Intolérance

Les bûchers de livres, d'Akhenaton à Daech

Le 14 février 1989, l’ayatollah Khomeiny publiait une fatwa, autrement dit un appel à tuer, contre Salman Rushdie, l’auteur des Versets sataniques, provoquant émeutes et autodafés dans de nombreux pays.

N’en soyons pas surpris. Brûler des livres est une constante de l’Histoire. Elle revêt une signification bien particulière : loin d’être le fait de masses incultes, elle est initiée par des gouvernants très au fait du pouvoir des mots et désireux de faire table rase du passé. Elle est le fait avant tout des révolutions à connotation religieuse ou anti-religieuse.

Jean-Pierre Bédéï

« Réduire l’esprit d’une œuvre à de la matière »

Dans sa passionnante Histoire universelle de la destruction des livres (Fayard), Fernando Baez explique : « Le feu a été l’élément essentiel dans le développement des civilisations (…) mais c’est aussi un pouvoir destructeur. En détruisant par le feu, l’homme joue à être Dieu, maître du feu de la vie et de la mort (…) La raison de l’utilisation du feu est évidente : il réduit l’esprit d’une œuvre à de la matière. » N'oublions pas non plus la vertu purificatrice prêtée au feu. À la manière des holocaustes ou sacrifices animaux adressés à la divinité, les bûchers de livres ont dans l'esprit de leurs auteurs l'objectif d'effacer une mémoire au profit d’une autre.

Livres brûlés, La Chronique de Nuremberg, Hartmann Schedel, édition de 1493.Le plus souvent, les fanatiques qui livrent des ouvrages aux flammes ne les ont pas lus. En revanche, contrairement à une idée reçue, leurs donneurs d’ordre, les instigateurs d’autodafés ne sont pas des incultes mais des lettrés, des intellectuels ou des personnalités appartenant aux classes dirigeantes. « Les exemples de philosophes, philologues, érudits et écrivains qui revendiquent la biblioclastie ne manquent pas », écrit Fernando Baez.

Le phénomène s'observe déjà il y a plus de 3000 ans en Égypte avec le pharaon Akhenaton. Ce dernier, tout poète et mystique qu'il fut, fit brûler les livres religieux antérieurs à son avènement afin d'imposer sa propre religion centrée sur le dieu Aton.

Au Ve siècle avant J.-C., le livre de Protagoras Sur les dieux, accusé d’impiété, subit le même sort en place publique sur instruction des démocrates athéniens. Platon lui-même tenta de brûler les traités de Démocrite... avant de détruire ses propres poèmes après sa rencontre avec Socrate.

L'empereur Shi Huangdi fait brûler les ouvrages de Confucius, BnF, Paris.En Chine, en l’an 213 avant J.-C., le philosophe Li Si, conseiller de l’empereur Shi Huangdi, fit jeter aux flammes les œuvres prônant le retour au passé féodal. Li Si jugeait non sans raison que ces livres de poésie, d’histoire et de philosophie faisaient obstacle à l'ordre totalitaire et à l'État centralisé que son maître s'appliquait à mettre en place. C’est ainsi que périrent de nombreux écrits de Confucius.

À Rome, Tite-Live raconte que le Sénat de la République pouvait ordonner la collecte de livres séditieux et les brûler, comme cela se produisit en 186 avant J.-C. Sous l'empire, Auguste, bien qu'il fut homme de goût et ami de Virgile, ne craignit pas de réduire en cendres des milliers d’ouvrages au nom de la raison d’État, craignant comme son homologue chinois qu'ils ne fassent obstacle à son oeuvre politique.

Son successeur Tibère fit subir le même sort aux livres du sénateur Cremutius Cordus et l'accula au suicide. Le sénateur s'était permis dans son Histoire des guerres civiles de faire l'éloge de Brutus et Cassius, les assassins de César.

Bernardin de Sienne organise le Bûcher des Vanités, à Pérouse, Oratoire de San Bernardino construit entre 1457 et 1461 par Agostino di Duccio.

Savonarole, l’incendiaire brûlé

Dès le début du christianisme, les antagonismes théologiques conduisent très tôt à des autodafés. En 435 et 438, Théodose II et Valentinien III envoient des escouades de maison en maison pour confisquer et brûler des livres de la secte nestorienne condamnée par le concile de Nicée.

Autodafé de livres protestants en Hollande en 1535, Jan Luyken, Musée de la Bible, Leerdam, Hollande.Le « beau » Moyen Âge (XIe-XIIIe siècles) n’échappe pas au phénomène. Le pape Innocent III, jugeant inquiétants les sophismes d’Abélard, les fait brûler en 1141. Ne voyait-il pas en son auteur « un dragon infernal, précurseur de l’Antéchrist » ?

Le 7 février 1497, à Florence, les partisans du moine Savonarole dressent le « bûcher des vanités » où l’on carbonise, parmi des œuvres d’art et des objets jugés impies ou incitant à la dépravation, les livres de Dante, Boccace, Pétrarque etc.

