Gustave Flaubert (1821 - 1880)

« Je suis un homme-plume » !

Félix Nadar, Portrait de Gustave Flaubert, 1869, Rouen, Bibliothèque municipaleSur les photographies, on ne voit d'abord qu'une énorme moustache. Était-ce une façon pour Gustave Flaubert de dissimuler adroitement sa personnalité ?

L'homme reste en effet mystérieux, comme perdu entre le génie titanesque de Victor Hugo et la gloire désormais mondiale de son protégé Guy de Maupassant.

Son air triste a-t-il un lien avec le destin de son personnage le plus marquant, Madame Bovary, créature froufroutante qui a fini par lui échapper ? Allons voir un peu ce qui se cache derrière ce nœud papillon !

Isabelle Grégor
Une révolution dans le roman

Né le 12 décembre 1821 à Rouen, dans la famille d'un chirurgien, Gustave Flaubert, enfant précoce, se lie d'amitié avec Maxime du Camp, lequel l'encourage à écrire un premier roman, L'Éducation sentimentale.

Eugène Giraud, Gustave Flaubert, 1867, Versailles, châteaux de Versailles et TrianonContraint d'interrompre ses études après une crise d'épilepsie, il entame une liaison de dix ans avec Louise Collet et, ayant hérité de la fortune paternelle, décide de se consacrer à la littérature en dilettante.

Établi à Croisset, au bord de la Seine, il termine en 1849 La tentation de Saint Antoine puis entame l'écriture de son plus célèbre roman, Madame Bovary. Il l'interrompt pour un voyage en Égypte avec Maxime du Camp.

Le roman est enfin publié en 1856, sous le Second Empire. Il signe la fin du romantisme et le début du réalisme, pour lequel il n'y a « ni beaux ni vilains sujets ».

En 1862 paraît Salammbô et en 1869 la seconde version de L'Éducation sentimentale. À sa mort, le 8 mai 1880, dans sa maison de Croisset, à Canteleu, au bord de la Seine, il laisse aussi Trois Contes et un roman inachevé, Bouvard et Pécuchet.

Georges Rochegrosse, Le Bureau de travail de Gustave Flaubert à Croisset, 1874, Croisset, Pavillon Flaubert

La plume, rien que la plume !

« Je ne ferai que dire la vérité mais elle sera horrible, cruelle et nue » (lettre de Flaubert à Ernest Chevalier). Lorsqu'il énonce ce programme de vie, Flaubert n'a que 18 ans et l'ambition littéraire chevillée au corps.

Delaunay, Portrait de Flaubert jeune, 1836, Rouen, Bibliothèque municipaleQu'on se le dise, il sera écrivain ou rien ! Et tant pis pour la carrière de juriste que sa famille de médecins normands veut lui faire adopter. Il est d'ailleurs assez doué pour manier la plume, comme le montrent ses premières œuvres écrites au collège. Mais quel esprit indiscipliné !

Celui que Sartre surnommera « l'idiot de la famille » arrive même à se faire exclure du lycée à quelques semaines du bac, auquel il est reçu brillamment, cela va de soi.

Après une année sabbatique offerte par des parents compréhensifs, il se lance sans conviction dans les études de droit. Quel ennui ! Heureusement la vie de bohème et la nouvelle amitié de Maxime du Camp sont là pour le soutenir dans cette épreuve qui aboutit sur un bel échec.

Fini le droit, place à l'écriture !

Et si on allait voir ailleurs ?

« Je me suis senti tout à coup emporté par un torrent de flammes » : c'est ainsi que Flaubert décrit la crise nerveuse, certainement d'origine épileptique, qui le met dans un état comateux, en 1843.

Au milieu des siens, aux petits soins pour lui dans la jolie demeure de Croisset, il peut s'adonner tout entier à son péché mignon et travailler à L'Éducation sentimentale, publiée seulement en 1869. Mais le malheur rôde.

