1968 dans le monde

Une année brûlante

L'année 1968 s'est traduite par une inflexion majeure dans l'hémisphère occidental comme dans l'hémisphère communiste. Gardons-nous de la réduire aux revendications sociétales des étudiants parisiens. À San Francisco, Berlin, Rome, Bruxelles, Pékin... comme à Paris, il y eut l'avant et l'après-68.

En Europe comme en Amérique, l'opposition massive à la guerre du Vietnam domine la vie sociale et politique. Les États-Unis connaissent aussi, un siècle après l'abolition de l’esclavage, une soudaine exacerbation des tensions raciales. À l’Est, la contestation du communisme soviétique et la faillite du maoïsme ébranlent les régimes en place (note).

André Larané, avec la contribution de Soline Schweisguth
1968 comme 1848 ?

L'amateur d'Histoire peut s'amuser d'un parallèle entre les révolutions de 1848 et celles de 1968. Les unes et les autres ont échoué à court terme. Mais le « printemps des peuples » de 1848 a suscité des aspirations inédites autour du « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ». Beaucoup d'États modernes, en premier lieu l'Allemagne et l'Italie, sont le fruit de cette agitation nationaliste.

Quant à l'année 1968, elle a conduit au triomphe de l'individu. Cet individu-roi hédoniste et soucieux de ses droits a supplanté le citoyen pénétré de ses obligations sociales. Il a entraîné les institutions traditionnelles dans un irrésistible déclin et s'est accommodé d'une nouvelle doctrine économique, le néolibéralisme, fondée sur le désengagement des États.

Prémices

Les années précédentes, joyeuses, exubérantes, décomplexées, portées par la jeunesse issue du « baby-boom » de la Libération, virent apparaître la minijupe, les seins nus sur la plage et la pilule, la marijuana et le LSD, les Beatles et les hippies, les yéyé et Salut les Copains. On conduisit aussi tambour battant la décolonisation. On se fit peur avec la guerre froide, pas si froide que cela d'ailleurs (Corée, Vietnam, Amérique latine). Enfin, on sauta à pieds joints dans la « société de consommation ».

Mais après les tensions et l'effervescence des années d'après-guerre (1944-1964), les Occidentaux voient « monter en un ciel ignoré des étoiles nouvelles ».

Peut-être faut-il en chercher l'origine dans les secousses de l'année 1962 ? Cette année-là, en effet, les deux super-puissances qui se disputent la suprématie mondiale se livrent à une partie de poker à haut risque autour de Cuba. L'Union soviétique de Nikita Khrouchtchev prétend y installer des batteries de missiles nucléaires, ce que ne peuvent tolérer les États-Unis de John F. Kennedy. Le monde tremble dans la crainte d'une guerre nucléaire fatale à l'humanité. In extremis, la tension retombe le 22 octobre 1962 après un ultimatum du président américain. Le risque de guerre s'éloigne. C'est un immense soulagement que viendra confirmer le traité de non prolifération nucléaire du 1er juillet 1968.

La même année, avec la fin de la guerre d'Algérie, les Européens soldent la période coloniale. Portugal mis à part, ils n'ont plus à s'occuper que d'eux-mêmes, au moins en théorie. De l'autre côté de la planète, le bloc communiste se fissure. L'Union soviétique et la Chine se brouillent pour de bon, la première n'hésitant pas à soutenir l'Inde dans son conflit frontalier avec la Chine, sur l'Himalaya.

Ces basculements géopolitiques ont des répercussions imperceptibles mais bien réelles sur les mentalités de chacun. Avec l'éloignement de la menace soviétique, les jeunes Occidentaux n'admettent plus, et pour cause, les engagements militaires au Vietnam et ailleurs. Avec la fin des pénuries, ils ne ressentent plus autant la nécessité du travail et de la discipline sociale.

Célébration du 4 juillet 1968 par un groupe de hippies de la Hog Farm (DR)

C'est ainsi qu'en 1964, le magazine Time évoque les premiers « hippies », jeunes gens aux tenues fleuries et aux cheveux longs, adeptes de la marijuana, aspirant au retour à la nature et à la paix universelle. Peace and Love s'affiche partout. La même année, des démographes discernent en Europe et en Amérique du Nord une baisse de la natalité annonciatrice de la fin du « baby-boom ». La famille et la maternité, si nécessaires qu'elles soient à la permanence des sociétés, ne sont plus pour les habitants des pays développés un horizon indépassable.

