Satire et liberté

La conciliation impossible ?

Depuis de nombreuses années aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni et maintenant dans le reste de l’Europe se diffusent des pratiques de censure, d’ostracisme, d’anathèmes, de menaces, de destruction ou de vandalisme d’œuvres d’art, de tentative de révisions linguistiques et historiques, de campagnes de lynchage médiatiques sur les réseaux sociaux.

Elles sont le fait de militants ou d’associations se revendiquant « de genre » (femmes, homosexuels, transsexuels, etc.) ou « racialisées ». Les exemples se multiplient, laissant craindre un amoindrissement de la liberté d’expression.

Thierry Vissol

Gabriele Corvi (Italie), Effacer. Agrandissement : Christian Durando (Italie), Autocensure (Dessins LIBEX2021).

« Le sexe n’est pas un sentiment »

La question du genre (ou de la fluidité de cette notion biologique commune à toutes les espèces animales) est devenue un thème d'ostracisme. Simon Reynolds et Joy Press, dans un essai sur la culture rock Sex revolts, Rock'n'roll, gender and rebellion (2021), considèrent que le rock est ontologiquement misogyne et sexiste, phallocratique et machiste, et formerait « la pierre angulaire d'un projet politique international qui vise à restaurer les valeurs traditionnelles, y compris les hiérarchies de genre et les rôles sexuels » !

Suzanne Moore, journaliste réputée du Guardian, a décidé de quitter le journal en novembre 2020 après avoir été accusée de transphobie par 338 membres du personnel du journal. Elle avait en effet défendu Selina Todd, professeure d'histoire contemporaine à Oxford, « déprogrammée » d’une conférence, puis menacée et insultée en ligne, car accusée d’être « transphobe ». Trouvant cela insupportable, Moore avait signé un article dans lequel elle écrivait : « Le sexe n’est pas un sentiment. Femelle est une classification biologique qui s’applique à tout le règne animal  ».

Patrick Lamassoure (France), Oui-Oui et NON-NON (dDessin LIBEX2021).

Le chef d’orchestre Riccardo Muti, dans une interview accordée au Corriere della Sera le 29 juin 2021, regrette que, de plus en plus, « lorsque l'on prépare une saison musicale, il faille assurer un équilibre entre les hommes, les femmes, les différentes couleurs de peau, les transsexuels, afin que toutes les questions sociales, ethniques et de genre soient représentées ».

De nouveaux mots, locutions, euphémismes, périphrases, apparaissent pour remplacer ceux désormais jugés offensants. L'idée est, comme avec la novlangue de 1984 (George Orwell, 1949), d'empêcher l'expression d'idées critiques en modifiant le vocabulaire.

Elena Ospina (Argentine), Censure (Dessin LIBEX2021).Ainsi, selon l'American Psychological Association, l'expression « sexe à la naissance » est désormais considérée comme désobligeante. Pour d’autres, le mot « femme », devrait être remplacé par l'expression « personnes ayant des règles », « mère » par « parent qui donne la naissance », etc.

Des périphrases qui pourraient faire rire, si le fait de les critiquer, de les contester ou de s'en moquer ne conduisait pas au lynchage médiatique du « coupable », voire à son licenciement parce que considéré comme une attitude transphobe inacceptable.

Alors que l’on croyait s’être débarrassés de la notion de race, si préjudiciables aux sociétés modernes, le « racialisme » revient en force, promu paradoxalement par des militants antiracistes, anticolonialistes et anti-post-colonialisme.

Au Royaume-Uni une bloggeuse culinaire, Chaheti Bansal, a réclamé sur les réseaux sociaux la fin de l’utilisation du mot « curry » en raison de sa connotation colonialiste.

Début 2021, Mariah Larsson, professeur à l'université de Malmö, en Suède, alors qu'elle illustrait son cours sur les stéréotypes sexuels racistes avec diverses images, fut interrompue par des étudiants qui l'accusèrent de « racisme » pour avoir présenté des images racistes et utilisé le mot « nègre ». Les œuvres de Bach, Beethoven, Schubert sont qualifiées de « musique colonialiste ».

Damien Glez (Burkina Faso), les Dix petits nègres d'Agatha Christie.

Les exemples de censure de livres, d’œuvre d’art ou d’artistes sont nombreux. Le School Library Journal américain rapporte que de nombreux professeurs refusent d'enseigner Shakespeare, accusant ses pièces de promouvoir la misogynie, le racisme et l'homophobie.

