Guerres du Congo (1996-...)

Une Grande Guerre africaine dans l'indifférence générale

Le 26 janvier 2025, les rebelles tutsis du M23 secondés par l’armée rwandaise du président Paul Kagame se sont emparés de Goma (un million d'habitants), capitale de la province orientale du Nord-Kivu (RDC). La chute de Goma illustre la domination du petit Rwanda (26 000 km2, 14 millions d'habitants en 2022) sur l'immense Congo (2,4 millions de km2, 100 millions d'habitants en 2022).

C'est un nouveau rebondissement dans la succession de guerres qui a immédiatement suivi le génocide du Rwanda. Celui-ci a laissé huit cent mille morts. Celles-là au moins trois millions et demi à ce jour (essentiellement pour cause de maladies et malnutrition). Rien qu'en 2022, les organisations internationales assurent qu'un million de personnes auraient été déplacées à Goma et dans les environs. À quoi s'ajoutent les dizaines de milliers de femmes victimes de viols et autres sévices. Sans compter aussi l'exploitation de plusieurs dizaines de milliers d'hommes dans les mines de coltan, lithium et autres minerais précieux au Nord-Kivu et dans la province voisine du Sud-Kivu.

Cela fait de ce conflit le plus meurtrier depuis la guerre de Corée (1950-1953), voire la chute du nazisme. Mais il se déroule loin des caméras et loin de l'Europe. Qui s'en soucie en Occident et qui oserait diaboliser Paul Kagame, pourtant coupable d'une agression caractérisée encore plus brutale que celle de l'Ukraine par Vladimir Poutine ?

Ces guerres du Congo, qui se déroulent dans l'indifférence la plus totale des pays développés, impliquent tous les pays de la région (Rwanda, Ouganda, Zambie, Angola...). Elles ne sont pas dues à des motifs de puissance ou des querelles ethniques, simplement à l'envie des uns et des autres de mettre la main sur les ressources du Congo. Cet État invertébré et sans véritable administration est en effet aussi un « scandale géologique » devenu indispensable à la satisfaction de nos besoins en IA, téléphones portables de dernière génération, batteries de SUV et autres bijoux hightech...

André Larané

Exploitation minière du cobalt au Congo. Agrandissement : Extraction de la wolfamite par des enfants et de la cassérite dans la mine du territoire de Kailo (RDC).

Une guerre appelée à ne jamais finir !

Conséquence directe du génocide du Rwanda, les « guerres des Grands Lacs » trouvent leur origine dans l'accession au pouvoir de Paul Kagame à Kigali, en juillet 1994. Le chef de la minorité tutsi du Rwanda a pu mettre fin au génocide déclenché par la majorité hutu le 6 avril précédent. Mais sa victoire a entraîné la fuite d'un million de Hutus au Congo, dans la région du Kivu.

Cette région volcanique, en bordure occidentale du lac Tanganyika, au sud, et du lac Kivu, au nord, est fertile, dotée d'un riche sous-sol et peu peuplée (120 000 km2 et 15 millions d'habitants en 2022), ce qui en fait l'exutoire naturel du Rwanda et du Burundi, deux petits pays saturés d'hommes.

Les réfugiés hutus s'installent dans des camps improvisés autour de Goma (capitale du Nord-Kivu) et Bukavu (capitale du Sud-Kivu). Très vite, ces camps vont devenir des bases arrière pour des milices hutues « Interahamwe » responsables du génocide et désireuses de prendre leur revanche sur les Tutsis. Elles commencent par s'en prendre aux populations Banyamulenge de la région ; il s'agit de Tutsis installés au Congo depuis le siècle précédent.

Paul Kagame, encore mal assuré de sa victoire, voit le danger et entreprend de le détruire. À défaut de pouvoir intervenir avec ses propres hommes, il va s'appuyer sur les Banyamulenge et aussi fomenter une rébellion contre le régime du président Mobutu, au pouvoir depuis déjà 32 ans à Kinshasa, capitale du Congo, alors appelé Zaïre. C'est le premier épisode de cette guerre qui n'en finit pas.