Adèle Grasset, Portrait de Louise Colet avec sa fille Henriette en 1842, Musée Granet, Aix-en-ProvenceEn quelques mois son père puis sa sœur décèdent, le laissant seul avec sa mère. En 1848, c'est son meilleur ami, Alfred le Poittevin, qui meurt dans ses bras ; cette nouvelle disparition lui inspire l'écriture de La Tentation de Saint Antoine, que ses amis compatissants lui suggèrent de détruire sans faute....

Pour se consoler, Flaubert tombe dans les bras de Louise Colet, la jeune modèle d'un de ses amis sculpteur, avant de prendre le large avec Maxime du Camp. Direction : l'Orient ! Pendant un an et demi, les deux compères trainent leur appareil photo et leur carnet de notes du côté de l'Égypte, du Liban et des lieux saints, puis de la Turquie et des sites antiques grecs. De quoi nourrir un récit de voyage de plusieurs centaines de pages... qui restera dans les cartons tant que « la grande œuvre » ne sera pas achevée.

Madame Bovary (1856)

Alfed Stevens, Jeune fille lisant, 1856, coll. partPauvre Charles Bovary ! Après une jeunesse médiocre conclue par un diplôme de médecin, le voici marié à la jeune Emma qui ne rêve que d'aventures romantiques et s'ennuie ferme dans sa campagne normande.

Cela tombe bien, son voisin est un beau marquis qui la comprend si bien qu'il lui ouvre les bras... Mais pas pour longtemps : la rupture est brutale pour Emma qui est vite consolée par Léon, clerc de notaire coutumier de l'amour dans les fiacres rouennais.

Mais l'adultère coûte cher en cadeaux et dentelles. Emma se couvre de dettes et, lorsque la menace de saisie se fait trop pressante, elle choisit le poison, laissant une petite fille et un veuf inconsolés.

Voici le récit de son agonie (troisième partie, chapitre VIII) :

« [...] elle regarda tout autour d’elle, lentement, comme quelqu’un qui se réveille d’un songe ; puis, d’une voix distincte, elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus quelque temps, jusqu’au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l’oreiller.
Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s’éteignent, à la croire déjà morte, sans l’effrayante accélération de ses côtes, secouées par un souffle furieux, comme si l’âme eût fait des bonds pour se détacher. Félicité s’agenouilla devant le crucifix, et le pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien s’était remis en prière, la figure inclinée contre le bord de la couche, avec sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dans l’appartement. Charles était de l’autre côté, à genoux, les bras étendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait, tressaillant à chaque battement de son cœur, comme au contrecoup d’une ruine qui tombe. À mesure que le râle devenait plus fort, l’ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche.
Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d’un bâton ; et une voix s’éleva, une voix rauque, qui chantait :

Souvent la chaleur d’un beau jour
Fait rêver fillette à l’amour.
Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.
Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne,
Ma Nanette va s’inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.
— L’Aveugle s’écria-t-elle.
Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.

Il souffla bien fort ce jour-là,
Et le jupon court s’envola !
Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus. »

Albert Auguste Fourié, La Mort de madame Bovary, 1883, Rouen, Musée des Beaux-Arts

« Un livre sur rien » qui fait beaucoup de bruit !

Après ce petit contretemps exotique, il est en effet temps de se mettre au travail ! Flaubert a une carrière à construire ! Il s'enferme donc dans son cabinet de travail de Croisset avec une idée bien définie : ce sera « un roman moderne » avec un sujet volontairement sans intérêt. Il s'inspire d'un fait divers local, la mésaventure d'un ancien élève de son père dont la femme infidèle a fini par s'empoisonner.

La gestation, difficile, durera près de cinq années, tant le maître se montre cruel avec lui-même : « Ce n'est pas une petite affaire de faire du simple. J'ai peur de tomber dans le Paul de Kock [auteur de romans sur le peuple] ou de faire du Balzac chateaubrianisé » (à Louise Colet, 1851).

Maxime du Camp (8 février 1822, Paris - 8 février 1894, Baden-Baden)Madame Bovary paraît enfin en feuilletons du 1er octobre au 15 décembre 1856 dans la Revue de Paris, que dirige Maxime du Camp. Ce dernier impose des coupures en dépit des protestations de l'auteur, notamment la fameuse scène scandaleuse du fiacre.