Le prodigieux effort de redressement économique de l'après-guerre touche à sa fin. Le chômage ne touche guère que 2 à 4% de la population active (la France elle-même compte 350 000 chômeurs au milieu des années 1960). Il n'en suscite pas moins une critique virulente du système capitaliste dans la gauche marxiste et dans la jeunesse étudiante... Celle-ci se montre à l'écoute de penseurs radicaux comme Michel Foucault, Jean-Paul Sartre, Louis Althusser, Noam Chomski et Herbert Marcuse.

Le tiers monde fait figure d'avant-garde de la civilisation. On communie dans le culte de Guevara, saint Sébastien de la Révolution tué en 1967 en Bolivie. L'Algérie et la Yougoslavie sont présentés comme des modèles d'économie autogestionnaire (!) par certains courants de gauche comme le PSU de Michel Rocard.

La révolution culturelle chinoise, déclenchée en 1966, et son chef Mao Zedong suscitent une vague d'idolâtrie dans les rangs de l'extrême-gauche. 

Par contre, le système soviétique, affaibli par ses échecs, ne fait plus guère rêver, y compris dans les pays satellites d'Europe centrale... Enfin, on reste muet de stupeur et d'incompréhension devant la guerre qui éclate au Biafra en 1967, première des guerres civiles qui vont dès lors ravager sans trêve l'Afrique post-coloniale (cinquante ans après, on se massacre encore au Sud-Soudan et autour des grands lacs mais personne ne s'en soucie plus).

D'autres menaces, encore imprécises, se font jour avec la première « marée noire » causée par l'échouage du pétrolier Torrey Canyon dans la Manche en 1967. L'opinion publique prend alors conscience des dangers d'une croissance industrielle effrénée. C'est le début des mouvements écologiques... mais il n'est pas encore question du réchauffement climatique (au contraire, on craint plutôt un hiver planétaire causé par les particules issues de la combustion du charbon : pluies acides et opacisation de l'atmosphère).

Brûlures

Pour ces raisons et d'autres encore, le monde entier bouillonne et frémit. Mais ce qui va déclencher les brûlures de 1968 tient principalement à un fait, la guerre du Viêt-nam

- Un tournant dans la guerre du Viêt-nam :

L'engagement américain au Viêt-nam s'est brutalement intensifié en 1966 avec le bombardement aérien des villes du Nord en 1966.

Mais dans un premier temps, l'opposition à la guerre est restée cantonnée aux campus universitaires et auxmilieux intellectuels.

C'est ainsi que Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre fondent à Stockholm un tribunal international en vue de juger les crimes de guerre étasuniens.

Le 21 octobre 1967, quelques dizaines de milliers de personnes se rassemblent à Washington devant le mémorial de Lincoln et rendent leur livret militaire. Cette opération Stop the Draft (« Halte à la conscription ») reçoit notamment le soutien du célèbre pédiatre Benjamin Spock. 

Capture d'un Vietcong près de l'ambassade américaine de Saigon (offensive du Têt, 1968) (DR)Tout bascule le 30 janvier 1968, quand les forces nord-vietnamiennes et vietcongs (communistes du sud-Viêt-nam) déclenchent l'offensive du Têt (Nouvel An vietnamien).

Une centaine de villes, dont Saigon et Hué, la capitale historique de l'Annam, sont simultanément assaillies par plusieurs centaines de milliers de combattants. Les Sud-Vietnamiens et leurs alliés américains se ressaisissent rapidement.

Échec militaire, l'offensive du Têt, menée en direct sous les caméras des journalistes occidentaux, n'en constitue pas moins pour les communistes un succès médiatique. Elle fait basculer l'opinion américaine contre la guerre. Les désertions se multiplient. Des dizaines de milliers de jeunes Américains s'établissent à l'étranger pour échapper à la conscription.

Les manifestations de protestation deviennent quasi-quotidiennes dans toutes les grandes villes étudiantes, en Amérique mais aussi en Europe et au Japon.

Manifestation contre la guerre du Vietnam à Vancouver (Canada), 1968 (DR)

- L'opposition à la guerre traverse l'Atlantique :

Les manifestations contre l'intervention américaine au Viêt-nam gagnent dès 1967 toutes les villes européennes, du moins celles qui hébergent des universités.

En Italie, l'agitation débute à l'université de Trente en 1966 avant de faire tache d'huile. En février 1967, les étudiants de Pise occupent le Palais de la Sapienza. En novembre, Milan et Turin sont touchées à leur tour. 

Les étudiants dénoncent tout à la fois la guerre du Viêt-nam et la raréfaction des débouchés professionnels !... Ils se distinguent de leurs homologues français par le fait qu'ils vont réussir dès le début de l'année 1968 la jonction avec les syndicats ouvrier et mener de concert des grèves de solidarité autour de l'emploi et des conditions de travail.

