Lois mémorielles et repentance

La France malade de son Histoire

L'air du temps est à la repentance. Plombés par leurs échecs (banlieues en déshérence, économie en panne...) et confrontés aux revendications de minorités en mal d'intégration, gouvernants et élus se défaussent en instrumentalisant l'Histoire avec des lois aussi inutiles que perverses.  Danger ! À  trop juger le passé à l'aune du présent, ils ont fait de l'Histoire un facteur de division et une excuse pour oublier les enjeux du futur. Il ne se passe plus de mois sans qu'une nouvelle affaire ne vienne meurtrir les Français dans leur mémoire et leur identité.

Tout a commencé sans qu'on y prenne garde. En 1981, chacun se réjouissait que le président Mitterrand célèbre la mémoire des illustres ancêtres, Schoelcher, Jaurès ou Moulin. Quelques entrées au Panthéon (Curie, Dumas...) contribuèrent à unir tous les Français autour de leur Histoire commune.

Puis, la machine s'est grippée sans que l'on y prenne garde. Un peu comme dans le roman allégorique d'Ionesco Rhinocéros où une société se métamorphose sans que l'on songe à un moment ou un autre à dire : « Arrêtons, cela suffit ! » Il y eut une provocation du quotidien Le Monde. En janvier 1979, (qui s'en souvient ?), il a ouvert ses colonnes à un psychopathe, René Faurisson, qui se faisait fort de démontrer que la Shoah n'avait pas eu lieu.

 La loi Gayssot donne du crédit au négationnisme:

Sous prétexte d'enrayer les idées « négationnistes », on en arrive alors  à une première loi, la loi Gayssot du 13 juillet 1990 : elle envoie devant les tribunaux les gens désaxés ou stupides qui nient la réalité du génocide juif et, de façon plus grave, tout historien qui examinerait d'un oeil critique un phénomène que la loi française aurait qualifié de « crime contre l'humanité » (le massacre des Arméniens ou l'esclavage par exemple). Sanction : un an d'emprisonnement et/ou 45 000 euros d'amende...

« Ce texte est hautement critiquable pour trois raisons », écrit dans Le Monde du 21 mai 1996 l'historienne Madeleine Rebérioux, présidente de la Ligue des Droits de l'Homme :
• Il confie à la loi ce qui est de l'ordre du normatif et au juge chargé de son application la charge de dire la vérité en histoire alors que la vérité historique récuse toute autorité officielle. L'URSS a payé assez cher son comportement en ce domaine pour que la République française ne marche pas sur ses traces.
• Il entraîne quasi inéluctablement son extension un jour à d'autres domaines qu'au génocide des juifs : autres génocides et autres atteintes à ce qui sera baptisé « vérité historique ».
• Il permet aux négationnistes de se présenter comme des martyrs, ou tout au moins comme des persécutés.

Cet avertissement va se vérifier au fil des années...

 Le Parlement français écrit l'Histoire... de la Turquie :

Plus rien jusqu'en 2000. Là-dessus, à l'approche d'une année électorale importante et pour complaire à la minorité d'origine arménienne, les députés votent la loi du 29 janvier 2000 : « Article unique : La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 ».

Nul ne conteste ce génocide (en-dehors de la Turquie et de quelques historiens comme Bernard Lewis, dont c'est le droit). Mais appartient-il au Parlement français d'en faire un texte de loi ? Si c'est le cas, qu'il ne s'arrête pas en si bon chemin et condamne aussi le « viol de Nankin » par les Japonais, l'invasion du Tibet par les Chinois, le massacre des Peaux-Rouges par les Américains, l'extermination des Pygmées par les Noirs, le massacre des harkis par le FLN, la destruction de Bagdad par les Mongols, les sacrifices humains des Aztèques... Et s'il faut complaire à toutes les communautés immigrées, pourquoi pas une condamnation des massacres de Kurdes par les Turcs ou de musulmans par les hindous (et vice versa) ?

