Le survol de l’Histoire nationale témoigne de l’incompatibilité « systémique » (pour reprendre un terme à la mode) entre le concept de racisme défini par Albert Memmi et le processus qui a conduit à la formation de la nation française.
La France est issue de la décomposition de l’empire carolingien, ultime avatar de l’empire romain d’Occident. Elle ne découle pas d’une évidence géographique, linguistique, ethnique ou autre. La Bretagne aurait pu, comme le Portugal ou l’Irlande, conserver son identité ; la Flandre ou encore l’Alsace n’avaient pas vocation à adopter la langue d’oïl (le français du Bassin parisien) ; le Midi toulousain et le Languedoc auraient pu au XIIIe siècle basculer vers l’Aragon…
Si l’hexagone a pu devenir une nation, c’est grâce à une succession d’heureux hasards : transmission paisible de la couronne de père en fils pendant trois siècles et legs matrimoniaux.
Ainsi les descendants d’Hugues Capet ont-ils placé sous leur autorité des populations très diverses par leur langue et leurs mœurs mais unies par la religion et plus encore par l’allégeance personnelle au souverain. C’est pour le « gentil Dauphin » (le roi Charles VII) et pour son Dieu que Jeanne d’Arc va réunir sous son étendard des soudards aux accents impossibles.
Le souverain et ses officiers s’interdisent toute forme de discrimination entre les populations du royaume tout en promouvant l’emploi d’une langue commune, d’abord le latin puis le français. C’est la condition sine qua non de l’unité nationale. Dérivées de l’ordre féodal (laboratores, bellatores, oratores), les distinctions sont seulement de nature sociale et la classe la plus basse, celle des serfs, disparaît quasiment dès le XIIIe siècle.
Le brassage des populations a été facilité par l’exogamie qui est en bonne partie un héritage des invasions germaniques. « Cette fusion intime des races constitue l'identité de notre nation, sa personnalité, » a pu écrire l’historien Jules Michelet dans un livre de jeunesse (Introduction à l’Histoire universelle, 1834).
L’exogamie a été aussi encouragée par l’Église qui prohibe les mariages forcés et les mariages entre cousins, même éloignés.
Au cœur de la société médiévale, l’Église, qui se veut universelle (c’est le sens du mot « catholique ») n’a de cesse de proclamer l’unité du genre humain. L’universalité du message chrétien imprègne les classes populaires comme le montrent à partir du XIIe siècle les représentations de Balthazar, l’un des rois mages, en homme noir de type africain. On est ici à l’opposé du racisme et notamment du racisme antinoir tel qu’il sévissait déjà avant l’An Mil dans le monde arabo-musulman (dico).
Une exceptionnelle ouverture sur le monde
La France, au cœur de la chrétienté médiévale, en est le royaume le plus puissant. Largement ouverte sur le continent mais aussi sur l’Océan et la Méditerranée, elle est portée aux aventures extérieures. Ces aventures de tous ordres, belliqueuses (croisades, guerres d’Italie,…) autant que pacifiques (pêche hauturière, voyages de découverte), stimulent les échanges commerciaux mais aussi l’imaginaire national.
Si l’on en croit les Chroniques et annales de Toulouse (XVIIe siècle), la « Ville rose » s’honore ainsi d’avoir donné le jour au premier Européen qui se soit enfoncé en Afrique et en soit revenu ! Le jeune aventurier du nom d'Anselme d'Isalguier entame son voyage en 1402. Il atteint Gao, capitale de l'empire songhai et en reviendra avec une princesse locale devenue son épouse, leur fille Marthe et six serviteurs.
Du Moyen Âge à nos jours, on détecte dans les chroniques, les écrits et les arts une immense empathie pour les étrangers, dès lors du moins que ceux-ci ne sont pas des ennemis. C’est au point que l’on pourrait dire des Français qu’ils sont globalement « xénophiles » (« qui aiment les étrangers », par opposition à xénophobes) et respectueux des différences culturelles.
Montaigne, se souvenant de sa rencontre avec trois Indiens du Brésil, à Rouen, en 1562, écrit dans les Essais : « Mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses ! » Décrivant les mœurs cruelles des « cannibales », il ajoute : « Je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté : sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n’est pas de son usage ».