- La première guerre du Congo (1996-1997) :

L'agent de la rébellion contre Mobutu est un chef de guerre du nom de Laurent-Désiré Kabila, qui a fait ses armes trente ans plus tôt aux côtés de Che Guevara. Il bénéficie du soutien du Rwanda mais aussi de l'Ouganda et du Burundi voisins. Ces trois pays de la frontière orientale du Congo sont fertiles et bien arrosés mais dépourvus de ressources minières et surtout surpeuplés. Ils sont tous les trois intéressés à la chute du régime zaïrois et au dépeçage du territoire congolais.

L'armée rwandaise, dite Armée patriotique rwandaise (APR) vient en appui de l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo-Zaïre (AFDL) formée par Kabila.Les hostilités débutent le 24 octobre 1996. Les troupes se livrent à des massacres de réfugiés hutus. C'est au point qu'une commission d'enquête de l'ONU lancent des accusations de crime contre l'humanité et génocide... Elles avancent par ailleurs vers Kinshasa sans rencontrer de grande résistance de la part de l'armée, surtout occupée à piller le pays.

Le 16 mai 1997, Mobutu s'enfuit au Maroc et le lendemain, Kabila prend le pouvoir, mettant fin à la première guerre du Congo. Le pays est rebaptisé République Démocratique du Congo (RDC).

- La deuxième guerre du Congo (1998-2001) :

Faussement surnommé Mzee (« le Sage » en swahili), Joseph-Désiré Kabila se révèle aussi brutal, autoritaire et corrompu que son prédécesseur. Il est le jouet des hommes d'affaires étrangers cependant que les habitants de Kinshasa s'irritent de la présence envahissante des Rwandais qu'ils qualifient de Nilotiques (par opposition aux Bantous), selon une expression employée par les anthropologues de l'époque coloniale.

le Mouvement de libération du Congo (MLC), soutenus par l'Ouganda, et les Tutsis du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) soutenu par le Rwanda. , qui administrera, à la suite d'un redécoupage territorial, la zone du Nord-Kivu, convoitée pour ses richesses minérales et foncières. Le gouvernement de la RDC, basé à Kinshasa, arme de son côté des milices d'autodéfense, les Mai-Mai, et les FDLR (rebelles hutus rwandais) pour lutter contre les rebelles.

Le 14 juillet 1998, Kabila congédie son chef de cabinet rwandais et le remplace par un Congolais. C'en est fini de la lune de miel avec le Rwanda et l'Ouganda. Le 2 août 1998, ces derniers suscitent une mutinerie à Goma, dans les contingents tutsis (Banyamulenge) de l'armée congolaise puis constituent un Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) composé pour l'essentiel de Banyamulenge. Celui-ci ne tarde pas à s'emparer de Goma.

Mais Joseph-Désiré Kabila obtient de son côté l'appui militaire de ses voisins du sud, la Namibie, la Zambie et l'Angola, désireux de prendre leur part du gâteau congolais. La guerre reprend, plus violente que jamais. À Kinshasa, les habitants font la chasse aux Rwandais, lesquels sont victimes du « supplice du pneu » (on met un pneu autour du cou de la victime et on l'enflamme).

De leur côté, les agresseurs, le Rwanda en premier lieu, prennent la mesure des richesses minières du Congo et dès lors, la guerre va changer de nature. D'ethnique et nationale, elle devient purement prédatrice, chacun tentant de s'approprier les régions minières et leur production. C'est le constat que fera l'ONU en 2001 : « Les principaux motifs du conflit en RDC sont devenus l’accès à cinq ressources minérales de première importance : coltan, diamant, cuivre, cobalt et or, ainsi que le contrôle et le commerce de ces matières. »

- Une trêve de courte durée (2002-2003) :

Laurent-Désiré Kabila (27 novembre 1939, Lukasi, ex-Jadotville ; 16 janvier 2001, Kinshasa)De graves tensions surviennent entre Paul Kagame et son homologue ougandais Yoweri Museweni, un homme d'État tout aussi rigide que lui. Le RCD se déchire cependant qu'à Goma, sa mainmise est de plus en plus mal supportée par la population. De son côté, le régime congolais, appuyé par ses alliés, grignote du terrain dans la région.