Les premiers affrontements sérieux avec la police se produisent le 1er mars 1968 à Rome, dans le parc de la Villa Borghese, devant la faculté d'architecture dont les autorités ont ordonné la fermeture.

Manifestations étudiantes à Rome en mars 1968 (DR)

Cette agitation va faire plusieurs victimes et perdurer jusqu'à l'automne 1969, justifiant le qualificatif de « Mai rampant ». Mais le Président du Conseil Aldo Moro et le secrétaire général du Parti communiste italien Luigi Longo s'évertuent en effet à maintenir le dialogue avec les étudiants, évitant que le pays ne soit bloqué comme la France...

À Berlin-ouest, l'opposition à la guerre du Viêt-nam se manifeste dès le week-end des 16 et 17 février 1968 avec la tenue d'un Congrès international sur le sujet, malgré l'opposition du maire de la ville. Il rassemble trois mille délégués de différents pays à l'appel du syndicat des étudiants socialistes allemands (SDS) dirigé par Rudi Dutschke (28 ans), dit « Rudi le Rouge » en raison de ses engagements marxistes.

Rudi Dutschke et Alain Krivine (à sa gauche) lors d'une manifestation à Berlin-Ouest les 16-17 février 1968 (DR)

Tout s'accélère le 11 avril 1968 quand Rudi Dutschke est atteint de deux balles dans la tête. Il va s'en tirer péniblement mais ses partisans mettent immédiatement en cause la presse populaire et conservatrice du groupe Axel Springer qui ne tarit pas d'insultes à son égard et a probablement influencé son meurtrier, un ouvrier du nom de Josef Bachmann (23 ans). L'assassinat de Martin Luther King, six jours plus tôt, a sans doute aussi encouragé le jeune homme à agir.

Dans toutes les villes allemandes se multiplent les manifestations dirigées contre le groupe de presse et les institutions américaines. Parmi les étudiants arrêtés par la police figure le fils du social-démocrate Willy Brandt, alors ministre des Affaires étrangères !

À Londres, le 17 mars 1968, 25 000 personnes marchent sur l'ambassade américaine en sautillant sur place et scandant : « Ho Ho Ho Chi Minh ! » Ils sont accueillis à coup de matraques par la police. Le meneur du mouvement est un étudiant pakistanais, Tariq Ali. 

Affiche de soutien au Vietnam (DR)Les manifestations vont se prolonger jusqu'à la fin de l'été, avec un facteur aggravant : la question raciale.

Le 20 avril 1968, en effet, Enoch Powell, un député conservateur de très grande érudition, prononce à Birmingham un discours magistral sur les méfaits présumés de l'immigration, resté connu sous le nom de Rivers of Blood speech (« Discours des Rivières de sang »).

L'Espagne, bien que sous la férule de Franco, n'échappe pas à la contestation. Les étudiants dénoncent l'engagement américain au Vietnam et plus encore le soutien de Washington à la dictature franquiste. L'Université de Madrid doit être fermée et évacuée manu militari par la police.

Au Japon, où le souvenir de l'occupation américaine demeure très pesant, la contestation étudiante prend un tour tout aussi violent avec des manifestations qui prennent pour cible les bases et les institutions américaines.

En France, tout débute le 22 mars 1968 dans une faculté de la région parisienne, à Nanterre, avec l'arrestation de six militants du Comité Viêt-nam. La faculté est perturbée pendant quelques semaines, jusqu'à ce que son recteur prenne la décision de la fermer, le 2 mai 1968. Aussitôt, les étudiants se transportent au coeur de Paris, à la Sorbonne.

Les autorités, dans l'affolement, décide de fermer celle-ci. Il s'ensuit de violentes échauffourées avec la police. Le mouvement étudiant culmine en intensité et fait l'objet d'une tentative de récupération par l'opposition politique et les syndicats le 13 mai, dixième anniversaire du vrai-faux coup d'État qui a ramené le général de Gaulle au pouvoir.

Finalement, ce dernier, après avoir donné l'impression de défaillir, reprend les choses en main. Il annonce solennellement à la télévision la dissolution de l'Assemblée nationale.

Aussitôt, le 30 mai, un million de ses partisans descendent en masse les Champs-Élysées. La fête est finie. On ne déplore que deux morts : un commissaire de police tué par un camion-bélier et un jeune manifestant tombé dans la Seine.

- La fracture raciale aux États-Unis :

La guerre du Viêt-nam a réveillé la fracture raciale aux États-Unis en dépit de l'abolition définitive des lois ségrégationnistes par le président Lyndon Baines Johnson.

