son pays au côté du français (en attendant que celui-ci soit complètement évincé).
Plus gravement, le 25 juin 2022, le Togo et le Gabon ont obtenu leur admission dans le Commonwealth britannique avec le soutien actif du président rwandais. Ils n’ont toutefois pas encore basculé vers l’anglais. Leur choix à venir dépendra pour beaucoup des Français eux-mêmes. Si ceux-ci s’obstinent à semer des mots anglais partout et à valoriser l’apprentissage et l’usage de l’anglais international (global english), il leur sera de plus en plus difficile de convaincre les Africains de rester fidèles à notre langue maternelle !
Notons que la désignation en 2018 d’une Rwandaise, Louise Mushikiwabo, à la direction de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) n’a rien fait pour rassurer les dirigeants africains en conflit avec leur homologue rwandais.
Des relations franco-africaines très abîmées
Le 27 février 2023, au palais de l’Élysée, Emmanuel Macron a assuré que l'Afrique ne devait plus être un « pré carré » français. Il a annoncé une prochaine « diminution visible » des effectifs militaires français sur le continent. Là-dessus, le 1er mars, à Libreville (Gabon), où se tenait le One Forest Summit (en anglais dans le texte !), il a réitéré le 2 mars 2023 la promesse malheureuse de François Mitterrand : « l’âge de la Françafrique est bien révolu ! » Cette fois, sans doute peut-on lui donner raison tant sont abîmées les relations entre Paris et ses anciens protégés.
Mal préparée par l’Élysée et le Quai d’Orsay, la tournée africaine s’est conclue le 4 mars par une sévère embardée, pour ne pas dire plus, lors de l’étape à Kinshasa, dans un échange à fleurets mouchetés avec le président de la RDC Félix Tsishekedi. Sans doute la fin de la relation privilégiée entre la France et l'Afrique francophone... L'exfiltration du président déchu de Madagascar, Andry Rajoelina, le 13 octobre 2025, en a été la dernière manifestation.
Le 2 mars 2023, après que le président Macron eut à Brazzaville déclaré que sa relation avec le roi du Maroc Mohammed VI était « amicale », l'entourage du roi a sèchement publié un communiqué rappelant que « nos relations ne sont ni bonnes ni amicales », un camouflet dont la violence surpasse le tutoiement du président congolais Tshisekedi.
Dans les deux cas, c'est le résultat d'un même désastre diplomatique de la part de l'exécutif français qui réussit le tour de force de se brouiller avec deux grands pays a priori bienveillants à l'égard de la France, le Maroc et la RDC (Congo) sans pour autant se réconcilier avec leurs deux grands ennemis qui sont aussi des adversaires de toujours de la France, l'Algérie du FLN et le Rwanda de Kagame.
Le Maroc est engagé au Sahara dans un conflit frontalier sévère avec son voisin l'Algérie depuis plusieurs décennies, de même que le Congo avec le Rwanda dans la province du Kivu. Pas plus que le président congolais, le roi du Maroc ne supporte la déférence de l'exécutif français envers leur ennemi. De leur côté, les gouvernants algériens et rwandais voient dans ces démonstrations de faiblesse sans cesse réitérées depuis Nicolas Sarkozy (repentance, excuses, etc.) un encouragement à persister dans leurs admonestations à l'égard de Paris. Difficile de faire pire...














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Voir les 8 commentaires sur cet article
joseph (15-03-2023 19:17:55)
Merci d'avoir mis en ligne cette conférence très intéressante. Elle montre en effet un président africain s'exprimant remarquablement bien, et on y entend parler d'un conflit complètement ignoré... Lire la suite
Bernard (12-03-2023 17:47:56)
La politique actuelle de la France en Afrique est - hélas comme dans presque tous les autres domaines - absolument catastrophique. Avoir livré les clés du pouvoir en 2017 à un jeune homme immature... Lire la suite
gramoune (10-03-2023 08:51:45)
La France a injecté des millions voire des milliards de Francs ou d'Euros en Afrique depuis l'indépendance de ces pays, pour rien. Ni pour développer les pays, ni pour propager le français - l... Lire la suite