Création des envahisseurs vikings, le duché de Normandie est devenu, après la conquête de l'Angleterre par Guillaume et le mariage de son petit-fils avec Aliénor d'Aquitaine, le pivot d'un immense territoire que les historiens nomment volontiers « l’Empire plantagenêt », qui s’étend de la frontière écossaise aux Pyrénées.
Henri II Plantagenêt y séjourne régulièrement, tout comme son fils et héritier, le célèbre Richard Cœur de Lion. Celui-ci doit la protéger contre les tentatives d’empiétement permanentes du roi de France Philippe Auguste...
Et la Normandie devient « française »
Le roi capétien obtient le Vexin normand en 1196, faisant sauter la frontière fortifiée de l’Epte, hérissée de châteaux sur ses deux rives. En réaction, Richard construit en un an le redoutable Château-Gaillard, pour verrouiller la route de Rouen à la hauteur des Andelys (Eure), mais il trouve la mort en 1199.
Le costume est trop grand pour l’homme qui lui succède, son frère Jean sans Terre. Le 28 avril 1202, pour avoir enlevé la fiancée de l’un de ses vassaux, il est condamné à perdre tous ses fiefs détenus de la couronne de France. Philippe Auguste passe aussitôt à l’action et lui arrache des pans entiers de la Normandie, notamment les comtés d’Aumale, d’Eu et d’Évreux.
En 1203, le Capétien pousse son avantage et pose le siège à l’été sous les murs du Château-Gaillard. La forteresse du roi Richard tombe le 6 mars et rien ne peut plus désormais arrêter la déferlante française : Caen est pris en mai, Rouen le 24 juin. Dans la foulée, Philippe s’empare de la Touraine, de l’Anjou et du Poitou. S’en est fini de cette Normandie pratiquement autonome, qui fit trembler une bonne partie de l’Europe du Bosphore au mur d’Hadrien.
Faute de flotte, le Capétien doit cependant renoncer à envahir Aurigny, Sercq, Jersey, Guernesey, dont les habitants négocient des avantages substantiels avec Jean sans Terre pour lui conserver leur fidélité. Le divorce est consommé entre « Normandie continentale » et îles Anglo-Normandes.
Dans la tourmente de la guerre de Cent Ans
Désormais, la destinée de la Normandie se fond dans celle du royaume de France, avec quelques particularités toutefois. La coutume de Normandie par exemple, droit propre aux Normands, y sera appliquée jusqu’à la Révolution (et l’est toujours dans les îles Anglo-Normandes !).
Par la Charte aux Normands du 19 mars 1315, le roi Louis X le Hutin reconnaît les spécificités d’une province, qui sombre, à partir de 1346, dans la guerre de Cent Ans, comme le reste du pays.
Au mois d’août de cette année tragique, le roi d’Angleterre Édouard III débarque dans le Cotentin et file vers Paris en ravageant tout sur son passage. Comme autrefois à l’aube de l’ère Viking, les enceintes urbaines ne sont plus guère entretenues et Cherbourg, Valognes, Carentan, Saint-Lô, Caen, Louviers, entre autres, subissent les foudres anglaises.
Suivent des décennies d’épidémies et de ravages, dus tour à tour aux bandes armées hantant les campagnes, aux Britanniques, ou même aux Français, sur fond de guerre à la fois civile et étrangère.
En 1415, le roi Henry V débarque dans l’estuaire de la Seine et s’empare d’Harfleur, avant d’infliger aux Français la terrible défaite d’Azincourt. Il revient en 1417 et entreprend cette fois la conquête de la province de ses ancêtres, qu’il achève en janvier 1419 avec la reddition de Rouen. Pour trente ans, la Normandie se retrouve détachée du royaume de France et c’est à Rouen, plutôt qu’à Paris, que les Anglais préfèrent juger Jeanne d’Arc en 1431.
Charles VII lance la reconquête en 1449. Les opérations s’achèvent par la défaite anglaise de Formigny, le 15 avril 1450, et la prise de Cherbourg dans la foulée.
Le roi Louis XI mesure bien le péril que représente une Normandie trop autonome, qui vient juste de manquer de lui échapper, et il fait symboliquement briser l’anneau ducal le 9 novembre 1469, devant l’Échiquier (sorte de parlement) réuni pour l’occasion. C'en est fini du duché de Normandie.
