Le libre-échange - Une doctrine qui n'a pas fait ses preuves - Herodote.net

Le libre-échange

Une doctrine qui n'a pas fait ses preuves

Publié ou mis à jour le : 2018-06-08 19:02:00

Le libre-échange est une idée neuve en Europe et dans le monde. Née dans le cerveau de quelques brillants esprits au Siècle des Lumières, l'idée séduit par son évidence théorique. 

« L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt d’acheter, l’autre à intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur les besoins mutuels. » écrit Montesquieu (L'Esprit des Lois, 1748).

Plus doctement, les partisans du libre-échange établissent un lien entre la croissance du commerce international et la croissance économique. Les deux allant de pair, ils y voient la preuve que le commerce est générateur de croissance et qu'il importe donc de le faciliter de toutes les manières possibles.

L'historien de l'économie Paul Bairoch voit quant à lui dans ce raisonnement un contresens dialectique (*). Selon lui, en effet, c'est parce que les économies nationales sont solides et en état de progresser qu'elles génèrent des échanges, leur solidité étant garantie par des protections raisonnables. Dès que l'on réduit ces protections, on déstabilise les économies nationales, on affaiblit leurs capacités de production et l'on a toutes les chances d'arriver à une crise économique et une rétraction des échanges. Un comble !

À l'examen des deux premières « mondialisations », à la fin du XVIIIe siècle et au milieu du XIXe siècle, on constate de fait que la doctrine libre-échangiste n'a pas fait ses preuves, n'en déplaise à ses propagandistes savants (411).

Allégorie du commerce, gouache sur ivoire (1745, Alexandre Marolles, dessinateur du Roy)

 
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Le libre-échange, une idée anglaise

Jusque-là adeptes du protectionnisme dans sa version la plus étroite, le mercantilisme, les gouvernants et les élites d'Occident évoluent au Siècle des Lumières, au moins dans les têtes.

Les Français, toujours en avance d'une idée, enterrent le mercantilisme. Au milieu du XVIIIe siècle, une pléiade de grands esprits réunis autour de François Quesnay (1694-1774), médecin de Louis XV, jettent les bases du libéralisme économique.

Pour eux, la politique « la plus sûre, la plus exacte, la plus profitable à la Nation et à l'État, consiste dans la pleine liberté de la concurrence », ce que l'on résume dans une formule : « Laissez faire, laissez passer ! » Considérant que les richesses viennent de la nature et de l'agriculture, ils se qualifient de Physiocrates (un néologisme qui vient du grec phusis, nature, et kratos, force).

Adam Smith (1723-1790)Turgot, le futur ministre de Louis XVI, publie un petit livre aujourd'hui oublié : Réflexions sur la formation et la distribution des richesses (1766). On y trouve l’essentiel des idées qui ont cours dans l’Europe des Lumières en matière d’économie et seront reprises dix ans plus tard par Adam Smith dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations (1776), un épais ouvrage dans lequel on a coutume de voir l’acte de baptême de l’économie politique, du libéralisme et du libre-échange.

Pour Adam Smith (1723-1790), chaque individu, en cherchant à optimiser son profit personnel, concourt à l'enrichissement de la nation. Y compris quand il trouve avantage à commercer avec l'étranger. Inutile donc d'ériger des barrières douanières, sauf, concède-t-il, « quand une espèce particulière d'industrie est nécessaire à la défense du pays ». Le libre-échange doit conduire à ce que chaque pays se spécialise dans ce qu'il fait de mieux, pour le profit de tous.

Sa thèse, touffue mais brillantissime, laisse toutefois planer un doute : si un pays est plus performant que tel autre en tout, en quoi ces deux pays ont-ils intérêt à commercialiser l'un avec l'autre et se spécialiser ? Le moins performant n'a-t-il pas intérêt à ériger des protections douanières pour conserver et améliorer le peu qu'il a ?

David Ricardo (Londres, 1772 – Gatcombe Park, 1823), Thomas Phillips, vers 1821Un banquier londonien retiré des affaires, David Ricardo (1772-1823), va apporter une réponse contre-intuitive et éblouissante dans son essai : Des principes de l'économie politique et de l'impôt (1817).

Sa « théorie des avantages comparatifs » demeure le fondement de la théorie libre-échangiste. Elle a été malheureusement mal comprise par les promoteurs actuels de la monnaie unique qui n'y ont pas décelé la condamnation implicite d'une zone monétaire incluant des régions de niveaux économiques très contrastés...

L'auteur montre par un petit raisonnement mathématique que les pays ont intérêt à se spécialiser dans les produits pour lesquels ils sont relativement plus productifs que les autres, même si, dans l'absolu, ils sont moins productifs que tous les autres (*).

Il n'y a rien à redire à l'analyse de David Ricardo si ce n'est qu'elle entretient le statu quo.

Dans son exemple du Portugal et de l'Angleterre, la spécialisation de chacun optimise les échanges mais aussi les fige pour l'éternité : le pays le moins efficace en termes de productivité perd tout espoir de voir le niveau de vie de ses concitoyens atteindre celui du pays le plus efficace (c'est de fait ce que l'on observe concernant le Portugal, toujours loin derrière l'Angleterre malgré ou à cause de plusieurs siècles d'échanges entre les deux pays).

La première critique de Ricardo vient de l'économiste allemand Friedrich List (1789-1846). Soucieux de voir son pays s'industrialiser, il déplore le statu quo implicite dans la théorie ricardienne des avantages comparatifs. Contraint de fuir l'Allemagne, il séjourne aux États-Unis à l'époque du président Andrew Jackson et y découvre l comment la république protège ses jeunes industries contre la concurrence redoutable des Britanniques. Ce protectionnisme a été mis en oeuvre par l'ancien Secrétaire au Trésor Alexander Hamilton.

De retour en Allemagne, List dénonce le libre-échange intégral préconisé par les économistes classiques. Sous le titre Système national d'économie politique (1841), il expose la nécessité pour tout gouvernant responsable de « protéger les industries dans l'enfance ».

Les expériences tumultueuses du XIXe et surtout du XXe siècles montrent que le libre-échange et le protectionnisme sont avant tout question d'opportunité et de pragmatisme. Les choix dogmatiques peuvent conduire à des catastrophes (...).


 
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