Selon les activistes, les enseignants doivent remettre en question la « blancheur » de ses pièces, car il s'agissait d'un outil utilisé pour civiliser les Noirs dans l'Empire britannique. Peter Pan a été retiré de la bibliothèque publique de Toronto, tout comme des centaines d'autres livres dans d'autres bibliothèques.

En Angleterre, ce sont les Contes de Canterbury de Chaucer qui sont mis en accusation, tout comme les portraits de Newton ou de Darwin. En 2018, parcourant le Metropolitan Museum de New York, l’artiste Michelle Hartney a collé des étiquettes à côté d’œuvres pour dénoncer Gauguin (prédateur sexuel), Balthus (obsédé par des jeunes filles) ou Picasso (misogyne).

Asier Sanz (Espagne), Culture en fuite. Agrandissement : Ömer Cam (Turquie), Le poids des mots (Dessins LIBEX2021).

Afin de ne pas offenser les musulmans, la maison d'édition néerlandaise Blossom Books a supprimé la référence à Mahomet dans la nouvelle édition de L'Enfer de Dante. Jugés racistes, six titres de Dr. Seuss, une célèbre bande dessinée américaine, dont l’auteur est mort en 1991, ont été détruits et les anciens numéros ont disparu d'eBay. Il est loin d’être le seul auteur victime de ces annulations.

Un essai critiquant l'idéologie transgenre, When Harry became Sally de Ryan Anderson, a été banni par Amazon. Afin de poursuivre leur business, les réseaux sociaux et le commerce en ligne se font complices de cette cancel culture ou « culture du déni » avec des autodafés virtuels.

Un ingénieur de Google, James Damore, a dû démissionner pour avoir critiqué la « caisse de résonance idéologique » de son entreprise en matière de genre.

Fabio Magnasciutti (Italie), Cancel culture. Agrandissement : Alagon (Virginia Cabras Italie & Irlande), La statue parfaite (Dessins LIBEX2021).En France, y compris outre-mer, les exemples sont aussi nombreux : à preuve les groupes de réflexion en « non-mixité racisée » de Paris-VIII, le camp d’été décolonial réservé « aux personnes subissant le racisme », organisé près de Reims fin août 2016, ou encore, en 2017, l’organisation d’ateliers « en non-mixité raciale » par le syndicat d’enseignants SUD-Éducation93.

En mars 2019, une pièce d’Eschyle, Les Suppliantes, n'a pu être jouée dans l'amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne sa mise en scène étant accusée de racialisme et « blackface » (certains acteurs portaient un maquillage noir ou des masques africains).

Des statues ont été censurées, détruites, ou vandalisées car considérées symboles d’un racisme anti-Noir, comme celles de Colbert (mort en 1683) accusé d’être l’auteur du Code Noir (1685), de Gallieni, héros de la Première Guerre mondiale, mais précédemment administrateur colonial peu enclin à la mansuétude, ou, en Martinique, de Victor Schœlcher, auteur du décret de 1848 abolissant l’esclavage, mais ayant accepté que soient indemnisés les esclavagistes et non les esclaves.

Une écriture « inclusive » a été adoptée par certains médias et écoles afin de démasculiniser la langue française, avant d’être interdite par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer.

Niels Bo Bojesen (Danemark), Cancel Culture. Agrandissement : Arend Van Dam (Pays Bas), Travaux en cours : Supprime cet homme noir, horrible symbole de la souffrance des esclaves noirs. (Dessins LIBEX2021).

Cancel culture et culture Woke

Ces quelques exemples illustrent ce qui est désormais qualifié de culture Woke (de l'anglais : awake, « conscient », « éveillé ») ou cancel culture.

Il s’agit d’une idéologie, voire d’une téléologie morale, qui part de la dénonciation des injustices sociales et raciales, discriminations et violences subies dans le monde occidental par des minorités. Elle voit dans les pratiques énoncées ci-dessus le moyen de les résoudre.

Tjeerd Royaards (Pays Bas), Le nouveau débat public. Agrandissement : Luc Vernimmen (Belgique), Cancel culture (Dessins LIBEX2021).Cette idéologie, en se propageant de façon indiscriminée grâce à la caisse de résonance des réseaux sociaux, a produit une doxa victimaire dans laquelle la diversité est réduite à la couleur de peau, au genre, à la religion ou à l'orientation sexuelle. En conséquence, pour les protagonistes de cette téléologie, le but de la littérature et de l'art devrait être de transmettre des messages positifs et de corriger les déséquilibres de la société.