L'aventure française
La Renaissance débute avec de grandes missions d'exploration menées aux quatre coins du globe. Les armateurs normands y participent largement et François Ier les y encourage en fondant Le Havre à l'embouchure de la Seine. De son côté, l'armateur dieppois Jean Ango affrète plusieurs navires pour le Nouveau Monde. À l'occasion, il ne dédaigne pas non plus armer des vaisseaux pour se livrer à la guerre de course (dico), ce qui fera sa fortune.
Mais la fin du XVIe siècle amène aussi guerres de religion, morts et destructions. Henri IV triomphe des Ligueurs à Arques (15-29 septembre 1589) et surtout d’Ivry (14 mars 1590), où l’on prête au Vert Galant la célèbre formule « Ralliez-vous à mon panache blanc. »
Au Grand Siècle, le Parlement de Normandie s’illustre pour sa propension à envoyer au bûcher tous les suspects de sorcellerie, ce qui lui vaut de la part de Louis XIV une interdiction formelle de continuer les poursuites en 1670.
Le XVIIIe siècle est malheureusement synonyme de commerce triangulaire, notamment pour le port du Havre qui y prend une large part, mais aussi de Révolution, avec une chouannerie très active dans le sud de la province. Durant tous ces siècles, la Normandie fait face à l’ennemi héréditaire britannique et subit quantité de débarquements, de coups de main, de bombardements… Une situation qui ne cesse qu’avec la fin du Premier Empire.
Au XIXe siècle, alors que s’ouvrent les lignes de chemin de fer Paris-Rouen-Le Havre (achevée en 1847) et Paris-Caen-Cherbourg (1858), se développent tout au long de la côte des stations balnéaires comme Deauville, Cabourg ou Étretat.
C’est aussi un âge d’or pour les arts, avec dans le domaine des Lettres Flaubert, Barbey d’Aurevilly et autres Maupassant, qui se posent en héritiers du « Grand Corneille » et de Bernardin de Saint-Pierre. Hugo vient également chercher la paix en val de Seine, avant de passer deux décennies en exil à Jersey, puis Guernesey ; on sait par ailleurs le rôle que joueront Cabourg et son Grand-Hôtel dans l’œuvre de Marcel Proust, en devenant le Grand-Hôtel de Balbec dans À la recherche du temps perdu.
La peinture n’est pas en reste et la Normandie joue un rôle central dans la naissance de l’impressionnisme, avec les Honfleurais Dubourg et Boudin, le Havrais Monet… Tous les plus grands, de Pissarro à Renoir, de Sisley à Berthe Morisot en passant par Jongkind, planteront leur chevalet dans les parages de la Manche.
Les grands vents de l’Histoire continuent cependant de souffler sur la Normandie. D’abord en 1870-1871, avec de rudes batailles livrées sur son sol pendant la guerre franco-allemande, suivie d’une occupation partielle ; pendant la Seconde Guerre mondiale ensuite, avec des villes presque entièrement rasées dès 1940 (Yvetot, Vernon, Caudebec, Louviers, Saint-Valery-en-Caux…).
Le 6 juin 1944 vient la plus grande opération navale de tous les temps : le Débarquement de Normandie, avec son lot de dévastations et de morts. L’historien britannique Anthony Beevor présente justement la Normandie comme « l’agneau sacrificiel offert pour la libération de la France ». Ce dernier conflit a laissé sur la vieille terre de Guillaume le Conquérant des stigmates et des souvenirs indélébiles, qui ne l’empêchent nullement, réunifiée depuis le 1er janvier 2016, de regarder sereinement vers l’avenir.
Bibliographie
Pierre Bauduin, Claude Lorren, Thomas Jarry, Élisabeth Deniaux, La Normandie avant les Normands, Rennes, 2002,
Roger Jouet et Claude Quétel, Histoire de la Normandie, Bayeux, 2011,
Cyril Marcigny, L’âge du bronze en Normandie, Bayeux, 2019,
François Neveux, La Normandie des ducs aux rois, Rennes, 1998,
François Neveux, La Normandie royale, Rennes, 2005,
François Neveux, La Normandie pendant la guerre de Cent Ans, Rennes, 2008,
Guy Verron, Préhistoire de la Normandie, Rennes, 2000.




• Pomme de discorde entre la France et l'Angleterre









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