De fait, comme lui, les Français se montrent très curieux de l’étranger et respectueux de leurs mœurs, à l’image du commerçant Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689), qui arpenta toute l’Eurasie et nous laissa de piquants récits de voyage, ou du peintre Jean Baptiste Vanmour (1671-1737) qui a peint sous toutes ses facettes la cour du sultan à Constantinople. Le Roi-Soleil lui-même se plut à porter sur les fonts baptismaux un prince noir venu de Côte d’Ivoire.
En 1798, l’expédition d’Égypte, commandée par le jeune Bonaparte, a révélé au monde la civilisation pharaonique et ouvert l’Égypte à la modernité.
Au siècle suivant, la passion de l’Orient ou « orientalisme » a conduit de très nombreux artistes, poètes et écrivains à parcourir en tous sens le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, de Chateaubriand à Pierre Loti en passant par Delacroix, Nerval, Flaubert, etc. Les toiles de Delacroix (Femmes d’Alger, 1834), de Fromentin (Chasse au héron, 1865) ou encore d’Horace Vernet témoignent d’une grande et sincère attirance pour la société algérienne.
L’Afrique n’échappe pas à la curiosité hexagonale. En 1907, le peintre Henri Derain suggère à son ami Picasso d’aller faire un tour au musée de l’Homme, au Trocadéro (Paris), où sont exposés des objets ethnographiques africains et océaniens. Cette promenade change le cours de l’histoire de l’art : Picasso y découvre ce qu’il appelle l’« art nègre » (sans connotation péjorative ; celle-ci est spécifique aux États-Unis), avec ses représentations géométriques du corps humain en rupture complète avec les canons classiques. L’artiste met aussitôt ses découvertes en application dans ce qu’il veut être son magnus opus, Les Demoiselles d’Avignon.
Si les Africains doivent à la France la révélation de leur patrimoine artistique, ils lui doivent aussi les premières études les concernant. Ancien gouverneur des colonies, professeur à l'École coloniale et à l'École des langues orientales, marié à une Sénégalaise, Maurice Delafosse figure parmi les Français qui, sous la IIIe République, ont voué leur vie et leur intelligence à l'Afrique. Son ouvrage sur Les Noirs de l'Afrique (1922) conserve toute sa pertinence un siècle plus tard.
Enfin, nous n’oublierons pas l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, qui, après la Seconde Guerre mondiale, a asséné un coup fatal aux thèses racistes développées par des esprits fumeux, en Allemagne, en France, en Angleterre… Son approche des sociétés humaines est révolutionnaire en ce qu'il les compare non pas d'après leurs « performances » (puissance, économie, richesse...) mais d'après leurs structures mentales, ce qui interdit tout jugement de valeur et toute hiérarchisation.
Dérives « progressistes »
Bien entendu, la France, pas plus qu’aucun autre pays dans le monde, n’est exempte de fautes et de crimes. Ce n’est pas ici le lieu de les recenser. Tenons-nous en aux relations interpersonnelles.
Colbert, ministre de Louis XIV, eut à cœur de limiter les abus des planteurs établis dans de lointaines îles à sucre. Faute de mieux, le code juridique publié en 1685 encadrait l’esclavage et garantissait à tous les anciens esclaves, une fois affranchis, un statut de citoyen français à part entière. Ainsi ouvrait-il la voie à l'abolition, sans doute sans en avoir conscience.
Le ministre pouvait-il faire davantage dans un monde qui, à l'exception de l'Europe occidentale, pratiquait partout l'esclavage ? Eut-il aboli l’esclavage dans ses îles qu’elles auraient aussitôt échappé à la France pour se livrer à l’Angleterre ou l’Espagne. C’est d’ailleurs ce qui advint quand la Convention l’abolit en 1794 : la Martinique se livra aux Anglais cependant que Saint-Domingue (Haïti) et la Guadeloupe se soulevèrent.
Il n’en reste pas moins que le code de Colbert et de son fils Seignelay se durcit au XVIIIe siècle jusqu’à être désigné à partir de 1718 sous le qualificatif de « Code noir ».
C’est qu’en ce « Siècle des Lumières » ouvert aux idées nouvelles, les propagandistes de ces idées rechignaient à sacrifier les petits plaisirs qui faisaient leur bonheur (sucre, café, tabac, chocolat) mais nécessitaient un recours toujours plus massif à la traite africaine… L’appel à l’abolition de l’esclavage viendra seulement avec l’abbé Raynal et son Histoire des deux Indes (1770).