Un premier cessez-le-feu est conclu le 10 juillet 1999 à Lusaka (Zambie) et des troupes des Nations Unies (la MONUC) sont envoyées au Congo pour le faire respecter. Néanmoins, la guerre continue plus ravageuse que jamais. L'Ouganda constitue une nouvelle milice, le Mouvement de libération du Congo (MLC), cependant que Kinshasa monte la sienne avec des réfugiés hutus : les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), toutes ces milices étant entretenues par l'exploitation et l'exportation des minerais du sous-sol congolais.

Le 16 janvier 2001, Laurent-Désiré Kabila, devenu impopulaire jusque dans son entourage, est assassiné par un garde du corps dans son palais de marbre de Kinshasa. Le Parlement du Congo, peu soucieux d'en rajouter aux divisions internes, désigne à l'unanimité son fils Joseph Kabila (29 ans) comme successeur.

Contre toute attente, Kabila va stabiliser son régime cependant que Kagame va éprouver des difficultés de plus en plus grandes à contenir les oppositions au sein de son armée et des milices. De guerre lasse, la RDC, le Rwanda et l'Ouganda signent des accords de paix. 

Un premier accord est signé à Sun City (Afrique du sud) le 19 avril 2002 puis, le 30 juillet 2002, par l'accord de Pretoria, le Rwanda et la RDC s'engagent au retrait des 20 000 soldats rwandais du Congo et au démantèlement de la milice Interahamwe. Enfin, le 6 septembre 2002, l'accord de Luanda (Zambie) formalise la paix entre la RDC et l'Ouganda...

Des véhicules blindés Urubatt de la MONUSCO patrouillent dans les rues de Goma pour la protection civile (juillet 2012). Agrandissement :  Les Casques bleus de la MONUSCO d'InBatt 2 défendent leur base de Kiwanja alors que les rebelles du M-23 attaquent la ville. Plusieurs blessés sont évacués, Kiwanja le 25 juillet 2012.

- La première guerre du Kivu (2004-2011) :

Laurent Nkunda, le chef des Banyamulenge, communauté du Sud-Kivu (RDC)Une courte période d'espoir s'ouvre. Elle est interrompue en 2004 par la rébellion du chef tutsi Laurent Nkunda, général déchu de l'armée congolaise, qui prend la tête du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP). Il est arrêté le 22 janvier 2009 et un nouvel accord de paix est conclu sous la pression internationale le 23 mars 2009 entre le Rwanda et le Congo. 

Le Rwanda n'en continue pas moins de soutenir la rébellion tutsie au Kivu et la RDC de protéger les milices hutus. Bien que celles-ci soient très affaiblies et ne représentent plus de danger pour le Rwanda, Paul Kagame en prend prétexte pour maintenir sa pression sur la RDC et entretenir la guerre au Kivu.

- La deuxième guerre du Kivu (2012-2013) :

En mars 2012, quand le gouvernement congolais projette de déployer les contingents Banyamulenge issus du CNDP loin du Kivu, ces derniers se mutinent et ils créent un mouvement nommé M23 en référence aux accords du 23 mars 2009 qu’ils accusent Kinshasa de violer.

Bosco Ntaganda, condamné à 30 ans de prison pour crime contre l'humanité par la CPI.Le chef du M23 est le « général » tutsi Bosco Ntaganda, un officier de l’armée rwandaise qui a remplacé Laurent Nkunda. Il est surnommé « Terminateur » et sa brutalité lui a valu d'être inculpé pour crimes de guerre par la Cour pénale internationale (CPI). Un Tutsi congolais, le « colonel » Sultani Makenga, lui est adjoint à la tête du M23.

Fort de près de 5000 hommes bien entraînés et très largement aidés par le Rwanda, le M23 surclasse sans peine les Forces Armées  de la RDC sous le regard aussi passif qu’impuissant des Casques Bleus de la Monusco. Le 20 novembre 2012, il entre dans Goma.

Cette fois, l'ONU ne reste pas inactive et assomme le Rwanda de sanctions, de sorte que les assaillants se retirent de Goma au bout de dix jours. Les Casques Bleus de l'ONU, sous le nom MONUSCO, se voient attribués un mandat offensif et non plus seulement d'interposition. Ils secondent l'armée congolaise ou du moins ce qui en tient lieu de sorte que dès le 9 décembre 2012, le M23 entre en négociations à Kampala (Ouganda).