Leurs anathèmes et la destruction de statues ou de symboles rappelant la traite atlantique des noirs, l'esclavage, le colonialisme et le post-colonialisme, visent à effacer ce « passé infâme » et ses scories actuelles afin de lutter contre le « racisme systémique » des sociétés occidentales et la domination des minorités par une « idéologie suprémaciste blanche ».

Établissant un lien anachronique entre l’Histoire et l’actualité des discriminations, les sociétés doivent être délivrées de leurs péchés historiques grâce à une forme d'hygiène obsessionnelle de la pensée présente et passée. Il s’agit de nettoyer la langue, l'histoire, l'art, la musique, la littérature et l'éducation, de toutes les offenses réelles ou non, présentes ou passées, contre les membres de ces « communautés ». Une approche qualifiée de cancel culture.

Nombreux sont ceux qui contribuent activement à la propagation du conformisme moral des Woke. Dans les universités, dans le secteur culturel et dans les médias, des enseignants, des artistes et des journalistes facilitent sa propagation. Et, depuis peu, la politique s’en mêle, avec des relents de Big Brother orwellien.

Arend Van Dam (Pays Bas), Autocensure woke. Agrandissement : Censure média (Dessins LIBEX2021).

Ainsi, pour Humza Yousaf, ministre de la Justice en Écosse et militant local contre le racisme, les propos interdits dans la vie publique devraient désormais l'être aussi dans la sphère privée. Cette proposition, se trouve dans son projet de loi « Sur les crimes haineux et l'ordre public », qui vise à défendre les victimes de crimes haineux fondés sur le handicap, la race, la religion, l'orientation sexuelle ou l'identité transgenre.

Bien que redimensionné lors du débat parlementaire, le projet de loi a été adopté à une large majorité le 21 avril 2021. En Espagne (loi Montero) et en Italie (DDL Zan), des lois similaires sont en discussion au Parlement. En ce sens, la téléologie morale des Woke se rapproche de la théologie morale des puritains.

Konstanti Kazanchev (Ukraine), Horloge de l'histoire. Agrandissement : Patrick Pinter (France_Liban), Enseignement de l'Histoire (Dessins LIBEX2021).

Les « corsi e ricorsi » de l’histoire

Si comparaison n’est pas raison, l’histoire est riche d’épisodes, parfois séculaires, de purifications idéologiques, religieuses ou politiques.

Darko Drljevic (Montenegro), L'histoire en marche arrière. Agrandissement : Nicolas Vadot (Belgique), Cancel culture, Passé et Présent (Dessins LIBEX2021).En Occident, comme dans le reste du monde, la police de la pensée, l'iconoclastie, la réécriture de l’Histoire et la destruction des statues, sous prétexte de purifier la société, n'ont jamais cessé et malheureusement sont des phénomènes récurrents.

Chez les Égyptiens, les Grecs ou les Romains, des statues de princes ont été abattues, des mémoires effacées, comme, plus récemment, celles des rois ou des saints dans les églises pendant la Révolution française, les bustes de Mussolini après la chute du régime fasciste, des dictateurs communistes après la chute du mur de Berlin, ou des bouddhas de Bamiyan, du temple de Bel (divinité mésopotamienne) dans la ville antique de Palmyre, etc.

Le christianisme et l'islam ne plaisantaient pas non plus avec la « purification ». Dans le domaine de la police de la pensée, l'Église catholique a lutté contre les hérésies depuis sa création, interdisant la lecture et la conservation d'œuvres considérées comme hérétiques. Ont été créés les délits de blasphème, l'Inquisition (1184), complétée par la torture et l'exécution des hérétiques à partir de 1252, les bûchers de livres, la censure préventive avec l'Imprimatur, puis l'Index des livres interdits (1559) lequel ne sera supprimé qu’en 1966.

Igor Paratte (Suisse), Brûler les livres ((Dessin LIBEX2021).

Cette histoire est bien connue, comme les positions actuelles de l’Église et d’extrémistes catholiques en matière de mœurs. L'histoire de l'islam l’est moins. Les textes sacrés, Coran et Hadiths, la loi (Shari'a) et la jurisprudence (fiqh) imposent aux croyants l'orthopraxie, c'est-à-dire la voie du comportement vrai qui assure le salut.

Alexander Dubovski (Ukraine), Funambule de la liberté (Dessin LIBEX2021).Ils prévoient non seulement le châtiment de Dieu dans l'au-delà, mais aussi des sanctions dans le monde terrestre pour ceux qui enfreignent les règles et les normes. Celles-ci sont au cœur du comportement des musulmans, tant dans le culte que dans la vie privée.