Le prédicateur voulait de cette façon imposer aux citoyens et citoyennes de Florence son idéal d'ascétisme. Mais un an plus tard, ce fut au tour de l’Église et des pouvoirs établis de le torturer et de le brûler ainsi que tous ses écrits...

Dans l’Espagne de la Reconquête, on ne manqua de brûler le Coran avec la bénédiction des rois Catholiques, Ferdinand et Isabelle. Tant en Europe que dans le Nouveau monde, l’Inquisition espagnole s’attaqua aussi aux ouvrages des « hérétiques » ou des païens.

En 1530, le frère espagnol Juan de Zumarraga créa une première bibliothèque au Mexique, mais fit brûler aussi le Codex des Aztèques.

Dans le même temps, en Europe centrale, l'excommunication de Luther en 1520 fut suivi de l'autodafé de ses livres. Le chef de l’Église réformée répliqua en faisant brûler publiquement la bulle d'excommunication du pape. 

Bombardement de Strasbourg, la Bibliothèque en cendres, Gadola, v. 1870, bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg.

Bibliothèques dévastées

Les périodes révolutionnaires sont aussi propices à la destruction de livres et de bibliothèques. Ainsi, durant la Révolution française, « rien qu’à Paris plus de 8000 livres sont détruits ; dans le reste du pays, plus de 4 millions disparurent, dont 26 000 étaient des manuscrits anciens. Beaucoup furent même utilisés dans la confection de cartouches », constate Fernando Baez qui signale que le 17 juin 1792, « des centaines de livres et de brochures partirent en fumée », dans la capitale, place Vendôme.

L'Institut égyptien a été incendié au Caire le 17 décembre 2011 pendant des affrontements opposant les forces de l’ordre et des manifestants, la Tribune de l'Art.Dans la Russie bolchévique, l’épouse de Lénine, Kroupskaïa, responsable du commissariat à l’Instruction publique, fit brûler les livres de Kant, de Descartes et de nombreux auteurs bourgeois. Même après la mort de Staline, le régime soviétique ne se montra guère plus tolérant pour ses opposants. Ainsi fut mis à l'index l’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne.

Aux États-Unis même, dans le Missouri, il arriva que le roman de John Steinbeck, Les Raisins de la colère, fut jugé subversif par les bibliothécaires de la Saint Louis Public Library et brûlé en place publique.

Autodafé de Livres, 1933, Berlin.Sous l’Allemagne nazie, les autodafés étaient orchestrés par le ministre de la Propagande du IIIe Reich, Josef Goebbels, philologue, lecteur des classiques grecs et… bibliophile ! Ils visaient essentiellement des auteurs juifs ou communistes.

Le 10 mai 1933, dans une vingtaine de villes allemandes et principalement à Berlin, des dizaines de milliers d’ouvrages furent ainsi jetés au bûcher par des étudiants dans un « autodafé rituel des écrits juifs nuisibles ». Parmi les auteurs voués au feu figuraient Heinrich Heine, Karl Marx, Sigmund Freud, Albert Einstein, Franz Kafka, Stefan Zweig, Felix Mendelssohn-Bartholdy etc.

Goebbels galvanisait ses jeunes troupes : « Vous faites donc une chose juste en livrant aux flammes (…) l’esprit diabolique du passé (…) Le passé antérieur périt dans les flammes ; les temps nouveaux renaissent de ces flammes qui brûlent dans nos cœurs. » La destruction et la refondation par le feu !

L'État islamique a brûlé 2000 livres à Mossoul en 2015, AFP, DR.

Instauration d’un pouvoir dictatorial

En Chine, la « Révolution culturelle » de Mao procéda à la confiscation et à l’autodafé de tous les livres de l’université de Pékin qualifiés de « nuisibles à la conscience du peuple ».

Plus près de nous, les islamistes ont le douteux honneur de prolonger cette tradition de fanatisme. En 2012, al Qaida a procédé à des autodafés à Tombouctou au Mali, la population locale réussissant néanmoins à sauver de précieux manuscrits. Trois ans plus tard, Daech détruisit non seulement le patrimoine culturel irakien et syrien mais aussi brûla les 8000 livres rares de la bibliothèque de Mossoul, en Irak. Ouverte en 1921, celle-ci abritait des manuscrits du XVIIIe siècle et des journaux du début du XXe.

« Là où l’on brûle des livres, on finit par brûler des hommes », constatait avec lucidité l’écrivain allemand Heinrich Heine. De fait, les autodafés des Versets sataniques ont constitué les signes annonciateurs des attentats et assassinats perpétrés par les islamistes, dans le droit fil d’une histoire qui se perpétue depuis plus de trois mille ans.


Publié ou mis à jour le : 2019-10-04 16:45:07

 
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