De la Nubie au Soudan

L'« arrière-cour de l'Égypte »

Soudan dérive d'une expression arabe (balad as-sudaan) qui désigne le pays des Noirs. Il se rapportait autrefois à toute la zone de contact entre l'Afrique méditerranéenne et l'Afrique subsaharienne. Aujourd'hui, il ne désigne plus qu'un État issu de la colonisation britannique, le Soudan (capitale : Khartoum). Le sud de cet État, noir et chrétien (et en partie animiste), a fait sécession en 2011 pour devenir le Sud-Soudan ou Soudan du Sud (capitale : Juba).

Plus vaste État d'Afrique avant cette sécession, avec 2 500 000 km2, il n'est plus que le troisième en superficie avec 1 900 000 km2 (après le Congo-RDC et l'Algérie) et le dixième en population avec 50 millions d'habitants (2024). À la différence de la plupart des autres ex-colonies d'Afrique, le Soudan n'a jamais pu devenir un État ni une nation en raison des haines sociales, religieuses et raciales qui divisent ses habitants. Après la sécession du sud, ces haines en sont venues à déchirer le Darfour, grande région semi-désertique à la lisière avec le Tchad.

Un pays divisé

carte du Soudan (2011, ministère français des Affaires étrangèresLe Soudan actuel est centré sur la Nubie, laquelle prolonge l'Égypte. C'est comme celle-ci une région désertique mais irrigée par le Nil, depuis la première cataracte, au sud d'Assouan. La majeure partie de la population vit sur les deux rives du fleuve. Cette population est musulmane à l'exception d'une petite minorité de chrétiens coptes sur les bords du Nil.
La capitale, Khartoum, est située au sud de la sixième et dernière cataracte et au confluent du Nil Bleu et du Nil Blanc :
• Le Nil Bleu vient des plateaux éthiopiens, au sud-est ; c'est lui qui amène les crues d'été.
• Le Nil Blanc vient des grands lacs africains, au sud. Il est rejoint par de grands affluents comme le Bahr el-Ghazal (« rivière des Gazelles »), lequel traverse une région marécageuse et plutôt fertile de 500 000 km2, le Sudd, qui appartient aujourd'hui au Sud-Soudan.
Les Nouba de Kau (Leni Riefenstahl, éditions du Chêne, 1976)Le Darfour, à l'ouest du Soudan, est une région très distincte des précédentes. Elle couvre environ 500 000 km2 (l'équivalent de la France) mais est très peu peuplée, avec au nord, dans la zone sahélienne, des éleveurs nomades qui se considèrent « arabes », et au sud, dans les hautes terres, autour des monts Mara (djebel Marra), des agro-pasteurs apparentés aux populations négro-africaines d'Afrique centrale.
La région du Kordofan, entre le Darfour et le Nil Blanc, est similaire à la précédente, avec au sud, dans les monts Nouba, les célèbres Noubas popularisés par la photographe Leni Riefenstahl.

La Nubie, une Égypte « noire »

Dans la haute Antiquité, les Nubiens à peau sombre étaient considérés par les Égyptiens comme des étrangers, voire des ennemis, à l'égal des Libyens et des Hittites. Mais les contacts avec la haute Égypte semblent avoir été importants.

Sous l’Ancien Empire, l’Égypte envoya des expéditions militaires et commerciales entre la première et la deuxième cataracte. Le  « pays de Couch [ou Kouch] » était en effet pour elle d'un grand intérêt en raison de ses mines d'or. Au Moyen Empire, le pharon Sésostris III fixa officiellement la frontière de l’Égypte au niveau de la deuxième cataracte comme en atteste une stèle de l’an 8 de son règne. Au Nouvel Empire, la domination égyptienne s’exerça jusqu’au- delà de la quatrième cataracte, puis ce fut le reflux.

Au Ier millénaire avant notre ère, sous la 3e période intermédiaire de l'histoire intermédiaire, les rapports de force s'inversèrent et les rois de Kouch arrivèrent à soumettre la vénérable Égypte et étendre leur domination jusqu'à la Méditerranée. Leur capitale était établie à Napata, en amont de la quatrième cataracte, près du djebel Barkal, une montagne sacrée sur laquelle les pharaons de la XIXe dynastie avaient établi un temple consacré à Amon.   