Cinq qualifications juridico-morales, encore d’actualité, sont décrites par Ibn Khaldoun comme résultant de la connaissance des commandements de Dieu et inhérentes aux actions des croyants : ce qui est wājib ou obligatoire, mandūb ou recommandé, mubāḥ ou indifférent, makrūḥ ou désapprouvé et ḥarām ou interdit.

Tout ce qui est hors norme est interdit et puni, comme l’adultère, l'homosexualité ou le fait pour des hommes de s’habiller en femmes.

Il existe ainsi au moins soixante-dix types d'interdictions, dont beaucoup sont incompatibles avec les droits de l'homme, comme le démontrent à l’extrême l’ISIS, Al-Qaida, Boko Haram ou les Talibans, sans pour autant susciter l'indignation des Woke ou d'une majorité de musulmans.

Pierre Ballouhey (France), Bousiller (Dessin LIBEX2021).

L’analyse historique permet de penser que la téléologie morale des Woke, quasi-exclusivement occidentale, et son corollaire la Cancel Culture présentent des similitudes voire trouvent leurs racines dans la théologie morale du puritanisme calviniste.

Outrepassant la pensée de Luther, Johan Calvin avait un double objectif : établir le royaume de Dieu sur terre et une justice totale, comme il l’écrit dans son « Istitutio religionis Christianiae » (1535). Et il y réussit, en prenant le contrôle moral et politique de la République de Genève.

Son Gouvernement des Saints, avec son obsession pour la rectitude morale, établit un contrôle social sans précédent par le biais d'un « Consistoire » et de sa police, créés pour surveiller la communauté et contrôler l'existence de chacun, non seulement les comportements mais aussi les paroles, les opinions et les idées.

Milko Dalla Battista (Italie), Le poids des mots (Dessin LIBEX2021).Selon Stefan Zweig, dans son livre Conscience contre violence, il s'agissait d'une forme de Gestapo des mœurs. En effet, dans ce régime de terreur où les contrevenants sont sévèrement punis, bannis voire torturés et exécutés, comme Michel Servet, cette police veille en permanence à l’application des interdictions de tout genre, au respect d’une discipline morale inflexible « afin que Dieu soit proprement honoré ».

Elle dispose d’un droit de « visitation », c’est-à-dire peut entrer dans le logis de tous les citoyens à toute heure du jour ou de la nuit afin de vérifier qu’il ne s’y trouve point de vêtements, de nourriture, de tableaux, de signes d’autres religions, d’instruments de musique, d’ouvrages ne disposant pas de l’imprimatur ou de tout autre éléments interdits, et du droit d’interroger les occupants pour savoir s’ils disent bien leurs prières, etc.

La force de Calvin fut aussi sa capacité d’unification d’une doctrine protestante rigide et la diffusion de celle-ci dans le reste de l’Europe, particulièrement en Angleterre et en Ecosse, accueillant des réfugiés protestants de tous pays. Afin d’accroître son prosélytisme, il fonda avec Théodore de Bèze, l’Académie de Genève (1559), une école de missionnaires protestants.

Particulièrement vivace en Grande-Bretagne, le puritanisme calviniste conduisit au XVII° siècle et jusqu’en 1660, à des troubles politiques, à une guerre de religion, puis à l’avènement de la République (1649).

Au cours de cette période troublée et intolérante beaucoup de puritains émigrèrent aux États-Unis, dont l’épopée des pères pèlerins du Mayflower n’est qu’un épisode. Les colonies puritaines américaines reprirent les objectifs, les interdits et les méthodes calvinistes, tortures et exécutions en moins, mais non sans « chasses aux sorcières ».

Ismail Dogan (Belgique_Turquie), Dislike, (Dessin LIBEX2021).Son influence fut prédominante dans l’évolution de la société d’outre-Atlantique et n’est pas étrangère au développement de la mentalité capitaliste (non seulement aux USA) comme l’a bien montré Max Weber. Ce protestantisme rigoriste reste une constante de la société américaine, comme en témoignent de nos jours la « Bible Belt » et son influence politique.

Ce passé (et présent) puritain contraire à toute déviance morale, l’histoire de l’esclavage américain, le ségrégationnisme et les discriminations qui ont suivi son abolition après la guerre de sécession, et qui perdurent, expliquent que soit née et ait fleuri en ce pays la pensée Woke.