 Taubira blanchit les esclavagistes non-européens:

Les minorités antillaises montent à leur tour au créneau et le Parlement vote une nouvelle loi mémorielle, la loi Taubira du 21 mai 2001

Elle qualifie la traite atlantique et l'esclavage dans les anciennes colonies françaises, et plus généralement européennes, de crime contre l'humanité. À côté de cela, elle s'abstient de condamner les esclavagistes passés et actuels, au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie... et ne dit mot du sort fait aux clandestins haïtiens en Guyane et aux Antilles, dont la condition ne diffère en rien des anciens esclaves.

Cette loi, qui interprète de façon anachronique des événements lointains, a été votée à l'unanimité, sans réflexion et sans débat, les députés ayant mis leur intelligence en veilleuse pour ne pas s'attirer les foudres de quelques militants. « Est-ce que les Grecs d'aujourd'hui vont décréter que leurs ancêtres les Hellènes commettaient un crime contre l'humanité car ils avaient des esclaves ? Cela n'a pas de sens ! », lance à son propos l'historien Pierre Vidal-Naquet (Le Monde, 17 décembre 2005).

 La droite exalte l'oeuvre coloniale de la gauche :

La droite étant revenue au gouvernement avec la réélection de Jacques Chirac, elle donne à son tour satisfaction à son électorat avec la loi mémorielle du 23 février 2005 destinée à rendre hommage aux acteurs de la colonisation : « La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l'oeuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d'Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française.
Elle reconnaît les souffrances éprouvées et les sacrifices endurés par les rapatriés, les anciens membres des formations supplétives et assimilés, les disparus et les victimes civiles et militaires des événements liés au processus d'indépendance de ces anciens départements et territoires et leur rend, ainsi qu'à leurs familles, solennellement hommage. »

Pour couronner le tout, la loi s'enrichit subrepticement d'un amendement proposé par le député du Nord Christian Vanneste. Il énonce : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit... »

Ce voeu pieux est voté sans difficulté par les députés (droite et gauche réunies) et, dans un premier temps, approuvé par le président Jacques Chirac pour complaire aux anciens rapatriés d'Algérie et faire contrepoids à la loi Taubira. D'une certaine manière, il est comblé par la sortie sur les écrans du film Indigènes l'année suivante. Mais des parlementaires de gauche proches des milieux algériens en viennent à le contester à la fin 2005 et le président de la République, au prix de quelques contorsions constitutionnelles, le valide tout en l'invalidant !

Conseil de l'Europe : de quoi je m'occupe ?

Pour être juste, notons que les députés français ne sont pas les seuls à mettre en cause la liberté d'expression et l'Histoire. Le Conseil de l'Europe, une entité qui siège à Strasbourg, a voté dans l'indifférence générale, le 25 janvier 2006, la résolution 1481 : Nécessité d'une condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires.
Ce texte en quatorze articles décrit, pour qui ne les connaîtrait pas, les crimes des régimes communistes qui ont sévi en Europe jusque dans les années 1990. Il s'érige même en historien et prétend analyser les faits et les idéologies à l'origine de ces crimes. Il exprime sa compassion aux victimes de ces crimes et, plus gravement, « invite tous les partis communistes ou postcommunistes de ses Etats membres qui ne l'ont pas encore fait à reconsidérer l'histoire du communisme et leur propre passé, à prendre clairement leurs distances par rapport aux crimes commis par les régimes communistes totalitaires et à les condamner sans ambiguïté ». Comme si cela ne suffisait pas, le Conseil de l'Europe encourage les historiens « à continuer leurs recherches visant à établir et à vérifier objectivement le déroulement des faits » (sous-entendu : les chercheurs ont toute liberté de chercher sous réserve qu'ils aboutissent aux mêmes conclusions que l'auguste assemblée)...

