16 août 2026. Populaire sous la IIIe République, le maréchal Bugeaud est aujourd'hui vilipendé par une fraction de la classe politique pour la brutalité de ses campagnes militaires. Après la Mairie de Paris qui a changé le nom de l'avenue Bugeaud (16e art) afin de « décoloniser l’espace public », celle de Lyon projette de faire de même.
Chers lecteurs d’Herodote.net, nous vous avons demandé dans notre sondage du 26 juillet ce que vous en pensiez. Vous êtes déjà 1106 à nous avoir répondu, en assortissant vos réponses de commentaires pertinents et souvent instructifs. Le résultat est sans équivoque…
Venus des campus étasuniens au début du XXIe siècle, le wokisme et la cancel culture ou « culture de l’annulation » se sont acclimatés avec succès en Europe occidentale, dans les grandes villes, les médias et les milieux universitaires.
L’écriture inclusive (« Cher.e.s Parisien.ne.s ») et la féminisation des noms de métiers (« sous-préfète », « Première ministre ») n’émeuvent plus grand monde. Les affirmations péremptoires sur « la colonisation, crime contre l’humanité » ou « le racisme systémique » des Européens laissent les historiens de marbre.
Le chemin étant bien tracé, les municipalités rivalisent d’imagination pour effacer dans l’espace public les noms qui pourraient rappeler le passé honni de l’Europe et de la France. Ainsi celui du maréchal Bugeaud (1784-1849).
Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? L’historiographie contemporaine n’a rien découvert à son propos que l’on ne sût déjà. Pendant près de deux siècles et sous quatre républiques démocratiques, nul ne s’est ému de l’hommage qui lui était rendu sous la forme de quelques plaques de rues à son nom.
À la question : Faut-il débaptiser les avenues, rues et places Bugeaud comme se dispose à le faire la Mairie de Lyon ?
Vous avez été 899 (81,3%) à répondre : NON ! et 207 (18,3%) à répondre : OUI !
Vos justifications sont quant à elles très variables, qu’il s’agisse d’approuver ou non le retrait des plaques au nom de Bugeaud. À défaut de toutes les présenter, nous avons fait ci-après une sélection qui reflète la diversité des points de vue et des analyses :
Vos commentaires :
| NON ! Le maréchal Bugeaud est le parrain de ma promotion de Saint Cyr (1958-60), nous étions sur le terrain en Algérie le 1er janvier 1961 en vertu des ordres de la République. Bugeaud était à Austerlitz le 2 décembre 1805. Il n'était pas rue Transnonain. Sa brigade non plus. En Algérie, Bugeaud n'a pas ordonné les enfumades mais a couvert ses subordonnés. C'était un vrai chef. Alors, que les historiens d'opérette aillent en Algérie pour voir comment les fils du FLN traitent les kabyles aujourd'hui ! Un chef militaire obéit aux ordres des politiques. Une conquête est une conquête. Il n’y a pas de méthodes propres et sales. Ou bien condamnons officiellement le comportement immonde des armées américano-anglaises bombardant et molestant plus que nécessaire les populations de la Normandie et de l’Allemagne à la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'histoire est ! Elle ne s'oublie pas et il a toujours été vain de tenter de l'occulter ! Bugeaud était un homme de son temps ! Si on juge tous les personnages du passé à l’aune de l’esprit de notre temps, il faudra débaptiser toutes les rues du pays. Bugeaud était le produit de son époque et de plus un soldat exécutant les ordres du gouvernement (ainsi, lors du massacre de la rue Transnonain, c'est Thiers qui avait donné l'ordre de ne pas faire de quartier). Il faut se méfier des modes et des jugements anachroniques : à l'aune de notre "morale" actuelle, peu d'humains des temps passés seraient jugés positivement. Que penseront d'ailleurs de nous nos descendants dans un siècle ou deux ? Ce chef militaire a obéi aux ordres sans état d’âme et notamment mené à son terme la conquête de l’Algérie qu’à l’origine, il désapprouvait. D’autres que lui, comme son supérieur Adolphe Thiers, eussent davantage mérité l’opprobre national pour avoir sciemment planifié la « Semaine Sanglante » de mai 1871. Serait-ce que les crimes commis envers les Algériens ont plus de poids que ceux envers les Communards ? Je trouve malsain de revisiter sans cesse notre passé à l’aune des critères d’aujourd’hui. C’est bien de savoir que certains de nos « grands » hommes ne se sont pas bien comportés, bon d’avoir des contre-exemples à ne pas suivre. Mais si on les efface de notre mémoire collective, nous n’aurons plus rien à quoi adosser une morale politique digne de ce nom. Par « adosser », j’entends « tourner le dos à ». Supprimer une plaque ne change pas ce qui s'est passé. Il faut le faire connaître, l'expliquer et le resituer dans son contexte historique. Les mœurs ont changé, ce qui était normal à certaines époques est aujourd'hui considéré comme inadmissible. Mais cela s'est