L'épopée des « pharaons noirs » de Kouch se termina brusquement en 663 av. J.-C. avec l'irruption des Assyriens d'Assourbanipal. Ils contraignirent le souverain nubien à se replier jusqu’à Napata, sa capitale d'origine. Le royaume de Kouch allait perdurer encore plusieurs siècles avec notamment à sa tête de grandes reines appelées « candaces » (nom local d'un pharaon féminin). Au IVe siècle avant notre ère, Napata allait être abandonnée pour la ville de Méroé, plus au sud, sur la rive droite du Nil, en amont de la cinquième cataracte.

Autour de ces lieux subsistent de curieuses pyramides et maints autres vestiges archéologiques et artistiques qui témoignent de la perméabilité culturelle entre la Nubie et l'Égypte pharaonique. Méroé fut aussi un grand centre métallurgique du fer, jusqu'à être surnommée par les archéologues la « Birmingham africaine ».

Le royaume de Méroé perdit peu à peu tout contact avec l'Égypte et le monde méditerranéen. Il sombra vers 340 de l'ère chrétienne sous les coups portés par un nouveau-venu, le roi d'Axoum, dans l'actuelle provinces éthiopienne du Tigré (dico).

Pyramides de Meroe

Vers le milieu du VIe siècle, la région commença à découvrir le christianisme sous sa forme monophysisme copte, tel qu'il était alors pratiqué en Égypte (dico). Plusieurs royaumes chrétiens se constituèrent en Nubie comme au Darfour, parmi lesquels le royaume Nobade, au nord de la Nubie, le royaume de Dongola ou Makuria, au centre, et le royaume d'Aloa, plus au sud. 

L'historien égyptien al-Maqrîzî (XVe siècle) a fait connaître le traité (baqt) conclu vers 652 entre le conquérant arabe Abd Allâh ibn Saad et le roi de Dongola, dénommé Kalidurut. L'une de ses clauses imposait la livraison chaque année par les Nubiens de 360 esclaves des deux sexes.

Ce traité resta en vigueur pendant environ cinq siècles, jusqu'à l'irruption des Mamelouks vers 1260 (dico). Il marqua le début d'un effroyable trafic via le Sahara et les ports de l'océan Indien. Il allait faire jusqu'à nos jours environ quinze millions de victimes, soit autant ou même plus que la traite atlantique, avec, circonstance aggravante, la castration des jeunes garçons destinés aux harems et au service domestique. François-Xavier Fauvelle, professeur au Collège de France, relate dans son livre Le Rhinocéros d'or (2013) le modus operandi de cette industrie de la castration.

En 697, les royaumes chrétiens du Soudan s'unirent pour résister aux musulmans qui s'étaient emparés de l'Égypte. Ainsi, en 748, le roi de Dongola n'hésita pas à attaquer l'Égypte pour obtenir la libération d'un patriarche copte. En 962, les relations de voisinage s'apaisèrent pour un temps et les rois de Nubie s'allièrent aux fatimides d'Égypte. Des Nubiens intégrèrent même la garde du souverain égyptien, connue sous le nom de « Garde noire ».

C'est avec l'installation au Caire de la dynastie des Mamelouks que prirent fin les royaumes chrétiens de Nubie et du Darfour. En 1253, le sultan poussa vers le sud des tribus de pasteurs arabes qui s'agitaient entre le Nil et la mer Rouge. Ils purent ainsi poursuivre en Nubie leurs déprédations (sans doute de la même façon que les janjawid et les SFR au Darfour aujourd'hui !). Puis en 1260, le sultan Baïbars attaqua et déposa le roi de Dongola. En 1317 enfin, la cathédrale de Dongola fut transformée en mosquée. L'arabisation forcée des Nubiens commença. Seuls résistèrent les chrétiens du plateau abyssin, héritiers du royaume d'Axoum, à l'abri derrière leurs montagnes. Ils donnèrent le jour à l'Éthiopie moderne.

Au XVIe siècle, au début de la Renaissance européenne, les Mamelouks du Caire firent allégeance au sultan ottoman de Constantinople. Au sud, en Nubie, les Ottomans et leurs vassaux eurent à subir la pression de pasteurs arabes installés sur le Nil Bleu, les Funj. Le royaume funj allait s'installer solidement sur la région, en tirant ses ressources du commerce des esclaves noirs razziés plus au sud.

