La Grande Guerre - Une Histoire franco-allemande - Herodote.net

La Grande Guerre

Une Histoire franco-allemande

Jean-Jacques Becker et Gerd Krumeich (Tallandier, Texto, 380 pages, 10,50 euros,  2014)

La Grande Guerre

Excellente idée que cette réédition en format de poche du livre de Jean-Jacques Becker et Gerd Krumeich paru en 2008 : La Grande Guerre, une Histoire franco-allemande.

Ce qui fait l'originalité de ce livre est son sous-titre. Il a été en effet écrit par deux spécialistes, l'un français, l'autre allemand, et nous donne pour la première fois une double vision de la Première Guerre mondiale. De quoi corriger quelques erreurs de perspective dans les deux sens.

Ainsi Gerd Krumeich écrit-il : « Beaucoup d'historiens allemands restent convaincus de l'existence d'une volonté française de revanche avant 1914 ». Or, l'on sait que seule une minorité de la classe dirigeante avait en tête l'idée de revanche. La grande majorité des Français avait fait son deuil de l'Alsace-Lorraine...

Le ministre français des Affaires étrangères Théophile Delcassé tente d'ailleurs un rapprochement avec l'Allemagne au début du siècle. « Il est lié à ce que la France n'est plus la France de la défaite, mais qu'elle a repris toute sa place dans les relations internationales. Alliée de la Russie, liée à la Grande-Bretagne, elle a conquis un des plus vastes empires coloniaux du monde... »

De fait, les débuts du siècle sont paisibles. En 1905, la France ramène le service militaire de trois à deux ans. Et en 1908, elle ne se soucie aucunement de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche-Hongrie, pourtant si lourde de conséquences.

Au titre des malentendus d'avant la guerre, on voit que les dirigeants allemands surestimaient les tensions entre les membre de l'Entente adverse, Français, Britanniques et Russes. Ils ne croyaient pas que les deux premiers appuieraient la Russie si celle-ci se montrait trop agressive.

Tout bascule en 1911 avec la crise d'Agadir, qui voit l'Allemagne contester le protectorat de la France sur le Maroc. De façon aussi inquiétante qu'inattendue, la Grande-Bretagne attise la crise... Tout se termine bien grâce au sang-froid du gouvernement français mais la perspective d'une guerre générale devient plausible.

À partir de là, en Allemagne même, on mesure mal l'angoisse qui étreint les dirigeants à la perspective d'être simultanément attaqués par un Empire russe en pleine expansion militaire, économique et démographique, et par une République française revigorée. Un mot domine les analyses géopolitiques : Einkreisung - l'« encerclement ».

Le chef d'état-major Helmut von Moltke est convaincu que la Russie surpassera militairement l'Allemagne dès 1916 et il plaide tant et plus pour une guerre préventive auprès de l'empereur Guillaume II et du chancelier Theobald von Bethmann-Hollweg qui s'en passeraient bien.

Après l'attentat de Sarajevo vient la « Crise de juillet ». Les dirigeants allemands mesurent mal la volonté de leurs homologues austro-hongrois d'en découdre avec la Serbie. Ils ne s'en aperçoivent que le 28 juillet, après le rejet par Belgrade de l'ultimatum de Vienne. Dès lors, plus rien ne peut arrêter le fatal engrenage.

À l'encontre d'autre historiens comme Christopher Clark (Les Somnambules), nos auteurs exonèrent la France et même le président Poincaré de responsabilité majeure dans le déclenchement du conflit.

« Union sacrée » et Burgfrieden

Dès le 4 août 1914, au lendemain de la déclaration de guerre de l'Allemagne à la France, le président Poincaré fait lire à la Chambre des députés et au Sénat un long message d'où l'on retient le passage suivant : « Dans la guerre qui s'engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l'éternelle puissance morale. Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l'ennemi l'union sacrée et qui sont aujourd'hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l'agresseur et dans une même foi patriotique ».

Pour la première fois apparaît l'expression « Union sacrée », curieuse venant d'un dirigeant laïque et irreligieux. De fait, elle va aboutir à l'union unanime du peuple, une exception dans une Histoire millénaire tissée de querelles et de guerres civiles.

En Allemagne aussi, le même jour, l'empereur, par la voix de son chancelier, en appelle à l'union de tous les Allemands sans différence de parti, d'origine ou de religion. Cette union est recouverte d'un vieux mot médiéval, Burgfrieden, la « paix des forteresses ».

En notre XXIe siècle revenu de tout, il paraît incompréhensible que nos aïeux aient pu ainsi se jeter les uns contre les autres pour la défense de la patrie. Si incompréhensible que - suivant l'expression de nos auteurs -, « des publicistes en mal de publicité essaient de dénier tout courage aux combattants pour en faire simplement une chair à canon affolée et misérable ».

« L'explication la plus simple est celle de l'imprégnation des soldats par le sentiment national. Comme l'a encore écrit François Furet : Un adolescent d'aujourd'hui en Occident ne peut même plus concevoir les passions nationales qui portèrent les peuples européens à s'entretuer pendant quatre ans ».

Il est symptomatique que les débats actuels portent prioritairement sur les mutins et fusillés de 1917, comme pour mieux souligner notre refus d'admettre la simple évidence : dans leur immense majorité, les conscrits ou volontaires de 1914 sont allés au combat sans joie mais avec détermination, parce qu'il le fallait pour leur pays et pour eux-mêmes... Leur calcul était après tout plus raisonnable que celui des sportifs de l'extrême qui risquent leur vie pour se prendre en photo dans les 40e rugissants, au fond d'un gouffre ou sur un pic de l'Himalaya.

Le plus remarquable n'est pas qu'il y ait eu un millier de fusillés pour cause de « mutinerie » dans l'armée française en 1914-1918 mais qu'il y en ait eu « seulement » un millier !

Concernant l'autre camp, Gerd Krumeich note : « Le nombre de désertions est difficile à établir : on estime qu'il y eut environ 100.000 désertions au sein de l'armée allemande, la plupart en 1917-1918. C'est sans doute un chiffre étonnamment faible face aux 13,2 millions de soldats allemands mobilisés entre 1914 et 1918 ».

André Larané

Publié ou mis à jour le : 10/06/2016 09:42:47

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