Le Rhinocéros d'or

Curieux « Moyen Âge » africain

Le Rhinocéros d'or fait le tour de toutes les connaissances disponibles sur l'Afrique subsaharienne (ou Afrique noire), avant que les Portugais n'accostent sur ses rivages, au XVe siècle. C'est un recueil de 34 histoires dont il ressort paradoxalement que l'Afrique pré-coloniale est moins connue que par exemple la Gaule pré-romaine.

Le livre a bénéficié à sa parution, en 2013, d'un grand succès populaire. Il a conduit son auteur, l'historien et archéologue François-Xavier Fauvelle, jusqu'au Collège de France, où il a été élu en 2018 à la première chaire dédiée à l'Afrique.

 Un Moyen Âge ? Quel Moyen Âge ?

LeRhinocéros d'orLa première surprise à la lecture de l'ouvrage est la référence à un « Moyen Âge » africain. Le Moyen Âge (dico) est une notion spécifiquement occidentale. Le poète Pétrarque l'a employée pour désigner le millénaire qui sépare la fin de l'Antiquité de ce qu'il pensait être un retour à celle-ci et qui fut pour cela baptisé Renaissance.

François-Xavier Fauvelle, dès les premières pages, tente de justifier l'extension du terme à l'Afrique par la coïncidence approximative des dates. La période qu'il évoque s'étend en effet du VIIIe siècle au XVe siècle. La justification est bancale : il ne viendrait à personne d'appeler Moyen Âge la période correspondante en Amérique, en Chine, en Inde ou en terre d'Islam.

Plus sérieusement, il n'y a rien dans le passé antérieur de l'Afrique subsaharienne qui puisse être assimilé à l'Antiquité, hormis l'Égypte pharaonique et ses appendices tardifs, nubiens et éthiopiens : les royaumes de Méroé et d'Axoum. Ces civilisations-là appartiennent bien davantage à la sphère méditerranéenne et moyen-orientale qu'à la sphère subsaharienne. En ce qui les concerne, les périodes qui ont suivi, de la conquête romaine à la conquête arabe en passant par l'arrivée du christianisme, n'ont rien qui ressemble à un quelconque Moyen Âge.

L'Afrique et la Gaule : histoires parallèles !

Pour resituer l'Afrique subsaharienne dans l'Histoire du monde, il serait sans doute utile de faire d'abord un peu d'histoire comparative. Au vu des sources historiques et archéologiques, la comparaison qui nous vient immédiatement à l'esprit est la Gaule d'avant la conquête romaine ! La comparaison paraît au premier abord insensée, parce que la Gaule, c'est environ 600 000 km2 et l'Afrique subsaharienne 22 millions de km2. Mais regardons-y de plus près...

- Des effectifs comparables :

Il y a 2000 ans, les deux régions avaient une population comparable en dépit de la différence de superficie. Le démographe Jean-Noël Biraben (INED) a en effet évalué la population subsaharienne à douze millions d'âmes, soit à peu près autant que la population estimée de la Gaule à la veille de la conquête romaine. Les Africains n'étaient encore que soixante millions en 1400, avant la traite atlantique.

• Au début de notre ère, les agriculteurs bantous (ancêtres de la plupart des noirs actuels) n'avaient encore occupé qu'une petite partie du continent, les chasseurs-cueilleurs tels les Khoisans ou les Pygmées actuels exploitant le reste. Au XIXe siècle seulement, les Bantous franchirent le Limpopo, au sud, et se heurtèrent aux Boers venus des Pays-Bas.
• De façon similaire, les Gaulois ou Celtes descendaient des Indo-Européens qui, il y a 4500 ans, avaient submergé le continent européen. Les populations antérieures de chasseurs-cueilleurs ont quasiment disparu mais certains linguistes pensent en retrouver quelques vestiges dans la langue basque ! 