À l'ouest, le Darfour islamisé passa sous la tutelle du Kanem, un sultanat installé sur les bords du lac Tchad, puis du Bornou ou Borno, au nord-est du Nigéria actuel. Au XVIIe siècle enfin, les Four, principale ethnie de la région, se constituèrent en sultanat indépendant. En 1799, le sultan Abd er-Rahman el-Rachid entra en relations avec le général Bonaparte qui venait de débarquer en Égypte. Celui-ci le pria de lui envoyer deux mille soldats noirs pour renforcer ses effectifs...

Le Soudan aux marges du monde moderne

Aussi longtemps que l'Égypte fut soumise aux sultans ottomans, ceux-ci se désintéressèrent du Nil supérieur et du Soudan (le « pays des Noirs »). Mais au début du XIXe siècle, un soldat d'origine albanaise, Méhémet Ali, vint à se rendre maître de l'Égypte. Il en devint le vice-roi, en ne gardant qu'une allégeance très ténue envers Constantinople.

À la différence des Ottomans, il se montra désireux d'étendre son royaume vers le sud ans l'espoir de mettre la main sur les ressources mythiques de l'Afrique (ivoire, or... et esclaves). Dès 1820, il envoya son fils Ismaïl et son gendre conquérir le Soudan avec deux colonnes de quatre mille hommes. L'affaire ne fut pas de tout repos et Ismaïl lui-même périt dans un accrochage en 1822. Le pays fut enfin unifié et soumis à une rude occupation militaire. La capitale de la nouvelle colonie fut fondée en 1823 par Méhémet Ali lui-même au confluent des deux Nil, à l'emplacement d'un camp militaire égyptien dénommé Khartoum.

Afin de s'approprier le trafic d'esclaves, plus que jamais actif dans le monde musulman, les gouvernants égyptiens s'appuient sur des trafiquants locaux et notamment Zobeïr. Ce trafiquant né en 1830 s'était rendu maître du Bahr el-Ghazal (Sudd), dans le grand sud. Le vice-roi Ismaïl Pacha le nomma gouverneur de la région et lui confia en 1874 la conquête du sultanat Four (Darfour). Mais comme il devenait de plus en plus influent, le vice-roi le convoqua au Caire où il le retint prisonnier.

De dépit, le fils de Zobeïr, Souleïman, tenta de reprendre le pouvoir dans la province méridionale de l'Equatoria. Le khédive fit alors appel à un officier anglais prestigieux, Charles Gordon, pour le mater. Se dépensant sans compter Gordon finit par vaincre le rebelle et le fit exécuter. Cela lui valut d'être nommé gouverneur du Soudan. Il ne le resta pas très longtemps car il choisit de démissionner en 1879 par solidarité avec Ismaïl Pacha qui avait été lui-même renversé.

Dans un souci d'efficacité et pour ne pas risquer d'être renversés par un rival, les vice-rois d'Égypte s'étaient accoutumés à recruter des cadres et militaires européens comme Gordon pour administrer la colonie et l'Égypte elle-même. Au Soudan, cet appel à des « infidèles » suscita un ressentiment croissant et fit le lit du mahdisme, un mouvement religieux dirigé contre les Égyptiens et les Occidentaux.

Le Mahdi Mouhammad Ahmad (1844-1885)C'est ainsi que le 29 juin 1881, un chef religieux musulman, Muhammad Ahmad (36 ans) dit être le Mahdi, autrement dit le « Guide » ou le « Sauveur » qu'attendent les musulmans. Il soulève les Soudanais et bat les troupes égyptiennes envoyées contre lui.

Dans le même temps, en 1882, les Anglais placent l'Égypte sous leur protection. Du coup, ils sont conduits à prendre en charge la question soudanaise. Charles Gordon est envoyé à Khartoum pour évacuer les ressortissants européens et égyptiens menacés par les madhistes. Mais il va refuser l'évacuation pour lui-même, ce qui lui vaudra d'être massacré le 26 janvier 1885.

Il s'écoulera plus de dix ans avant que les Britanniques ne décident de soumettre enfin le Soudan. Ils y sont poussés par l'intervention (malheureuse) de l'Italie dans l'Éthiopie voisine.

Lord Kitchener écrase les armées mahdistes sur le Nil, à Omdourman, le 2 septembre 1898. Deux semaines plus tard, le 28 septembre 1898, fort de cette victoire, il croise à Fachoda, sur le Nil Blanc, une colonne française dirigée par le capitaine Jean-Baptiste Marchand, lequel prétend placer la région sous la tutelle de la France. Il est finalement contraint à se retirer. 