La colère de Flaubert réveille la censure impériale qui engage des poursuites pour « atteinte aux bonnes mœurs et à la religion » et présence trop prononcée de la « couleur lascive » : n'est-on pas face à une « peinture admirable sous le rapport du talent, mais une peinture exécrable du point de vue de la morale » ? Il s'ensuit un procès le 29 janvier 1857. Finalement, auteur et éditeurs sont acquittés, sauvés par la qualité artistique de l'œuvre.

Le procureur Pinard peut alors se consacrer tranquillement à la lecture d'un autre géant de la littérature : six mois plus tard, Charles Baudelaire et ses Fleurs du mal sont condamnés à une amende et la suppression de six poèmes. Emma l'a échappé belle ! Le roman est publié en deux volumes le 16 avril 1857. 

« un crachat sur le visage »

« Mon cher ami,

Je vous annonce que demain, 24 janvier, j'honore de ma présence le banc des escrocs, 6ème chambre de police correctionnelle, 10 heures du matin. Les dames sont admises, une tenue décente et de bon goût est de rigueur.
Je ne compte sur aucune justice. Je serai condamné et au maximum peut-être, douce récompense de mes travaux, noble encouragement donné à la littérature ! [...]
Mais une chose me console de ces stupidités, c'est d'avoir rencontré pour ma personne et pour mon livre tant de sympathies. Je compte la vôtre au premier rang, mon cher ami. L'approbation de certains esprits est plus flatteuse que les poursuites de la police ne sont déshonorantes. Or, je défie toute la magistrature française avec ses gendarmes et toute la Sûreté générale, y compris ses mouchards, d'écrire un roman qui vous plaise autant que le mien.
Voilà les pensées généreuses que je vais nourrir dans mon cachot.
Si mon œuvre a une valeur réelle, si vous ne vous êtes pas trompé enfin, je plains les gens qui la poursuivent. Ce livre qu'ils cherchent à détruire n'en vivra que mieux plus tard et par leurs blessures mêmes. De cette bouche qu'ils voudraient clore, il leur restera un crachat sur le visage. »
(lettre de Flaubert au docteur Jules Cloquet).

Honoré Daumier, Les Plaideurs, Les Gens de justice, 1845-1848

« Une œuvre d'art au sens strict » (Charles du Bos)

Près de 150 ans après sa parution, Madame Bovary reste une oeuvre-phare de notre patrimoine.

A. Lemot, Caricature de Gustave Flaubert, La Parodie, 1869, coll. partMais pourquoi tant de raffut et d'applaudissements autour de cette simple histoire d'adultère ? Il faut chercher la réponse chez Flaubert lui-même : son livre est le premier « livre sans attache extérieure, qui se [tient] de lui-même par la force interne de son style ».

Il a travaillé sans fin chaque mot pour donner à la prose la même puissance qu'au vers et transformer l'ensemble en œuvre d'art. Qu'importe le sujet ! Même si le sous-titre en est « Mœurs de province » et que l'auteur est catalogué parmi les réalistes, on est loin d'une ambition descriptive à la Balzac.

Certes, Flaubert a mis beaucoup de lui dans les personnages, reprenant des situations qu'il a lui-même vécues, comme les rendez-vous coquins dans les bois...

N'a-t-il pas affirmé : « Madame Bovary, c'est moi ! » ?

En fait, non ! Cette phrase, il ne l'a jamais écrite, et on n'est pas du tout sûr qu'il l'ait un jour prononcée... Mais elle résume bien la façon dont le romancier s'est investi jour après jour dans son oeuvre-phare.

