Octobre 2006 - Le gâchis arménien - Herodote.net

Octobre 2006

Le gâchis arménien

Les députés français ont voté une loi de circonstance pour pénaliser la négation du génocide arménien de 1915. Gros ennuis en perspective. Comme si le pays, plongé dans la plus grave crise de régime depuis la naissance de la Ve République, pouvait se permettre ce genre de bêtise ?!
[voir : La France malade de son Histoire]

Il y a dix mois, une pétition dénonçait la mainmise du Parlement sur l'Histoire à travers une série de lois «mémorielles» mettant en cause la liberté d'expression.

Voilà que les députés français ont récidivé en votant en première lecture le jeudi 12 octobre 2006 une loi qui punit jusqu'à un an de prison toute personne qui douterait que le massacre des Arméniens de 1915 relèvent du concept de génocide (notons que 106 députés sur 577 ont voté le texte, les autres s'étant en grande majorité abstenus).

Ce texte de loi, qui doit être confirmé par le Sénat avant d'entrer en application, a été ressenti par le gouvernement turc et la grande majorité des citoyens de ce pays comme une intrusion dans leurs affaires intérieures et une insulte à leur fierté nationale. C'est que la Turquie kémaliste admet mal qu'un Parlement étranger lui fasse la leçon. «Si le désir de nous voir assumer notre passé prend la forme d'un ordre, les Européens n'ont qu'à écrire notre histoire à notre place et nous demander de signer...» écrit le journaliste Cengiz Candar (Bügum, Istamboul).

La République turque ne nie pas la réalité des massacres commis à l'époque de l'empire ottoman mais enconteste l'ampleur et surtout réfute leur assimilation à un génocide. Cette interprétation de type «révisionniste» est contestée, soulignons-le, par la plupart des historiens et des gens qui se sont penchés sur la question (y compris Herodote.net !).

La position officielle dela République turque rappelle celle de la République Démocratique Allemande (RDA) qui, pendant l'occupation sovi鴩que, n'a jamais cru devoir faire amende honorable pour les crimes du IIIe Reich. On peut concevoir que ce déni soit condamné par une instance internationale comme l'ONU, beaucoup moins par une assemblée nationale.

Champ de ruines

Le vote du 12 octobre apparaît d'ores et déjà comme un énorme gâchis. Non seulement il affecte les relations franco-turques et peut in fine se révéler nocif pour la cause arménienne elle-même mais, pire que tout, il porte atteinte à la liberté d'expression et, sous couvert de louables intentions, ouvre la voie à de nouvelles censures.

– Coup dur pour la liberté d'expression

Conséquence la plus évidente de cette loi: les chercheurs qui analysent les documents relatifs au massacre des Arméniens de 1915 sont avertis qu'ils doivent de toute façon aboutir à la conclusion que ledit massacre relève de la catégorie très étroite des génocides sous peine de sanctions pénales (amende et/ou prison).

Plus généralement, la loi porte atteinte au droit de débattre de l'Histoire. Ce droit, comme le droit de débattre des sciences,d'art, de cuisine ou de politique, appartient à tout le monde, ce qui signifie d'accepter toutes les opinions, même les plus stupides. Viendrait-il au Parlement français l'idée d'emprisonner les gens qui contestent le darwinisme ou le réchauffement climatique ?... Plus gravement, la loi jette le discrédit sur la démocratie en posant des limites arbitraires à la liberté d'expression.

Si l'on punit en Franced'un an de prison quelqu'un qui douterait que les massacres de 1915 rentrent dans la catégorie des génocides, alors, du point de vue islamiste, on peut bien menacer de mort un prétendu philosophe qui, dans un quotidien à grand tirage, insulte le prophète vénéré par un milliard de musulmans (voir la chronique d'un certain Redeker complaisamment publiée par Le Figaro, le 19 septembre 2006). Peut-on insulter librement les religions et en même temps ériger en blasphème une opinion atypique sur l'Histoire ?... La liberté d'expression est comme la peine de mort. On est pour ou contre ce principe. On ne peut pas être «pour... mais avec des réserves».