Dans les années 1920, se sont développées dans les luttes politiques et dans la société civile de véritables « guerres culturelles » entre libéraux et puritains et leurs conceptions opposées de l’ordre moral, dont le but était et reste la domination d'un ethos culturel et moral sur un autre.

Avec l’évolution des mœurs, les questions se sont étendues à l'avortement, à la pornographie, à l'homosexualité, aux droits des transsexuels, au multiculturalisme, aux opinions raciales et autres thèmes de discorde fondés sur les valeurs, la moralité et les modes de vie. Elle prendra une dimension mondiale avec les mouvements identitaires et les campagnes telles que #metoo et #blacklivesmatter et les mouvements LGTBQi+.

Plus étrange est l’effet boomerang sur les sociétés européennes, dans lesquelles, il est vrai, ne manquent pas non plus les exemples de haine et de discrimination des minorités, souvent attisées par des activistes ou des partis politiques et leurs réseaux sociaux.

Tom  Janssen (Pays Bas), Black Lives matter. Agrandissement : Gianfranco UBER (Italie), Hashtag pilori (Dessins LIBEX2021).

Ni indifférence, ni censure : critiquer sans haïr

Personne ne peut douter de la légitimité des luttes contre les discriminations, le sexisme et la misogynie, le racisme, les inégalités, toujours vivaces dans nos sociétés, ni de l'importance socio-politique de permettre aux minorités d'exprimer leurs malaises et leurs revendications qui ne sont pris en compte ni par les politiciens ni par les grands médias. Et, il est urgent d’entendre et de comprendre ces cris d’alarme.

Agim Sulaj (Italie_Albanie), Dialogue (Dessin LIBEX2021).Cependant, la fin ne peut jamais justifier les moyens, en particulier l'état de guerres saintes créé entre les deux côtés antagonistes de la société civile.

Dans leurs combats, les différentes minorités prétendent constituer des communautés homogènes, qui en réalité sont loin de l'être, comme en témoignent les réactions négatives, voire l'opposition à l'activisme de certains trans ou de défenseurs des théories du genre. En témoignent de nombreux homosexuels ou de féministes, comme l'écrivain Bret Easton Ellis dans son roman White ou la députée travailliste britannique Rosie Duffield qui exhorte les milieux LGTB à « arrêter de coopter notre langage et de coloniser la culture gay ».

Le réalisateur franco-ivoirien Jean-Pascal Zadi, dans son film hilarant Tout simplement noir, tout en dénonçant à juste titre le racisme anti-noir, se moque du cliché d'une communauté noire qui s'avère introuvable et affirme, dans une interview au Monde du 7 juin 2020, « qu'il y a autant d'identités noires en France que de Noirs… et que cela est vrai pour les Juifs, les Arabes, les homosexuels et, bien sûr, pour les « Français » ».

Rainer Hachfeld (Allemagne), Politiquement correct (Dessin LIBEX2021).Laure Murat, historienne et essayiste, affirme dans un article publié dans Le Monde du 1er août 2020, que la Cancel Culture est l'expression de la colère d'une population marginalisée qui n'a d'autre voix qu'Internet. Une population qui en a assez de la passivité des institutions et des autorités face au racisme, à l'injustice sociale, au sexisme, à l'homophobie, à la transphobie, etc. et qui, par conséquent, dénonce ces situations injustes. Ce qui n’est pas faux.

Mais du fait des excès en la matière, ne serait-ce pas aussi le cas de ceux qui expriment leur désaccord, leur dégoût ou même leur haine envers ces minorités et leurs revendications sur les mêmes réseaux sociaux ? Ou bien les premiers seraient-ils tous bons et les seconds tous mauvais, pervers sociaux ou malades mentaux ?

Cette réduction binaire du monde en « bons » (auto-certifiés) et « méchants » (à rééduquer), cette polarisation n’est-elle pas contraire à toute possibilité d’un vivre ensemble, exacerbant les antagonismes jusqu’à la violence ? Ne devrait-on pas, suivant en cela Emmanuel Kant, dissocier la morale d’un savoir sur la vérité profonde de l’être humain, du sens de la vie, de son orientation, de son telos et refuser d’être enfermé dans une guerre entre les différentes conceptions de la « vie bonne » ?

Aujourd'hui, les justes revendications identitaires sont souvent transformées en une nouvelle forme de tyrannie qui en altère le sens et provoque un climat général d'intolérance et de violence, rendant toujours plus improbable le « désir de vivre ensemble » (Ernest Renan).

Sherif Arafa (Egypte), Contrôle. Agrandissement : Dino (Dimitris Georgopalis-Grèce), Scène de crime (Dessins LIBEX2021).