Guy de Maupassant, juge de Madame Bovary

« L'apparition de Madame Bovary fut une révolution dans les lettres. Gustave Flaubert, [...] procédant par pénétration bien plus que par intuition, apportait dans une langue admirable et nouvelle, précise, sobre et sonore, une étude de vie humaine, profonde, surprenante, complète. Ce n'était plus du roman comme l'avaient fait les plus grands, du roman où l'on sent toujours un peu l'imagination et l'auteur, du roman pouvant être classé dans le genre tragique, dans le genre sentimental, dans le genre passionné ou dans le genre familier, du roman où se montrent les intentions, les opinions et les manières de penser de l'écrivain ; c'était la vie elle-même apparue. On eût dit que les personnages se dressaient sous les yeux en tournant les pages, que les paysages se déroulaient avec leurs tristesses et leurs gaietés, leurs odeurs, leur charme, que les objets aussi surgissaient devant le lecteur à mesure que les évoquait une puissance invisible, cachée on ne sait où » (Étude sur Gustave Flaubert, 1884).

Emma ? La bêtise incarnée !

Don Juan, Tartuffe et Madame Bovary partagent la gloire d'avoir vu leur nom propre devenir nom commun. Ils auraient peut-être préféré s'en passer ! On remarquera en effet que les termes créés ont des connotations négatives, à l'instar du « bovarysme » défini en 1892 par Jules de Gaultier : il s'agit « d'une défaillance de la personnalité », du « pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il est ».

Charles Léandre, illustration pour Madame Bovary, 1931Celle que Flaubert avait surnommé « ma petite femme » est désormais l'incarnation de l'insatisfaction, de ce désir sans cesse inassouvi de vivre d'autres vies que la sienne, de connaître ces aventures racontées dans les romans.

Fuyant la banalité de son quotidien dans la lecture et l'imagination, notre jeune Normande finit par confondre les deux et par s'y perdre. Avec ce personnage d'anti-héros, Flaubert a imaginé un être attachant, peut-être parce que la petite Emma est finalement bien nigaude...

La morale ? Méfiez-vous de la lecture !

Pour écrire, gueulons !

folio n°157 de Madame Bovary, Rouen, Bibliothèque nationaleFlaubert est un des pires exemples pour illustrer le principe de l'inspiration foudroyante : c'est en effet plus de 4.500 folios qu'il a noircis et raturés pour parvenir à la version finale de Madame Bovary !

Ce gâchis de papier s'explique certes par une certaine maniaquerie dans le choix des mots qui valut par exemple à la scène des comices agricoles d'être reprise une cinquantaine de fois. Mais les repentirs se font aussi de plus en plus nombreux au fur et à mesure de l'avancée du travail. La première ébauche est en effet beaucoup moins pudique que le texte publié, puisque la sexualité d'Emma y était clairement évoquée.

Aujourd'hui, il faut chercher les allusions entre les lignes, comme l'itinéraire du fiacre des amoureux, passant place du « Gaillardbois »... Enfin, dernière étape de la création, celle du « gueuloir » : il s'agissait pour l'écrivain de faire passer à ses phrases l'épreuve de l'oralité en les prononçant le plus fort possible, au point d'avoir « les poumons en feu ». En effet, a-t-il expliqué, « les phrases mal écrites […] ne résistent pas à cette épreuve ; elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur et se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie » (cité par Guy de Maupassant). On comprend que de temps en temps le processus d'élaboration se fasse plus difficile, au point de faire jaillir quelques jurons bien peu littéraires : « Mon sacré nom de Dieu de roman me donne des sueurs froides » (à Louise Colet, 1853) !

Le roi de la fête...

Rançon du scandale ? Le livre est un succès de librairie et permet à Flaubert, désormais célèbre, de s'adonner aux joies de la vie parisienne. Mais l'appel de la plume est toujours là : il se lance donc dans le projet d'un roman sur l'Afrique du nord antique, occasion pour lui d'aller voir sur place les décors du futur Salammbô (1862). Cela ne suffit pas : il faut que l'écrivain se transforme en chercheur pour recréer ce monde totalement disparu.

Cinq années plus tard, l'œuvre est enfin publiée, et les critiques se déchaînent : on crie au sadisme, à l'anthropophagie, à la zoophilie ! Mais le mal est fait, et la Salammbômania frappe de plein fouet la capitale au son des bals costumés et autres opérettes carthaginoises. La fête ne dure qu'un temps : il faut déjà s'atteler au « roman moderne » que lui a commandé sa maison d'édition. Ce sera L'Éducation sentimentale (1869), « l'histoire morale des hommes de [s]a génération » et le récit de leur échec. Avec un tel sujet, forcément l'accueil est plutôt froid... avant que le livre ne finisse très vite oublié, balayé par les événements politiques de 1870.