– Les communautés contre la Nation

Comme pour prouver a contrario les bienfaits de la liberté d'expression, la loi du 12 octobre risque d'avoir sur la cohésion nationale des effets exactement contraires à ceux escomptés.

L'immigration turque a déjà été stigmatisée par la loi mémorielle de 2001 officialisant le génocide arménien et la nouvelle loi ne va rien arranger. Mais rien ne dit non plus que la cause arménienne sorte gagnante de l'affaire. Par esprit de contradiction, beaucoup de Français seront tentés de prêter une oreille plus attentive aux arguments fallacieux d'Ankara sur les événements de 1915.

Plus gravement, on voit mal maintenant comment éviter le débordement de revendications communautaristes et mémorielles. Des Antillais, fils métissés d'esclaves et de planteurs, aux descendants d'Africains en passant par les Kurdes, sans parler des juifs, protestants, descendants de cathares, Chouans et autres Camisards..., chacun va y aller de sa revendication.

Si les députés ont bradé la liberté d'expression pour satisfaire 500.000 Français descendants d'Arméniens, comment pourront-ils refuser la même chose aux représentants de ces groupes ?

- L'art de se faire des ennemis

La République turque, qui a été fondée en 1923 par Moustafa Kémal sur des bases ultranationalistes,ressent comme une humiliation l'intervention unilatérale du Parlement français dans ses affaires, humiliation d'autant plus vive que la France a pendantplusieurs siècles joui d'un grand prestige sur les rives du Bosphore.

On apprécie au passage l'incohérence, pour ne pas dire plus, de nos hommes politiques qui ont presque tous plaidé pour l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne malgré ses positions à l'opposé des valeurs occidentales contemporaines (pénalisation de l'athéisme et de la liberté sexuelle, nationalisme farouche...).

Dans le même temps, ils se la mettent à dos pour une affaire qui ne devrait relever que du débat civique comme le rappelle avec bon sens le président du Parlement turc. Et celui-ci de préciser que la France, «qui joue un rôle éminent pour étendre les droits de l'homme dans le monde», ne devrait pas voter une loi «limitant la liberté de pensée».

En piquant au vif la Turquie, le vote du Parlement français pourrait annuler les effets positifs des pressions des instances internationales et notamment européennes.

Calculs électoralistes

Pourquoi la France, seule au monde, se montre-t-elle si soucieuse d'un drame qui remonte à près d'un siècle ? La raison, quoi qu'en disent les députés, semble purement électoraliste. Elle tient à ce que la France compte près d'un demi-million de descendants d'Arméniens rescapés du génocide, sans doute la plus importante «communauté» arménienne hors d'Arménie.

Pour elle, nos élus ont voté en 2001 une loi qui officialise le génocide arménien. Cette loi ayant suscité l'ire de quelques Turcs et débouché sur la profanation de mémoriaux arméniens, le Parti socialiste asurenchéri et déposé un nouveau texte pour sanctionner ces actes...

Les rapporteurs de ce projet de loi se sont justifiés en arguant de la loi Gayssot de 1990 qui réprime la négation d'un «génocide» et la loi de 2001 qui officialise le génocide arménien. C'est la preuve qu'on ne peut abroger une loi liberticide sans les abroger toutes, à commencer par la loi Gayssot !

L'engrenage actuel confirme les craintes de l'historienne Madeleine Rebérioux, présidente de la Ligue des Droits de l'Homme, à propos de cette première loi mémorielle. Pour y mettre un terme et éviter de nouveaux dérapages, il importerait d'abroger les lois mémorielles, mais la majorité des citoyens et des élus n'y semblent guère disposés. Tant pis pour la liberté.

André Larané
Et le Rwanda ?...

Le vote de l'Assemblée nationale sur le génocide arménien apparaît pour le moins importun au regard de la protection accordée par la République française auxresponsables du génocide rwandais de 1994.

Beaucoup de dirigeants rwandais vivent paisiblement sur le sol national après avoir publiquement appelé au massacre des Tutsis et l'on peut légitimement craindre que l'on ne reproche dans quelques années cette impunité à la France, à ses dirigeants et à ses citoyens, dans les mêmes termes que celle-ci fait la leçon aux Turcs.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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