Le monde selon Donald Trump

La paix à Riyad, sans les intéressés et sans l’Europe

23 février 2025. Les tractations américano-russes autour de l’Ukraine méritent à coup sûr le qualificatif « historique » même si nous n’en connaissons pas encore l’issue. Plus sûrement que la chute du mur de Berlin (1989), elles consacrent la fin de l’ordre international né de la chute du nazisme et plus gravement la fin de l’Europe en tant qu’acteur politique.

Plusieurs indicateurs en font foi : le choix de Riyad plutôt que d’une démocratie pour les discussions ; la mise à l’écart des Européens et notamment de deux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (France et Royaume-Uni) ; la subordination militaire des Européens au Pentagone ; le traitement humiliant infligé au président Zelensky et à l’Ukraine, qui résiste envers et contre tout à l'offensive russe.

Vladimir Poutine et Donald Trump pourraient donc se retrouver dans les prochaines semaines à Riyad, capitale de l’Arabie saoudite, où les ont précédés les chefs de leur diplomatie, le ministre Sergueï Lavrov et le Secrétaire d’État Marco Rubio.

Riyad, capitale mondiale de la Paix !

Les deux présidents seront accueillis à Riyad par le prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS), un jeune homme au palmarès déjà impressionnant : l’agression du Yémen en 2015 et la mort du journaliste Jamal Khashoggi en 2018. Notons que Vladimir Poutine est lui-même poursuivi par la Cour Pénale Internationale de La Haye en raison du comportement criminel de ses troupes dans le Donbass… Heureusement pour lui, ni l’Arabie, ni les États-Unis, ni bien sûr la Russie ne reconnaissent la CPI ! Félicitons-nous pour le moins que Donald Trump n’ait quant à lui aucun crime de sang à se reprocher, seulement des infractions financières, des viols et un appel à la sédition en janvier 2021 !

Voilà donc le lieu et les nouveaux visages de la diplomatie planétaire. Songeons que pendant le demi-millénaire précédent, c’est sur le sol européen que furent conclus la plupart des grands traités internationaux, généralement dans des villes paisibles, voire des villes d’eau !

Le droit de brigandage supplante le droit international

Les paix les plus réussies et les plus durables furent celles fondées sur la recherche du compromis, avec la volonté de ne pas humilier les vaincus. Le meilleur exemple en est le Congrès de Vienne (1815), qui assura à l’Europe occidentale près d’un siècle de paix et de prospérité, à peine troublée par les guerres de Bismarck (deux mois de batailles tout au plus). Le pire contre-exemple est certainement le traité de Versailles (1919) qui mit fin à la Première Guerre mondiale tout en semant les ferments de la Seconde.

Les négociations autour de l’Ukraine annoncent un total effacement des règles diplomatiques patiemment ébauchées par les États-Nations d’Europe depuis la Renaissance, théorisées par Hugo Grotius (1583-1645) et concrétisées par l’ONU en 1945.

Dans la guerre en Ukraine, comme aussi dans la guerre des Grands Lacs africains, c’est désormais le droit du plus fort qui s’exerce. Mais il serait sans doute plus exact de parler du droit de brigandage :
• L’occupation brutale du Kivu (RDC) par le Rwanda était motivée par l’appropriation des richesses du sous-sol,
• De même, le lâchage de l’Ukraine par les États-Unis, après que ceux-ci l’eussent convaincue en 2008 d’entrer dans l’OTAN et s’opposer à la Russie, paraît clairement motivé par la convoitise des terres rares et autres minerais présents en grandes quantités dans son sous-sol.

C’est ce qui ressort des propos du président Trump : il a évalué à cinq cent milliards de dollars les « prêts » américains à Kiev sous forme d’armements et en exige le remboursement en nature, par un accès aux réserves en minerais de l’Ukraine... Cela dit, on se demande comment Kiev pourra s’exécuter, lesdites réserves étant concentrées dans le Donbass que la Russie prétend annexer !

Ce droit de brigandage n'est pas nouveau. Il nous renvoie au XIXe siècle quand les Anglais, suivis par les Français, les Allemands, les Japonais... ont entrepris de piller l'empire chinois par le biais des « traités inégaux » et de la « diplomatie de la canonnière »

Les dettes de guerre doivent-elles s’ajouter au prix du sang ?