Faire peur pour museler

Des dizaines d'universitaires, d'auteurs, de journalistes et d'intellectuels américains de tout le spectre politique l’ont dénoncé dans une tribune publiée dans Harper's Magazine le 7 juillet 2020 : « Le libre échange d'informations et d'idées, qui est l'élément vital des sociétés libérales, est de plus en plus restreint. La censure, dont on aurait pu s'attendre à ce qu'elle émerge de la droite radicale, se répand également dans notre culture : intolérance à l'égard des opinions divergentes, goût pour l'humiliation publique et l'ostracisme, tendance à dissoudre les questions politiques complexes dans une certitude morale aveuglante. Nous préconisons un contre-discours vigoureux et même caustique de tous les côtés. Quelles que soient les raisons, la conséquence est qu'il est de plus en plus difficile de s'exprimer sans crainte de représailles. Nous en payons déjà le prix, à en juger par l'aversion au risque qui se développe chez les écrivains, les artistes et les journalistes, inhibés par la peur de perdre leurs moyens de subsistance s'ils s'écartent du consensus, ou même s'ils ne font pas preuve du zèle attendu pour se conformer. La restriction du débat, qu'elle soit le fait d'un gouvernement répressif ou d'une société intolérante, nuit inévitablement à ceux qui ne détiennent pas le pouvoir et nous rend tous moins aptes à participer à la vie démocratique ».

Si la liberté d'expression devait être de plus en plus restreinte et risquer de disparaître au moment où elle est devenue un pilier de la démocratie après des siècles de lutte, peut-être devrions-nous imiter Démocrite, le philosophe grec (v460-370 avant J.-C.) qui a découvert les atomes et le vide.

Selon la légende, à la fin de sa vie, il fut saisi d'un énorme fou rire permanent. Il riait du matin au soir. Il se moquait de tout le monde, éclatant de rire à tout propos et à tout moment. Il se moquait des rivalités, des intrigues, des disputes et des ambitions des hommes.

LIBEX2021

Logo du centre Librexpression.Les dessins satiriques qui illustrent cet article proviennent du concours international de dessins de presse - LIBEX2021 - sur le thème « Cancel culture et politiquement correct » organisé par le Centre euro-méditerranéen Librexpression pour la promotion de la liberté d’expression et de la satire politique, de la Fondation culturelle Italienne Giuseppe Di Vagno (1889-1921).
Giuseppe Di Vagno est le premier député socialiste italien à avoir été assassiné par les fascistes. Les dessins sélectionnés par un jury international sont exposés au siège de la Fondation, dans le cloître du Monastère San Benedetto à Conversano (Pouilles), du 20 septembre au 31 décembre 2021.

Bibliographie

Mathieu Bock-Côté : « La révolution racialiste et autres virus idéologiques » Presses de la Cité, 2021,
Anne-Sophie Chazaud, Liberté d’inexpression : nouvelles formes de la censure contemporaine, L’Artilleur, 2020, Bret Easton Ellis, White, 10/18, 2020,
Jonathan Friedman, PC Worlds: Political Correctness and Rising Elites at the End of Hegemony, Berghahn Books, 2019,
Caroline Fourest, Génération offensée, Grasset, 2020,
Jacques Heers, Les négriers en terre d’islam, VII°-XVI° siècle. La première traite des Noirs, Éditions Perrin, 2003,
James Davison Hunter, The struggle to Define America, Basic Books, 1991,
Rachel Khan, Racée, Éditions de l’Observatoire, 2021,
Jacqueline Lalouette, Les statues de la discorde, Passés/Composés, 2021,
Nehemiah Levtzion, J.F.P. Hopkins : Corpus of early Arabic sources for West African history, Cambridge UP, 1981,
Emanuele Mastrangelo, Enrico Petrucci, Iconoclastia: la pazzia contagiosa della cancel culture che sta distruggendo la nostra storia, Eclettica edizioni, 2020,
George Orwell, 1984, Gallimard, 2020,
Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, Gallimard, 2004,
Pierre Tevanian, Politiques de la mémoire, Éditions Amsterdam, 2021,
John Thornton, Africa and Africans in the making of the Atlantic World (1400-1800), Cambridge University Press, 1998,
Yves-Charles Zarka (sous la direction de) : La langue sous contrôle, Cités, N°86, 2021,
Stefan Zweig, Conscience contre violence, Le Livre de Poche, 2020.


Publié ou mis à jour le : 2021-09-30 08:54:06

 
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