Menaces sur la liberté d'expression

La querelle autour du bicentenaire d'Austerlitz (2 décembre 1805) met le feu aux poudres. Un plumitif ayant fait de Napoléon Bonaparte un précurseur de Hitler par le fait qu'il a rétabli l'esclavage en Guadeloupe, le Premier ministre Dominique de Villepin et le président renoncent à toute forme de commémoration (tout en s'associant aux Britanniques pour le bicentenaire de Trafalgar !). 

Dix-neuf historiens parmi les plus grands qualifient les lois mémorielles « d'indignes » ?... Dans une pétition en date du 13 décembre 2005, ils s'élèvent « contre la proclamation de vérités officielles, indignes d'un régime démocratique ». Pour eux, l'Histoire n'est la propriété de personne, pas davantage des historiens que de l'État, et celui-ci n'a pas à en imposer une lecture quelle qu'elle soit. Dans ce débat, c'est rien moins que la liberté d'expression de tous les citoyens qui est en jeu !

Les lois ci-dessus n'ont en effet rien à voir avec les lois d'amnistie, de réparation ou de commémoration qui clôturèrent les guerres de religion, la Révolution ou l'Occupation (Arno Klarsfeld, Le Monde, 28 janvier 2006). Elles n'ont pas pour but de corriger des injustices tangibles. Elles n'ont pas d'incidence pratique et à ce titre, sont inutiles. Mais elles prétendent, fait nouveau, imposer une lecture officielle et obligatoire de l'Histoire. Prises une à une, elles semblent bénignes. Mais leur conjugaison débouche sur des restrictions de plus en plus pesantes de la liberté d'expression.

En octobre 2006, un seuil est franchi avec une loi qui menace d'un an de prison et d'une très forte amende toute personne qui contesterait que les massacres d'Arméniens de 1915 relèvent de la catégorie du génocide. La machine infernale de la censure une fois lancée, plus rien ne s'oppose désormais à la multiplication des lois liberticides, au nom de telle ou telle revendication catégorielle (race, religion, sexualité, etc...).

Une multitude d'associations s'arrogent désormais le droit de traquer les mal-disants. Premières victimes de ces « groupes d'oppression » :
• Une fonctionnaire du ministère des anciens combattants, coupable d'avoir un grand-père nommé Papon ;
• Un érudit, Olivier Pétré-Grenouilleau, coupable de mettre sur le même plan la traite atlantique (décrétée « crime contre l'humanité ») et les traites musulmane et intra-africaine ;
• Un député, Christian Vanneste, à l'origine de l'amendement sur le rôle positif de la présence française outre-mer, coupable par ailleurs de propos abrupts sur l'homosexualité qui auraient paru banals il y a quelques années...

Si d'aucuns pensent que de telles lois sont nécessaires pour établir la concorde dans un pays désormais métissé et communautarisé, la loi Taubira démontre le contraire, au vu de l'ampleur du ressentiment des diasporas africaines ! Quant à la loi Gayssot, on ne peut dire qu'elle ait fait refluer l'antisémitisme. Bien au contraire, celui-ci, par la bouche du pitre Dieudonné, se nourrit de cette loi en reprochant aux juifs de s'abriter derrière leur statut de victimes. Et pour la première fois dans l'histoire de la République française, on a assassiné des juifs (des enfants !) pour le seul motif qu'ils étaient juifs ! 

En marge de cela, le 11 février 2006, Georges Frêche, président socialiste du Languedoc-Roussillon a qualifié devant les caméras les harkis de « sous-hommes » (traduction de l'allemand « Untermenschen » par lequel les nazis désignaient les Juifs et les Slaves) sans que son parti l'exclue de ses rangs ! On voit bien par là le caractère arbitraire des lois ci-dessus, que les « groupes d'oppression » utilisent seulement lorsqu'elles les arrangent.

Depuis la loi Gayssot, les lois mémorielles et autres lois bien intentionnées, comme l'interdiction de statistiques ethniques, témoignent des incohérences et de l'arbitraire entourant la liberté d'expression, alors que, par ailleurs, des artistes et des libéraux réclament la liberté de moquer sans limite toutes les religions.