L’idée qu’un pays exige le remboursement des prêts consentis à un allié est propre aux États-Unis. On l’a observé en 1919 quand ceux-ci ont réclamé aux pays de l’Entente (Angleterre, France, Italie) le remboursement de leurs prêts, soit environ dix milliards de dollars. Après dix ans de disputes, ils ont encaissé deux milliards. Rien de tel heureusement dans la Seconde Guerre mondiale : le président Roosevelt a consenti à ses partenaires européens, y compris soviétiques, de généreux « prêts-bails » : les bénéficiaires étaient supposés restituer le matériel à l’issue du conflit ou à payer une consommation modique en cas de détérioration !

Notons que les Anglais n’ont jamais prétendu recouvrer toutes les avances faites à leurs alliés (la « cavalerie de Saint-Georges ») dans les guerres contre Napoléon. Quant au malheureux Louis XVI, c’est à fonds perdus qu’il a financé la guerre d’Indépendance de George Washington, qui a abouti à la naissance des États-Unis en 1783. Cette générosité l’a conduit à assécher le Trésor public. Pour restaurer les finances de la France, il a dû convoquer les états généraux avec les conséquences que l’on sait… En ces temps difficiles, le gouvernement de François Bayrou serait bien inspiré de rappeler cette dette à nos amis et alliés américains !

Le retour du droit de conquête

Les Causes politiques de la guerre en Ukraine (André Larané)Au moins les précédents bénéficiaires de l’aide américaine ont-ils pu s’en féliciter, cette aide les ayant libérés d'un agresseur. Mais l’Ukraine ? Encouragée par l’OTAN et l’Union européenne à s’armer à tout va dès 2014, encouragée par le Britannique Boris Johnson et l’Américain Joe Biden à résister plutôt que négocier sitôt après l’invasion du 24 février 2022 (voir Les Causes politiques de la guerre en Ukraine), l’Ukraine a rempli sa mission dans l’honneur. La voilà larguée par son seul allié significatif (les Européens ne comptent pas).

Un million de morts et de blessés dans les deux camps et un pays détruit, tout cela pour en revenir aux accords de Minsk de février 2015 ou aux négociations d’Istanbul de mars-avril 2022, voire pire, avec l’annexion formelle par la Russie du Donbass (l’Est de l’Ukraine).

Voilà une nouvelle fois des annexions de territoires sans accord international. On a déjà connu cela au cours du demi-siècle écoulé avec l’occupation brutale de la moitié nord de Chypre par la Turquie en 1974, dont chacun s’est accommodé, puis le démembrement de la Yougoslavie et de la Serbie elle-même, et plus récemment, en 2023, l’occupation et le nettoyage ethnique du Haut-Karabagh par l’armée du grand dirigeant « européen » Ilyan Aliev.

Ce qui change aujourd'hui, c'est que l'annexion du Donbass et de la Crimée se négocie avec la caution des États-Unis eux-mêmes qui sont à l'initiative des grands principes inscrits dans la Charte de l’Atlantique (1941) et celle de l’ONU (1945).

États-Unis : un Empire est né

Faut-il nous en étonner? Le président Trump suit une politique de puissance dans la continuité de ses prédécesseurs avec simplement une différence dans la méthode : il ne prend pas de gants pour exprimer ses objectifs.

C'est que les États-Unis ont changé depuis 1945. Ils ne sont plus l'enfant de l'Europe mais par le biais de l'immigration asiatique et latino-américaine, sont devenus un « pays-monde » pour lequel l'Europe est un partenaire comme un autre.

Plus gravement, les États-Unis sont à un tournant institutionnel comme l'attestent les dérives de ces dernières décennies, de l'agression de l'Irak sous la présidence de George Bush Jr (2003) à l'assaut du Capitole (6 janvier 2021)... sans oublier le mauvais coup porté à la France par Joe Biden avec l'annulation de la vente de sous-marins à l'Australie (septembre 2021). Ne soyons donc pas trop surpris par l'élection haut la main de Donald Trump (5 novembre 2024).

Ces dérives, selon l'intuition de l'universitaire Benjamin Olivennes, manifestent la transformation des États-Unis en une forme d'Empire à vocation planétaire, transformation qui n'est pas sans analogie avec la naissance de l'Empire romain ! Comme au Ier siècle av. J.-C., nous voyons une république menacée d'implosion du fait de ses tensions internes et conduite à se réformer pour retrouver un nouvel équilibre.