Salammbô (1862)

Il fait bon d'être mercenaire à « Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar » : la guerre est finie, c'est la fête ! En particulier pour Mathô le Lybien qui vient de voir apparaître la belle Salammbô dont il tombe éperdument amoureux. Pour la revoir et se venger de la ville qui traîne à le payer, il vole le voile sacrée de la déesse Tanit. Riche idée ! Pour récupérer le tissu, la jeune fille vient se donner à lui, tandis que les batailles se multiplient au portes de la ville. Assiégée, Carthage choisit de sacrifier ses enfants au dieu Moloch qui semble se montrer compréhensif puisque les mercenaires sont finalement battus, accompagnés dans la mort par les deux amants.

Alphonse Mucha, Salammbô, 1896, coll. partRécit de l'apparition de la fille d'Hamilcar (chapitre1) :

« Le palais s'éclaira d'un seul coup à sa plus haute terrasse, la porte du milieu s'ouvrit, et une femme, la fille d'Hamilcar elle-même, couverte de vêtements noirs, apparut sur le seuil. Elle descendit le premier escalier qui longeait obliquement le premier étage, puis le second, le troisième, et elle s'arrêta sur la dernière terrasse, au haut de l'escalier des galères. Immobile et la tête basse, elle regardait les soldats.
Derrière elle, de chaque côté, se tenaient deux longues théories d'hommes pâles, vêtus de robes blanches à franges rouges qui tombaient droit sur leurs pieds. Ils n'avaient pas de barbe, pas de cheveux, pas de sourcils. Dans leurs mains étincelantes d'anneaux ils portaient d'énormes lyres et chantaient tous, d'une voie aiguë, un hymme à la divinité de Carthage. C'étaient les prêtres eunuques du temple de Tanit, que Salammbô appelait souvent dans sa maison.
Enfin elle descendit l'escalier des galères. Les prêtres la suivirent. Elle s'avança dans l'avenue des cyprès, et elle marchait lentement entre les tables des capitaines, qui se reculaient un peu en la regardant passer.
Sa chevelure, poudrée d'un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananêennes, la faisait paraître plus grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu'aux coins de sa bouche, rosé comme une grenade entr'ouverte. Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d'une murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d'or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait. »

Algernon Bourke jouant Salammbô, 1897

« J'y crèverai, mon vieux, j'y crèverai » (à Ernest Feydeau, 1858)

Marqué par les deuils, l'ermite de Croisset revient à ses premières œuvres, à cette Tentation de saint Antoine qui finit par prendre place au cœur des Trois Contes (1877). En 1875, nouveau coup du sort : le mari de sa nièce fait faillite, obligeant l'écrivain à vendre ses biens pour éviter le déshonneur. Du jour au lendemain, il se retrouve sans ressources et se réfugie dans sa bibliothèque.

Charles Huard, Bouvard et Pécuchet, estampe pour une édition de 1904Au milieu du réconfort des livres, il imagine une « encyclopédie critique en farce » qui va occuper les huit dernières années de sa vie. Avec l'aide de Maupassant dont il se fait le mentor, il se plonge dans la documentation (plus de 2 000 ouvrages mis en fiches !) pour rédiger une somme, sous forme de roman, sur l'étendue sans fin de la bêtise humaine (note).

Projet pharaonique, il est vrai ! Le livre, d'abord intitulé Les Deux Cloportes puis Bouvard et Pécuchet, n'avance que péniblement, alors même que les finances sont au plus bas. Alerté, le ministre Jules Ferry finit par lui accorder une pension en échange de services fictifs rendus comme conservateur de la bibliothèque Mazarine.

C'est la mort qui mettra fin à la rédaction de ce livre-météore : Flaubert, retrouvé inconscient le 8 mai 1880, meurt quelques heures plus tard d'une hémorragie cérébrale. Assoiffé de perfection, l'ogre de la littérature n'aura eu le temps de publier que trois romans.