Avec l'accord de la France, le Soudan devient le 19 janvier 1899 un condominium anglo-égyptien (en fait une colonie britannique). Du Caire au Cap, il ne manque aux Anglais que le Tanganiika (colonie allemande) pour réaliser un continuum territorial.

Le colonisateur entreprend de moderniser tant bien que mal ce territoire immense, divers et et enclavé. Il fonde Port-Soudan sur la mer Rouge.

Entre les deux guerres mondiales, un mouvement indépendantiste émerge parmi les rares élites politiques et religieuses. Deux confréries religieuses dominent le mouvement : d'un côté la Mahdiya, héritière du mahdisme, qui veut rompre avec l'Égypte tout autant qu'avec l'Angleterre ; de l'autre la Khatmiya, qui souhaiterait un rapprochement, voire une union avec l'Égypte.

Londres n'attend pas pour donner au Soudan une complète indépendance le 1er janvier 1956.

Femmes soudanaises dans une zone de sécurité à Um Baru, au nord du Darfour en 2021 (photo : MINUAD, ONU)

70 ans d'indépendance, dont 5 ans de régime démocratique

Dès avant l'indépendance, les populations noires et chrétiennes du sud se sont soulevées, ne supportant pas la perspective de tomber sous la dépendance des anciens chasseurs d'esclaves arabes. Londres avait un moment envisagé de rattacher le sud à l'Ouganda voisin, auquel il est apparenté par la population et la religion. Mais le projet avait fait long feu.

Le conflit entre le sud-Soudan et Khartoum allait perdurer jusqu'aux accords d'Addis-Abéba en 1972 après avoir causé plusieurs centaines de milliers de morts et des millions de réfugiés. 

Entretemps, un général s'était emparé du pouvoir à Khartoum dès 1958. Il allait en être chassé en 1964 par un soulèvement étudiant. Après cinq ans de démocratie parlementaire, le pouvoir, impuissant à combattre la rébellion du sud, était renversé par un nouveau général, Djafar al-Nimeiry. Celui-ci allait louvoyer entre les protecteurs américains et soviétiques, tout en réprimant les communistes de l'intérieur et en tissant des liens de plus en plus étroits avec les Frères musulmans.

Le 8 septembre 1983, alors que l'islamisme balayait le monde musulman, de l'Iran à l'Arabie, il tentait de sauver son pouvoir chancelant en instaurant la charia, la loi islamique. Ce basculement vers une dictature religieuse allait aussitôt réveiller la rébellion sudiste, sous la conduite d'un chef charismatique, John Garang. Elle allait aussi conduire au renversement de Nimeiry le 6 avril 1985.

Omar el-Béchir victorieux après le coup d'État de 1989. Agrandissement : Omar el-Béchir rencontre Ali Khamenei en 2012.Après une succession de militaires à la tête du pays, le général Omar el-Béchir s'imposait enfin le 30 juin 1989. La charia était suspendue mais la guerre avec le sud redoublait d'intensité, d'autant que la découverte de pétrole dans le sous-sol sud-soudanais attisait les convoitises de Khartoum. Le 9 janvier 2005, à Nairobi, un cessez-le-feu était enfin conclu entre les deux camps. Il allait conduire à un référendum et à l'indépendance du Soudan du Sud le 9 juillet 2011.

Dans le même temps, le 26 février 2003, les populations négro-africaines musulmanes du Darfour se soulevaient à leur tour, lasses d'être abandonnées par le gouvernement. Omar el-Béchir allait mobiliser contre elles les janjawid, des milices à cheval recutées chez les nomades ex-chasseurs d'esclaves ! Il s'ensuivit une avalanche de crimes qui valut au dictateur une condamnation par la Cour pénale internationale de La Haye.

Le dictateur n'en a pas moins conservé le pouvoir jusqu'à son renversement par d'autres militaires, le 11 avril 2019. En conflit les uns avec les autres, les nouveaux maîtres du Soudan rallumèrent la guerre civile, avec une nouvelle fois, des massacres et des violences sans nom parmi les sédentaires du Darfour... et maintenant du Kordofan voisin. C'est à se demander si les cinquante millions de Soudanais pourront un jour accéder à la paix et à la sérénité.

André Larané

Publié ou mis à jour le : 2025-11-09 16:16:13

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