Les atouts de ce nouvel « empire » en gestation sont manifestes : c'est d'abord une bonne santé démographique qui les distingue de leurs rivaux potentiels, la Chine ou encore la Russie, pour ne rien dire de l'Europe. C'est aussi et surtout une attirance irrésistible sur les élites scientifiques et intellectuelles du monde entier, promptes à renouveler les rangs de ses propres élites... comme aux Ier et IIe siècles de notre ère les élites du monde méditerranéen à l'égard de Rome. 

La fin de l’Europe

Attendons-nous maintenant à de nouvelles conquêtes avec la caution de Washington. L’Azerbaïdjan va bientôt pouvoir s’emparer du Nakhitchevan arménien et l’Union européenne ne remettra pas en cause pour autant sa présence au Conseil de l’Europe et à la Cour européenne des droits de l’Homme…

Le maillon faible de l'ordre international est bien aujourd'hui le continent européen, à savoir l'Union européenne et bien sûr son hinterland avec la Russie (Ukraine, Moldavie).

« Nous sommes dans un moment de bascule historique et on se rend compte que les élites ne sont pas au rendez-vous », observe le politiste Rémi Lefebvre. « Ces élites apparaissent décontenancées, comme des lapins pris dans les phares d’une voiture, se cantonnant – au mieux – au registre de la déploration » (Le Monde, 21 février 2025). Cette observation n’est pas limitée à la France, elle vaut pour tous les dirigeants européens, y compris les Britanniques et les hiérarques de la Commission européenne. Dans Le Point du 18 février, le professeur américain Yascha Mounk décrit des forces politiques traditionnelles « à bout de souffle »« somnambules »« reliques d’un passé aboli », « des figurants qui continuent à débiter leur texte »

L'effacement de l'Europe résulte des choix de ses élites depuis l'implosion de l'URSS en 1991. Elles ont cru pour de bon à la fin de l’Histoire. Elles ont  changé l'ADN de l'Europe sans égard pour la démocratie et les préférences exprimées par les citoyens (sur le traité constitutionnel de 2005, sur l'immigration de masse, sur l'ouverture aux produits industriels et agricoles des pays à bas coût, etc. 

Elles ont inscrit dans des traités à valeur constitutionnelle la suppression des frontières tant internes qu’externes (libre circulation des marchandises, des capitaux et des hommes) et placé les libertés individuelles au-dessus du droit des États et de leur sauvegarde. Elles ont rogné leurs dépenses militaires et confié leur protection au Pentagone, par le biais de l’OTAN. Elles ont en contrepartie accepté l’extraterritorialité du droit américain, une extravagance qui permet à Washington d’imposer ses règles et ses choix aux entreprises européennes.

Les belles paroles n'y peuvent plus rien changer et l'on imagine mal que des dirigeants qui se couchent devant l'Algérien Tebboune, le Turc Erdogan ou l'Azéri Aliev puissent demain faire fléchir l'Américain Trump, pour ne rien dire du Russe Poutine ou du Chinois Xi. 

Pour l’historien Georges-Henri Soutou, spécialiste de l’Histoire contemporaine et de la guerre froide, la fin de la guerre en Ukraine devrait signifier la fin de l’Union européenne dans sa version maastrichienne. Nous y sommes. Reste à se demander s'il en résultera un sursaut démocratique au sein des grands États européens dont la France ou un effondrement généralisé (comme la Chine du traité de Nankin de 1842).

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2025-03-20 14:58:14

Voir les 35 commentaires sur cet article

Christian (19-03-2025 07:46:26)

Les Américains et les Russes se seraient mis d'accord sur un "cessez-le-feu partiel" (?) en Ukraine, mais les Ukrainiens ne sont même pas informés du contenu exact de cet accord. Dans le même temp... Lire la suite

Nicolas (09-03-2025 23:18:38)

Article intéressant tous comme les commentaires. Pour ma part, ayant étudié et travaillé à letranger, notamment en Asie, je me permets de livrer mon analyse. Après l'effondrement du monde bipo... Lire la suite

Brazz (09-03-2025 16:24:35)

Quand on regarde l'Histoire, ce qui devrait être central ici, on constate la pérennité des comportements du point de vue de la Russie, y compris sa corruption et ses grands moments de désordres, e... Lire la suite

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