C'est que les jeunes Noirs, du fait de leur condition modeste, sont en première ligne parmi les conscrits appelés à combattre en Indochine. Ils ont moins de facilités que les étudiants blancs des classes moyennes et supérieures à contourner la loi, se faire réformer ou  affecter dans la Garde nationale.

Les leaders noirs, au premier rang desquels le pasteur non-violent Martin Luther King (39 ans), ne manquent pas de souligner cette injustice et s'interrogent sur le bien-fondé d'une guerre menée par des opprimés (les Noirs) contre d'autres opprimés (les Vietnamiens).

En avril 1967, devant une foule immense réunie à New York sur la place des Nations, King se demande pourquoi envoyer des jeunes Noirs défendre à 16 000 km de chez eux des libertés « qu'ils n'ont jamais connues dans le sud-ouest de la Géorgie et dans l'est de Harlem » et pourquoi envoyer des garçons blancs et noirs se battre côte à côte « pour un pays qui n'a pas été capable de les faire asseoir côte à côte sur les bancs des mêmes écoles » ?

Martin Luther King sur la place des Nations (New-York) en avril 1967 (DR)

C'est dans ce contexte que le pasteur est assassiné sur le balcon d'un motel à Memphis (Kentucky) un an plus tard, le 4 avril 1968. Son assassin se dénoncera plus tard. C'est un repris de justice blanc, James Earl Ray.

Révulsés par la mort du pasteur, les ghettos noirs des grandes villes américaines sombrent aussitôt dans des émeutes d'une extrême violence. Émeutes et incendies atteignent même la capitale fédérale, jusqu'à 200 mètres de la Maison Blanche. 75 000 gardes nationaux sont déployés.

Cet Holy Week Uprising (« Soulèvement de la Semaine Sainte ») fait 39 morts et des dégâts comme les États-Unis n'en ont pas connu depuis la guerre de Sécession. Il est exploité par des extrémistes noirs adeptes de la violence et clairement racistes, tels les Black Panthers de Stokely Carmichael et Eldrige Cleaver.

Un quartier de Washington DC après les émeutes consécutives au meurtre de Martin Luther King

Les enjeux raciaux étasuniens prennent un tour inattendu aux Jeux Olympiques qui s'ouvrent à l'automne à Mexico.

Tommie Smith et John Carlos aux JO de Mexico le 17 octobre 1968 (DR)Le 17 octobre 1968, les athlètes américains Tommie Smith et John Carlos, respectivement 1er et 3e de l'épreuve du 200 mètres, baissent ostensiblement la tête et lèvent leur poing ganté de noir alors qu'ils sont sur le podium et que retentit l'hymne américain. Par ce geste de défi, ils affichent leur soutien aux Black Panthers !

Après Martin Luther King, voilà que les États-Unis pleurent également Robert Kennedy (43 ans), victime aussi des tensions raciales, d'une certaine manière.

Le populaire sénateur s'était fait connaître comme general attorney (ministre de la Justice) sous la présidence de son frère John Kennedy. Il était donné favori pour les élections présidentielles de la fin de l'année.

Robert Kennedy mourant, 5 juin 1968 (DR)Le 5 juin 1968, alors qu'il sort d'un hôtel de Los Angeles où il vient de remporter les primaires démocrates de Californie pour les prochaines élections présidentielles, il est touché de deux balles tirées à bout portant par un jeune Palestinien, Sirhan Sirhan, qui lui reprochait son soutien à Israël.

Sa mort laisse le champ libre à son rival Hubert Horatio Humphrey. Il est désigné comme candidat démocrate aux prochaines présidentielles par la Convention de Chicago, les 26-29 août 1968, alors que sévissent encore de violentes manifestations consécutives à la mort de Martin Luther King autour du centre de conférences où se tient la convention.

La candidature dissidente du démocrate George Wallace ajoute au trouble. Le gouverneur de l'Alabama est en effet ouvertement favorable à la ségrégation raciale ! Il sera sans surprise défait aux élections du 4 novembre 1968.

C'est en définitive le candidat républicain Richard Milhous Nixon qui sera élu au prix d'une entourloupe : le président sud-vietnamien Thieu a assuré qu'il ne soutiendrait en aucune façon le plan de paix proposé par son rival Hubert H. Humphrey ! Pragmatique, le président Nixon ne va pas moins amorcer la « désescalade » (retrait progressif des troupes américaines) et ouvrir à Paris des négociations de paix.