L'Éducation sentimentale (1869)

Frédéric Moreau n'aurait jamais dû prendre ce bateau où il croise Marie Arnoux : que d'ennuis il aurait pu éviter ! S'étiolant dans d'interminables études de droit et une vie précaire, il ne peut oublier son coup de foudre jusqu'à ce qu'un héritage bien intentionné le ramène dans le salon du couple Arnoux. Efforts vains : la dame reste de glace. Il se lie alors avec une certaine Rosanette avant de rompre face à la jalousie de Marie. Confronté aux revirements incompréhensibles de ces dames, Frédéric se réfugie dans l'amitié de son cher Deslauriers, avec lequel il partagera finalement une même vision de la vie pleine de désillusion.

Henry Gervex, Rolla, 1878, Bordeaux, musée des Beaux-Arts

Sources bibliographiques

Les brouillons de Madame Bovary sont consultables dans leur intégralité à l'adresse http://www.bovary.fr/

Pierre-Marc de Biasi, Flaubert. L'homme-plume, éd. Gallimard (« Découvertes »), 2002.

Emma Bovary, sous la direction d'Alain Buisine, éd. Autrement (« Figures mythiques »), 1997.

« Les Vies de Madame Bovary », Magazine littéraire n°458, nov. 2006.

Sourions avec Flaubert : Le Dictionnaire des idées reçues ou Catalogue des opinions chics (après 1850 - extraits)

AMÉRIQUE : Bel exemple d’injustice : c’est Colomb qui la découvrit et elle tire son nom d’Améric Vespuce. Sans la découverte de l’Amérique, nous n’aurions pas la syphilis et le phylloxéra. L’exalter quand même, surtout quand on n’y a pas été. Faire une tirade sur le self-government.

Carl Spitzweg, Le Rat de bibliothèque, Schweinfurt, musée Georg SchäferARCHITECTES : Tous imbéciles. Oublient toujours l’escalier des maisons.

BARBE : Signe de force. Trop de barbe fait tomber les cheveux. Utile pour protéger les cravates.

CACHOT : Toujours affreux. La paille y est toujours humide. On n’en a pas encore rencontré de délicieux.

CHAT : Les chats sont traîtres. Les appeler tigres de salon. Leur couper la queue pour empêcher le vertigo.

DENTISTES : Tous menteurs. Se servent du baume d’acier. On les croit aussi pédicures. Se disent chirurgiens comme les opticiens se disent ingénieurs.

FEUILLETONS : Cause de démoralisation. Se disputer sur le dénouement probable. Écrire à l’auteur pour lui fournir des idées. Fureur quand on y trouve un nom pareil au sien.

FOSSILE : Preuve du déluge. Plaisanterie de bon goût, en parlant d’un académicien.

GARDE-CÔTE : Ne jamais employer cette expression au pluriel en parlant des seins d’une femme.

GIRAFE : Mot poli pour ne pas appeler une femme chameau.

GRAS : Les personnes grasses n’ont pas besoin d’apprendre à nager. Font le désespoir des bourreaux parce qu’elles offrent des difficultés d’exécution. Ex. : la Du Barry.

HACHISCH : Ne pas confondre avec le hachis, qui ne provoque aucune extase voluptueuse.

INHUMATION : Trop souvent précipitée : raconter des histoires de cadavres qui s’étaient dévoré le bras pour apaiser leur faim.

ORCHESTRE : Image de la société : chacun fait sa partie et il y a un chef.

POÈTE : Synonyme noble de nigaud ; rêveur.

VIEILLARD : À propos d’une inondation, d’un orage, etc., les vieillards du pays ne se rappellent jamais en avoir vu un semblable.

VISAGE : Miroir de l’âme. Alors, il y a des gens qui ont l’âme bien laide.

René Thomsen, Maison de Gustave Flaubert à Croisset, 1897, Rouen, Bibliothèque municipale
Publié ou mis à jour le : 2019-07-09 15:55:07

 
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