An Mil

Le pèlerinage de Compostelle

Après l'An Mil, d'innombrables pèlerins ont dirigé leurs pas vers le tombeau supposé de l'apôtre Jacques le Majeur, au-delà des Pyrénées et du col de Roncevaux. Saint-Jacques-de-Compostelle est ainsi devenu l'un des pèlerinages plus populaires de la chrétienté, avec le tombeau de saint Martin, à Tours, déjà très en vogue dans les siècles antérieurs.

Ce pèlerinage était le fait de gens de toutes conditions, y compris des nobles, comme le montre l'histoire singulière du seigneur tchèque Léon de Rosmital, au XVe siècle.

Après un long purgatoire à l'époque moderne, il a repris vie à la fin du XXe siècle. Mûs par des mobiles très divers, des dizaines de milliers de pèlerins et de randonneurs empruntent chaque année les supposés «chemins de Saint-Jacques». Les témoignages patrimoniaux du pèlerinage ont également eu l'honneur d'une inscription au patrimoine de l'humanité par l'UNESCO.

Les origines du pèlerinage

Au VIIIe siècle, on lit dans deux ouvrages faussement attribués à saint Jérôme et à Isidore de Séville, le Bréviaire des apôtres et Naissance et mort des Pères : «Jacques, fils de Zébédée, frère de Jean, prêcha l’Évangile dans les contrées occidentales et versa la lumière de la prédication au coucher du monde».

Ainsi l'apôtre Jacques le Majeur se voit-il attribuer l'évangélisation de l'Espagne. Il en devient le saint patron vers la fin du VIIIe siècle. 

Divers récits des IXe et Xe siècles racontent sa légende en deux parties. La première est la Translation : deux disciples auraient mis son corps décapité dans une barque et furent conduits miraculeusement jusque sur la plage d'El Padron, en Galice, à l'extrémité occidentale de l'Espagne, où ils l'ensevelirent et où son tombeau fut oublié.

La seconde partie est l'Invention du tombeau retrouvé par un ermite, Pelayo (Pélasge), guidé par une lumière surnaturelle vers un cimetière où l'évêque Theodomir d'Iria Flavia identifie la tombe de l'apôtre ! La découverte aurait eu lieu le 25 juillet 813, le jour de la fête du saint, quelques mois avant la mort du grand empereur Charlemagne. Cette date fournie par la tradition n'a bien sûr rien d'historique.

Une des étymologies de Compostelle (le «Champ de l'étoile») se rapporte à cette légende.

Le tombeau de l'apôtre devient rapidement un pèlerinage prisé des chrétiens de la péninsule espagnole. Puis, au Xe siècle, sa réputation dépasse les Pyrénées. Un des premiers visiteurs notables dont la trace a été conservée est l'évêque du Puy-en-Velay, Godelscalc, qui fait le voyage de Compostelle en 951 (la trace en a été retrouvée en 1866).

Récits autour du pèlerinage

Les récits relatifs à saint Jacques, rassemblés dans un manuscrit conservé à la cathédrale de Compostelle, le Codex Calixtinus, appellent l'attention sur la Galice.

L'un d'eux, connu sous le nom de Chronique de Turpin, raconte l'intervention (légendaire) de saint Jacques auprès de Charlemagne pour qu'il vienne délivrer son tombeau soumis à la menace des Sarrazins. Au XIIIe siècle, le dominicain Jacques de Voragine va populariser cette histoire dans la Légende dorée et contribuer ainsi à diffuser le culte de saint Jacques, également vénéré comme rédacteur de l'Épître de Jacques du Nouveau Testament.

Saint Jacques «Matamore»

Pendant la Reconquista (reconquête de l'Espagne sur les musulmans), les chroniques font de l'apôtre un chevalier au service des rois chrétiens, le «Matamore» (en castillan, le «tueur de Mores ou de musulmans»).

Une chronique du XIe siècle (Historia Silense) le montre  dans le ciel, monté sur un cheval blanc, armé d’une épée et déployant un grand étendard lors de la bataille de Clavijo, près de Logrono, engagée pour mettre fin à l’envoi annuel de cent jeunes filles dans les harems de Cordoue. Saint Jacques assure la victoire au roi Ramire.

Saint Jacques le Matamore, haut-relief, église Santiago de Cacem, Alentejo (Portugal)

Plusieurs sanctuaires comme Angers ou Toulouse (Saint-Sernin) proposent des reliques majeures de saint Jacques à la vénération des fidèles. Tous contribuent à l'aura de Compostelle dont la renommée devient telle que bien des biographes inventent des pèlerinages de personnages célèbres. On raconte ainsi, à tort, que saint François d'Assise aurait été se recueillir sur le tombeau de l'apôtre.

Les relations de voyage des pèlerins médiévaux, bien que rares, permettent de restituer l'ambiance de ces pèlerinages, à la fois dévote, festive, commerciale et «touristique». Les pèlerins vont vers Compostelle sans hâte particulière et sans contrainte de temps, en s'arrêtant dans tous les sanctuaires qui leur sont signalés.

Les pèlerinages se font plus nombreux après la Réforme protestante, qui épargne l'Espagne et fait apparaître Compostelle comme un lieu de réconfort face aux protestants.

Les pèlerins de Compostelle sont souvent appelés «jacquets». Ils sont reconnaissables à leur bâton et à la fameuse coquille de Saint-Jacques, qui rappelle le mollusque de la côte galicienne. Cette coquille est aussi représentée sur les lieux dédiés à saint Jacques ou fréquentés par les pèlerins. 