André Larané
L'affaire Pétré-Grenouilleau

L'historien érudit Olivier Pétré-Grenouilleau, spécialiste de l'esclavage et auteur d'une savante étude sur le sujet, est poursuivi en justice pour avoir rappelé dans Le Journal du Dimanche, le 12 juin 2005, que l'esclavage est « un phénomène qui s'est étendu sur treize siècles et cinq continents » et que « les traites négrières ne sont pas des génocides » car « la traite n'avait pas pour but d'exterminer un peuple ». Trois associations dont un Collectif des fils et filles d'Africains déportés ont porté plainte contre l'universitaire pour « apologie de crime contre l'humanité » et « diffamation publique raciale ». La loi Taubira autorise en effet les associations qui « défendent la mémoire des esclaves et l'honneur de leurs descendants » à déclencher l'action publique. Une autre association, le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionais, a entamé une procédure civile et réclamé à l'historien des dommages et intérêts (avant d'y renoncer).

La cohésion nationale à l'épreuve

Ce dévoiement de la démocratie déshonore le Parlement et la classe politique. Plus gravement encore, il porte atteinte à ce qui fait l'essence de la Nation française, à savoir l'attachement à une Histoire commune.

À la différence des autres grandes nations européennes, la France ne coule pas de l'évidence. Il y a mille ans, rien ne prédisposait à vivre ensemble les Basques, Bretons, Flamands, Corses, Alsaciens, Occitans... C'est l'action continue d'une dynastie, les Capétiens, poursuivie par la République, qui a fondé cette Nation improbable qui est la nôtre.

Cette fondation s'est faite le plus souvent dans la violence (guerres seigneuriales, Cathares, guerres de religion, Révolution, Vendée, Commune, colonisation...). Pareille violence n'est pas l'exclusivité de la France mais le sort commun à toutes les grandes entreprises historiques. Aussi ne sert-il à rien de s'en affliger et s'en repentir.

Il importe davantage de regarder l'avenir et ce qui nous unit, en particulier notre langue et les pages glorieuses de notre Histoire commune...

L'Histoire de France est, avec la langue française, le ciment qui préserve l'unité de la communauté nationale, dans les limites de l'hexagone et de ses dépendances d'outre-mer. C'est un ensemble de souvenirs partagés, parfois embellis par la patine du temps, autour desquels nous pouvons dialoguer et nous reconnaître, quelles que soient nos croyances et nos couleurs de peau. N'oublions pas que le plus « français » de nos écrivains, à l'origine de nos romans historiques les plus populaires, est le petit-fils d'un aristocrate normand et d'une esclave africaine, Alexandre Dumas, qui n'avait cure de repentance.

Enfants d'immigrés récents ou Français de longue date, nous sommes tous, comme lui, les fils spirituels des constructeurs de cathédrales, des combattants de Bouvines, Valmy et Verdun, de Montaigne et Victor Hugo. Souvenons-nous-en. Le film Indigènes (2006) constitue de ce point de vue un beau message d'espoir. Puissent nos élus l'entendre et reprendre leurs esprits...

Les minorités antillaises montent à leur tour au créneau et le Parlement vote une nouvelle loi mémorielle qui fait de la traite européenne et d'elle seule (à l'exclusion de tout autre !) un crime contre l'humanité. La simple négation de cette affirmation devient passible de poursuites judiciaires.

En octobre 2006, un seuil a été franchi avec une loi qui menace d'un an de prison et d'une très forte amende toute personne qui contesterait que les massacres d'Arméniens de 1915 relèvent de la catégorie du génocide. La machine infernale de la censure une fois lancée, plus rien ne s'oppose désormais à la multiplication des lois liberticides, au nom de telle ou telle revendication catégorielle (race, religion, sexualité, etc...).


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Publié ou mis à jour le : 2021-10-14 18:44:05

 
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