- À l'Est et au Sud, ça bouge aussi mais pour d'autres raisons :

Au-delà du « rideau de fer » qui coupe l'Europe en deux, on ne se soucie ni du Viêt-nam ni des Afro-Américains mais l'on commence à penser que la tutelle soviétique a assez duré, d'autant que Moscou a perdu de sa superbe depuis la reculade de Cuba.

En Tchécoslovaquie, l'un des pays les plus étroitement soumis à Moscou depuis le « coup de Prague » de 1948, une révolution de palais survient le 5 janvier 1968 avec le remplacement d'Antonín Novotný par Alexander Dubcek (47 ans) au secrétariat général du Parti communiste tchécoslovaque.

Dès le mois d'avril, défiant les Soviétiques et poussé de l'avant par les milieux intellectuels, Dubcek tente d'instaurer un « socialisme à visage humain ». Il supprime la censure, autorise les voyages à l'étranger et fait même arrêter le chef de la police. Beaucoup de Tchécoslovaques se ruent à la découverte de l'Occident sans prendre garde aux manoeuvres prémonitoires du pacte de Varsovie.

Au matin du 21 août 1968, les Européens se réveillent en état de choc. Des troupes blindées d'un total de 300 000 hommes ont envahi le pays dans la nuit sur décision de l'autocrate soviétique Leonid Brejnev. Des dizaines de milliers de parachutistes ont aussi atterri sur l'aéroport de Prague. Fin du Printemps de Prague.

Sans qu'il y paraisse, les Polonais n'étaient pas en reste et les milieux intellectuels s'agitaient tout comme à Prague. Mais le secrétaire général du Parti ouvrier unifié polonais Władysław Gomułka ne se laisse pas faire. Classé comme réformateur et libéral à son accession au pouvoir en octobre 1956, il est prêt à toutes les compromissions pour conserver le soutien des Soviétiques. 

Le 30 janvier 1968, la police arrête à Varsovie une cinquantaine d'étudiants qui manifestaient contre l'interdiction d'une pièce du répertoire classique (Les Aïeux d'Adam Mickiewicz) pour cause d'allusions antirusses ! C'est le début d'une agitation estudiantine qui culmine en mars avec la grève des universités et des échauffourées dans les rues, tout cela pour réclamer des droits triviaux qu'au même moment les étudiants occidentaux vouent aux gémonies ! 

Dans un discours au Palais de la culture, le 19 mars, Gomulka organise la contre-offensive en mettant en cause les menées de quelques étudiants « sionistes » (juifs). Il va dès lors réveiller l'antisémitisme résiduel de la population polonaise en mettant à pied les professeurs juifs et en conseillant aux juifs qui « aimaient Israël » (autant dire tous les juifs) de quitter le pays. Enfin, en août, il participe à l'invasion de la Tchécoslovaquie. Ainsi sauve-t-il momentanément sa place.

Répression de Tlatelolco (Mexico, 2 octobre 1968)Le reste du monde n'est pas épargné par l'agitation, qu'il s'agisse du Japon ou du Mexique. C'est dans ce dernier pays que surviennent les événements les plus sanglants de l'année, guerres et invasions mises à part.

Le 2 octobre 1968, soit une dizaine de jours avant l'ouverture des Jeux Olympiques de Mexico (12-27 octobre), des étudiants manifestent au centre de la capitale mexicaine, sur la place des Trois Cultures et dans le quarter avoisinant, dit Tlatelolco.

Les policiers, de façon délibérée, ouvrent le feu. On compte une vingtaine de morts selon le gouvernement, plus sûrement quelques centaines. Par cette répression brutale, le président Díaz Ordaz a voulu mettre un terme aux manifestations estudiantines avant l'ouverture des Jeux.

Cendres brûlantes

En dépit de leur apparent échec et du retour à l'ordre, les contestations étudiantes de l'année 1968 ont changé les sociétés européennes et dans une moindre mesure le reste du monde développé.

Elles ont d'une part débouché sur une violence terroriste inédite dans certains pays (Allemagne, Italie...) ainsi qu'en Amérique latine. Ce sont les « années de plomb ».

Elles ont plus généralement modifié la relation des citoyens à la société en promouvant l'individu. Cet individu-roi soucieux de ses droits a supplanté le citoyen pénétré de ses obligations sociales. Il a entraîné les institutions traditionnelles dans un irrésistible déclin, qu'il s'agisse des Églises, des syndicats ou des partis politiques. Il s'est aussi accommodé de l'émergence d'une nouvelle doctrine économique, née à Chicago autour du professeur Milton Friedman, qui va déboucher sur le néolibéralisme et le désengagement des États de la régulation économique...

Publié ou mis à jour le : 2019-12-18 09:22:59

 
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