La renaissance du pèlerinage

La cathédrale Santiago de Compostelle (DR)En 1882 le dernier Livre du Codex Calixtinus est pour la première fois imprimé. Il commence par ces mots «Quatre chemins vont à Saint-Jacques» et décrit ces chemins avec plus ou moins de détails.

Ceci le fait considérer, à tort, comme l'équivalent médiéval des guides touristiques et conduit à la croyance contemporaine en l'existence de chemins de pèlerinage historiques.

Mais contrairement aux idées reçues, il n'existe pas de routes spécifiques aux pèlerins. À toutes les époques, ces derniers ont emprunté les itinéraires suivis par les marchands et autres voyageurs, comme par exemple les Itinéraires de Bruges (XVe siècle).

Deux ans après la publication du Codex Calixtinus, en 1884, le pape Léon XIII authentifie les restes de Saint Jacques par la bulle Deus Omnipotens. Ces deux événements ont sorti Compostelle de l'oubli dans lequel elle sombrait. 

La grandiose cathédrale, qui abrite le tombeau de l'apôtre, mobilise d'abord les milieux littéraires et artistiques puis attire les premiers touristes vers la Galice dans les années 1920-1930. Construite à l'époque romane, au XIe siècle, sur un modèle qui rappelle d'autres grandes églises de pèlerinage comme Saint-Sernin, à Toulouse, elle a été remodelé et agrandi aux XVIe et XVIIe siècle dans le style baroque que l'on retrouve aussi à Salamanque.

Le botafumeiro au parfum

L'encensoir ou botafumario de la cathédrale Saint-Jacques de Compostelle (DR)La cathédrale de Compostelle a régulièrement accueilli de nombreux pèlerins poussiéreux et en sueur, qui souvent dormaient à même le sol. Pour circonvenir les effluves, les chanoines se sont très tôt préoccupés de parfumer la nef.

Au XIXe siècle, un orfèvre a réalisé un encensoir géant de 72 kilos afin d'y brûler l'encens. Depuis lors s'est pris l'habitude de balancer l'encensoir en travers de la nef, à chaque grande occasion, en particulier lors des années saintes et des jubilés. C'est le «botafumeiro», un moment fort pour les pèlerins. 

Après la Seconde Guerre mondiale, le tourisme pédestre s'intéresse aux «chemins de Compostelle» et au début des années 1970, un sentier de grande randonnée, le GR 65, dit «le Saint-Jacques» est tracé de Puy-en-Velay au col de Ronceveaux. Il suit un parcours semé de vestiges patrimoniaux et patronymiques du pèlerinage médiéval, joliment baptisé au XXe siècle «via Podiensis». Le village d'Ostabat, dans le pays basque, rappelle par exemple par son nom la présence d'un grand hopital ou hôtel pour l'acceuil des pèlerins. 

Mais il faut attendre 1982 et le pèlerinage du pape Jean-Paul II pour qu'un élan nouveau soit donné au pèlerinage. Tout en prenant ses distances à l'égard de la tradition qui place en ce lieu la sépulture de saint Jacques, le pape lance un mémorable appel : «Ô vieille Europe je te lance un cri plein d’amour : retrouve toi toi-même, sois toi-même, découvre tes origines, renouvelle la vigueur de tes racines, revit ces valeurs authentiques qui couvrirent de gloire ton histoire et firent bénéfique ta présence dans les autres continents…».

En 1987, l'année suivant l'entrée de l'Espagne dans la CEE (Union européenne), les chemins de Compostelle sont définis comme «Premier Itinéraire culturel européen». En 1989, Jean-Paul II y organise les JMJ (Journées Mondiales de la Jeunesse). Le pèlerinage contemporain est lancé. On en découvre une vision tendre, romanesque et décalée dans la comédie de Coline Serreau, Saint-Jacques... La Mecque (2005).

En Espagne, le Camino francès, qui part du col de Roncevaux et rejoint Compostelle par l'intérieur des terres, est inscrit au patrimoine mondial de l'humanité en 1993. Une excellente affaire pour le tourisme. L'écrivain et académicien Jean-Cristophe Rufin a raconté sur un ton mi-tendre mi-sarcastique sa propre expérience de ce chemin dans le livre Immortelle randonnée (Guerin, 2013). La France a obtenu à son tour en 1998 un classement de ses «chemins», autrement dit de tous les sites qui ont pu accueillir les jacquets, en premier lieu la cathédrale Notre-Dame du Puy-en-Velay.

Fondation David Parou Saint-Jacques
Saint Jacques sans pèlerins

La tour Saint Jacques de la Boucherie, à Paris (photo : Philippe Prieur)Au centre de Paris, près de la rue de Rivoli, on peut voir au milieu d'un square un curieux clocher gothique, la tour Saint-Jacques-de-la-Boucherie, ainsi dénommée parce qu'elle a été érigée au XVe siècle par la corporation des bouchers à l'emplacement d'une chapelle consacrée à saint Jacques le Majeur.

En 1965, une association a apposé au pied du monument une plaque en mémoire des «millions de pèlerins» qui auraient pris à cet endroit le départ pour Compostelle.

Il s'agit d'après l'historienne Denise Péricard-Méa d'une assertion sans fondement historique, rien n'indiquant que la tour ait servi de lieu de rassemblement pour les pèlerins.


Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 09:50:14

 
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