Le mouvement rebelle entre en dissension avec d'un côté les partisans de Sultani Makenga, de l'autre ceux de Bosco Ntaganda. Devenu trop encombrant, ce dernier est lâché par Kigali et choisit de se livrer à la CPI pour éviter d'être « liquidé »

Le 12 décembre 2013 enfin, par un accord de paix conclu à Nairobi (Kenya), le M23 accepte de s'auto-dissoudre. Toujours soutenu par le Rwanda, il survit néanmoins dans la clandestinité jusqu’en 2017, quand ses membres réapparaissent dans la région de Rutshuru.

À Kinshasa, au terme de la première élection régulière depuis l'indépendance du pays, Joseph Kabila cède la présidence à Félix Tshisekedi...  

Des combattants du M23 fidèles à Bosco Ntaganda courent le long de la route en direction de Goma tandis que les Casques bleus observent un rassemblement de personnes armées au nord de la ville, le 1er mars 2013. © MONUSCO/Sylvain Liechti

- La troisième guerre du Kivu (2021-...) :

Le mouvement rebelle M23 renaît officiellement de ses cendres en 2021 et reprend le combat un an plus tard, toujours avec le soutien actif du Rwanda de Paul Kagame. Une fois encore, celui-ci prétexte les liens de l’armée congolaise avec les génocidaires hutus du FDLR pour intervenir à ses côtés. Mais la véritable raison de son engagement est bien plutôt un projet routier reliant Goma à l’Ouganda, dont l’ouverture permettrait d’exporter les ressources du Kivu sans passer par le Rwanda !

Très vite, le M23 gagne du terrain, jusqu'à mettre la main sur l’immense mine de coltan de Rubaya. Enfin, il entre une nouvelle fois dans la ville de Goma sans que cette fois, l'ONU et les grandes puissances réagissent autrement qu'en paroles. Le Prix Nobel de la paix 2018, le gynécologue congolais Denis Mukwege, « l’homme qui répare les femmes », dénonce une fois de plus en vain le « régime criminel » de Kigali.

Les dirigeants occidentaux semblent tétanisés par Paul Kagame, soit qu'ils rechignent à condamner l'homme contre lequel fut lancé le génocide de 1994, soit qu'ils craignent comme le président français Emmanuel Macron et ses prédécesseurs que soient relancées les absurdes accusations de complicité de la France avec les génocidaires, soit et notamment le président français Emmanuel Macron 

La plus grande partie des minerais rares, de l'or et des pierres précieuses du Kivu transite désormais par le Rwanda et la mainmise de celui-ci sur le Kivu semble acquise, bien qu'en violation du droit international (une de plus) et avec une brutalité qui n'a rien à envier aux entreprises coloniales du XIXe siècle.

Le résultat se voit au contraste entre le Rwanda et le Congo. Le premier est chouchouté par les investisseurs de tout poil et son rôle géopolitique en Afrique centrale est sans commune mesure avec sa taille ; il affiche une prospérité enviable en Afrique et sa modernité relative est illustrée par une fécondité tombée de 8 enfants par femme en 1985 à 3,75 en 2022. Rien à voir avec la RDC, un nain politique et économique, avec une fécondité qui reste accrochée à 6 enfants par femme depuis 1960 (l'un des niveaux les plus élevés du monde).


Publié ou mis à jour le : 2025-02-14 11:35:21

Voir les 5 commentaires sur cet article

Christian (22-02-2025 12:33:13)

Si le rapprochement entre les Etats-Unis de Trump et la Russie de Poutine a de quoi inquiéter l’Ukraine et les principaux pays européens, elle aura peut-être des conséquences bénéfiques dans l... Lire la suite

BOUBOU (14-02-2025 10:56:13)

Bonjour, Très bon résumé de la situation et sans les erreurs factuelles que l'on voit souvent. En introduction, vous indiquez que ce n'est pas une guerre ethnique ou de puissance. Je pense que c'es... Lire la suite

CLN (03-02-2025 13:14:49)

Bon résumé d'une situation bien mal présentée par l'ensemble des media. Les vrais responsables ne sont-ils pas Chine, USA, Européens qui veulent lithium et cuivre à bon marché pour leur confor... Lire la suite

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