C’est aussi en ce même siècle qu’émerge le « préjugé de couleur ». Jusque-là, dans les colonies, les Européens se définissaient comme chrétiens, Picards, Français, Anglais, etc. Désormais, ils se voient aussi comme « Blancs » et établissent une savante gradation de termes selon le degré de pigmentation entre blanc et noir, sans que la couleur soit associée au statut (il y a des noirs libres et eux-mêmes propriétaires d’esclaves).
En métropole, le concept de « race » s’immisce avec son sens actuel dans un ouvrage posthume du comte de Boulainvilliers, Histoire de l’ancienne chevalerie françoise (1732). On y lit : « Les nobles descendent des Francs, race guerrière ; les roturiers des Gaulois, race soumise. »
De leur côté, Montesquieu ou encore Voltaire laissent transparaître un mépris pour les non-Blancs dans des écrits qui se veulent ironiques et affichent une hostilité de principe à l’esclavage. Le premier écrit : « Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes... » (1848) et le second : « Les nègres […] sont inférieurs aux Blancs, non seulement par la couleur, mais encore par l’âme » (1756).
Dans le domaine des idées, un grand basculement s’opère au XIXe siècle sous l’effet des avancées scientifiques mais aussi de la déchristianisation des esprits.
Né en 1769 dans une famille protestante de Montbéliard, l’illustre naturaliste Georges Cuvier s’avise de disséquer en 1817 la « Vénus hottentote », une jeune Aborigène africaine échouée et morte à Paris. Il tire argument de ses observations pour établir une hiérarchisation des races humaines, en rupture avec l’universalisme catholique.
A posteriori, Cuvier peut pour cela être considéré comme le fondateur du « racisme scientifique » qui restera plus ou moins confidentiel jusqu’aux horreurs nazies. Il en va de même du pensum du comte Arthur de Gobineau : Essai sur l’inégalité des races humaines, qui dénonce le métissage, susceptible de corrompre les qualités propres à chaque race.
L’ouvrage est publié en 1853-1855 dans l'indifférence absolue (une centaine d'exemplaires édités à compte d'auteur) comme le rappelle l’historien Jean-Paul Demoule (Homo Migrans). Il sortira de l’anonymat après la mort de Gobineau, en 1882, grâce aux idéologues allemands en quête d'un substrat pour justifier leurs foutaises.
Dans le réel, le roi Charles X ordonna la prise d’Alger en 1830 pour des motifs de basse politique intérieure. Là-dessus, en 1836, Adolphe Thiers, président du Conseil de Louis-Philippe, demanda au général Bugeaud de riposter à une attaque de l’émir Abd el-Kader. Ce fut le début de la conquête de l’Algérie. Bugeaud la qualifia de « Vendée musulmane » en référence aux horreurs des guerres de Vendée.
L’empereur Napoléon III tenta plus tard de transformer la conquête en un « royaume arabe » doté d’une très large autonomie et dont il eut été le protecteur. Mais sa chute en 1870 ruina le projet. La IIIe République intégra l’Algérie à la France sous la forme de trois départements et ramena la plupart des habitants musulmans au statut d’indigènes !
Dans le même temps, les républicains « opportunistes » (dico) se proposèrent, selon le mot de Jules Ferry, de « civiliser les races inférieures ». Ils engagèrent la IIIe République dans la conquête des dernières terres encore disponibles dans le monde, de l’Indochine à l’Afrique sahélienne en passant par la Tunisie et Madagascar. Ce fut fait en moins d’une génération. Mais le peuple français, dans sa grande masse, resta indifférent à ce projet « coloniste ».
Après la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants de la IVe République se montrèrent tout aussi aveugles sur le projet colonial. À preuve la réoccupation de l’Indochine par le général de Gaulle en 1946, au moment où les Néerlandais se disposaient à lâcher l’Indonésie et les Anglais les Indes ! À preuve aussi les coups de force du socialiste Guy Mollet en 1956 (expédition de Suez) et en 1957 (bataille d’Alger).
Les citoyens français n’eurent jamais la possibilité de se prononcer dans les urnes sur ces choix politiques de la IVe République comme, plus tard, sur la politique migratoire.






La France, une nation diverse et unie









Vos réactions à cet article
Recommander cet article
Aucune réaction disponible