produit et il ne faut pas l'oublier et pire l'effacer. Rien n'empêche une municipalité d'agrandir la plaque et indiquer des informations supplémentaires pour éclairer le passant et l'amener à réfléchir. Laissons dormir tranquillement ces morts. Nous avons le même problème avec la statue du général Faidherbe que l'on veut abattre. Il est lillois et même s'il n'a pas fait que des choses glorieuses dans sa vie, que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre. Assez de génuflexions devant les décoloniaux et les wokistes. Ne pas céder d'un pouce et en réponse exalter notre passé. Ils ne comprennent que le rapport de force. Non, il ne faut pas annuler Bugeaud ou tout autre personnalité ou action. Cela ne change rien aux faits passés dans le contexte du moment, ils ont existé, ils sont un moment de l'histoire du pays, que cela plaise ou non à nos concitoyens et à leurs représentants divers de ce début du 21ème siècle. Voir les actions de militaires tels que Bugeaud à l'aulne de nos actuelles valeurs ne fait pas avancer le respect que l'on doit aux victimes. Il y a nécessité de faire connaître les actions pas de vilipender leurs auteurs disparus depuis longtemps. Nous ne gagnons rien à vouloir « blanchir » la société au sens de pardonner, elle est ce qu'elle est, imparfaite mais humaine. Cette obsession de vouloir repeindre le passé aux couleurs du présent devient ridicule. Après avoir expurgé les textes d'œuvres littéraires telle que Les dix petits nègres d'Agatha Christie, de leurs titres jugés trop provocateurs, avoir donné le conseil de ne pas visionner le film Autant en emporte le vent parce que montrant l'attachement d'une nounou noire à sa « maîtresse blanche » effaçant les horreurs de l'esclavage, etc., croit-on avoir effacé le mal ? N'est-il pas préférable de regarder l'Histoire et d'en tirer les leçons ? Arrêtons de réécrire l'histoire avec la vision politique d'aujourd'hui et acceptons notre passé. Ou alors supprimons tous les noms liés à la Révolution qui fut une période arbitraire, violente, destructrice et sanguinaire ! Nous pourrions ensuite nous occuper, par exemple, de Napoléon Ier qui, fort de son Code Civil, mit l'Europe à feu et à sang, puis de De Gaulle à qui la peine de mort (pour les autres) ne faisait pas peur, non plus que les tribunaux d'exception au mépris de la Constitution. Rassurez-vous, la liste n'est pas close (Turreau qui souille toujours l'Arc de Triomphe, et tant d'autres tristes sires). Qui efface la mémoire efface la réalité ! Je pense qu'il est préférable de vivre dans un monde coincé entre mensonge et vérité plutôt que dans un monde amnésique ! Les arguments du oui sont recevables mais je crains que cette démarche ne vienne encore accréditer chez nos jeunes issus de l'immigration l'idée que cette France n?est pas leur patrie. Je suspecte aussi une volonté électoraliste à peine voilée. Nos maires n'ont-ils rien d'autre à faire ? Pour ceux qui attachent un peu d'importance aux noms donnés aux rues, les noms permettent de regarder un peu de notre histoire, pas toujours à donner en exemple. Je crains que ce ne soit pas pour la brutalité du maréchal que certains veuillent débaptiser ses rues ou avenues, mais par simple opportunité politique... La répartition des noms de personnes ou autres ayant été donné à des lieux mérite toute une étude notamment en rapprochant la date d’attribution, les décideurs et les faits attribués aux heureux récipiendaires. Pourquoi autant de Général de Gaulle et si peu de Louis Pasteur par exemple. Condamnons plutôt les horreurs présentes ! Dans l’homme il y aura toujours de l’ombre et de la lumière et assumons notre histoire… | OUI ! Lyon est aussi la ville de Klaus Barbie, Jean Moulin et de la prison de Montluc. Mieux vaut célébrer des résistants que des généraux brutaux dont les méthodes se rapprochent de celles des Nazis. Nos valeurs ont évolué, Bugeaud ne fait pas honneur à celles de notre République du XXIème siècle. Oui ! Absolument ! Il ne s'agit en aucun cas d'une quelconque « révision » de l'histoire mais de faire en sorte qu'odonymie et statuaire reflètent, dans l'espace public, les valeurs de notre société. Dans le même esprit, ne faudrait-il pas aussi que la Ville de Pantin débaptise la rue du « boucher de la Vendée », François-Joseph Westermann ? Bugeaud était un militaire brutal. Ses contemporains n'en étaient pas choqués et dans la mentalité de l'époque cela faisait partie du racisme « blanc » si méprisant pour les « indigènes » et autres « Maures ». Il me semble que le mieux serait d'enseigner la réalité des faits avec tact et discrétion pour ne pas faciliter notre racisme contemporain. N'avons-nous pas été aussi brutaux lors de notre « guerre d'Algérie » ? « Le but n'est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inutile - il est d'empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, […] de jouir de leurs champs […]. Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes […], ou bien exterminez-les jusqu'au dernier. » La politique de la terre brulée, les enfumades et les massacres de Bugeaud scandalisaient déjà ses contemporains, y compris les partisans de la colonisation. L'Histoire n'a pas besoin d'être révisée et je ne crois pas à ce qu'on appelle le "devoir de mémoire". Mais rendre hommage à un massacreur déjà considéré comme tel de son vivant est déplacé. Donc je pense que par respect pour nous-mêmes, qui sommes responsables de qui nous honorons, je pense qu'aucune rue ni aucune place de France ne doit porter son nom. Je propose de les rebaptiser, pour rester dans l'évocation historique, rue (ou place) des Harkis ou rue ou place des martyrs d'Oran en 1962. Mettre à l'honneur un adepte de la terre brûlée et un tueur de masse des citoyens français et algériens n'est pas digne du respect des valeurs de la République au XXI° siècle. Débaptiser une rue, ce n'est pas le sortir de l'histoire, il reste un maréchal sanguinaire. Au même titre que d'autres personnages de la même époque comme A. Thiers par exemple qui fit donner la charge devant les manifestants. Il ne s'agit pas de revisiter l'histoire : celle-ci demeure. Il s'agit simplement de ne pas honorer celui que nombre d'historiens qualifient de « boucher ». Il ne s'agit pas d'annuler l'histoire mais de ne pas honorer un homme qui, certes, a agi sur demande du pouvoir politique de l'époque, mais avec beaucoup de brutalité. On ne manque de grandes figures à honorer, on peut éviter celles sujettes à controverses. Emettre un jugement moral sur l'Histoire n'est pas la réviser si on ne triche pas sur les faits qui sont enregistrés dans les manuels. En revanche il est important de pouvoir prendre ses distances et de ne proposer comme modèle pour nos enfants que ce qui est moralement acceptable pour nous. Chaque être humain ayant sa part d'ombre, les municipalités devraient rappeler pour quel(-/s) fait glorieux une rue s'est vue affublée d'un nom particulier, ce qui permettrait d'ouvrir un débat sein sur les noms de rues : la raison invoquée est-elle « supérieure » aux défauts connus du personnage ? En outre, même si cette béquille lui a probablement permis de survivre jusqu'ici, la République française doit-elle continuer de flatter/commémorer l'esprit de conquête territoriale qui a soutenu sa survie en ce XIXème siècle qui aurait pu voir s'achever son utopie contestée ? Cela semble politiquement incorrect désormais : nos anciennes colonies ne sont-elles pas désormais des partenaires qui méritent de respecter leurs deuils ? Particulièrement pour l'Algérie où la IIIème République ne s'est pas distinguée : comment un pays prônant que les hommes naissent libres et égaux en droit, comment une République dont on dit qu'elle était largement influencée par les idées progressistes des francs-maçons, ont-ils pu accepter, pour sa population musulmane, un statut particulier ? Realpolitik certainement ! Mais doit-on aujourd'hui continuer de s'en « flatter » ? Le maréchal Bugeaud était le « fruit » de son siècle et donc des croyances et valeurs de ses contemporains. Surtout les dirigeants. On ne peut pas lui en vouloir de cela, comme on ne peut pas en vouloir à nos jeunes contemporains des croyances et valeurs qui nous paraissent aberrantes. Mais il n'est pas nécessaire de faire du zèle dans la brutale cruauté comme lui, ou comme aujourd'hui dans le wokisme, le féminisme ou « l'écologisme ». Comme en plus son nom ne dit plus grand chose au public, oui, rayons-le des noms de rue. Mais alors, rayons aussi les noms des staliniens pur jus. Je suis absolument pour que toutes les rues de ville reprennent des noms sans couleur politique, militaire ou autre… J'ai habité Sarcelles pendant 30 ans, avenue Marie Blanche (architecte de Sarcelles), débaptisée rue Ho Chi Minh, puis général Juin, une nouvelle rue suivant le maire en place ! La rue voisine, appelée rue de Garges, était devenue rue des refuznik (sic). Donc ras la casquette. Le remplacer par Lyautey qui a intelligemment géré le Maroc et où sa mémoire est toujours respectée. Anciennement sous les ordres de Bugeaud en Algérie il était critique sur les méthodes inutilement très violentes de son patron. Pour moi, et à long terme, la colonisation a été globalement positive pour les colonisés et pas forcément positive pour les colonisateurs (c'est une des étapes de la mondialisation) mais certains acteurs qui n'ont pas du tout essayé de comprendre les peuples conquis ne méritent pas d'être encensés. |













Vos réactions à cet article
Liger (16-08-2026 13:03:22)
Merci d’avoir publié ces deux points de vue bien rédigés et argumentés dont je complimente leurs auteurs. Vive le débat intelligent et courtois !