- Une écriture d'emprunt :

• Les Africains sont restés jusqu'à la colonisation européenne ignorants de l'écriture, à l'exception des habitants du Sahel (dico) et de la côte orientale qui ont pu la connaître à partir du VIIe siècle de notre ère par le biais des marchands et des conquérants arabes.
• Les Gaulois ne se souciaient pas davantage que les Africains d'utiliser l'écriture. Les druides, en charge des rites religieux, connaissaient néanmoins l'alphabet grec et l'utilisaient de façon confidentielle. Ils se gardaient de l'enseigner à leurs ouailles afin de préserver leur prestige et leur autorité.

Il s'ensuit que l'Afrique aussi bien que la Gaule n'ont été connues dans un premier temps qu'à travers les témoignages de voyageurs étrangers, arabes dans le premier cas, grecs et romains dans le second.

C'est ce qui ressort du livre de François-Xavier Fauvelle qui fait plusieurs fois état des récits du géographe persan Ibn Hawqal (Xe siècle), de son homologue andalou an-Bakrî (XIe siècle) et du voyageur et géographe marocain Ibn Battutâ (XIVe siècle). Il évoque aussi l'historien égyptien al-Maqrîzî (XVe siècle) qui a fait connaître le traité (baqt)  conclu entre le général arabe Abd Allâh ibn Saad et le royaume nubien de Dongola en 652 (?). L'une de ses clauses imposait la livraison chaque année par les Nubiens de 360 esclaves des deux sexes. Ce fut le début d'un effroyable trafic via le Sahara et les ports de l'océan Indien. Il allait faire jusqu'à nos jours environ quinze millions de victimes, soit autant ou même plus que la traite atlantique, avec, circonstance aggravante, la castration des jeunes garçons destinés aux harems et au service domestique. François-Xavier Fauvelle relate dans son livre le modus operandi de cette industrie de la castration.

- Des oppidums plutôt que des villes :

Dans l'un et l'autre cas, l'absence d'écriture a impliqué l'absence d'administration et donc d'État véritable. Les Africains ne disposaient pas non plus de chevaux pour leurs déplacements, ce qui limitait grandement les conquêtes. En Afrique comme en Gaule, on s'en est longtemps tenu à des fédérations de tribus. Le Kongo, le Mali, le Ghana ou le Songhai évoqués par les voyageurs de passage devaient s'apparenter aux pagi ou cités gauloises bien plus qu'à Rome, Byzance ou la Perse. C'est par anachronisme ou paresse intellectuelle que l'on qualifie ces entités d'empire ou royaume. On pourrait plus sérieusement les qualifier de proto-États.  François-Xavier Fauvelle note d'ailleurs pour la plupart d'entre eux l'absence de capitale bien identifiée. L'exception la plus notable est Tombouctou, métropole du Songhai fondée au XIIe siècle sur les bords du Niger, à la lisière du monde arabo-musulman.

• Au sud de l'Équateur, la référence obligée est le site du Grand Zimbabwe, capitale du mythique royaume du Monomotapa, découvert en 1871. Ces ruines étendues sur 7 km2 et constituées de murailles de pierres assemblées sans mortier sont ce qui reste d'une cité de plus de dix mille habitants qui connut son apogée il y a environ 800 ans.
• Le Grand Zimbabwe a une évidente ressemblance avec les oppidums gaulois et notamment le plus connu d'entre eux, Bibracte, l'oppidum des Éduens, près d'Autun (Saône-et-Loire). À mille ans d'intervalle, cette ressemblance mérite d'être soulignée (voir ci-dessous).

Les ruines du Grand Zimbabwe aujourd'hui ; agrandissement : les ruines de Bibracte aujourd'hui

- Des échanges étendus :

• Très tôt, bien avant notre ère, les Africains ont, comme les Eurasiens, développé l'agriculture ainsi que la métallurgie. Ils ont aussi exploité leurs gisements aurifères, en particulier entre le Niger et l'océan, et le métal jaune a longtemps alimenté les ateliers monétaires du Caire, de Byzance et Bagdad.
• Les Gaulois, si détestable que fut leur réputation (ils se battaient nus et pratiquaient des sacrifices humains), étaient par ailleurs d'excellents agriculteurs (ils avaient inventé la moissonneuse !) et métallurgistes. Ils tiraient aussi de gros revenus du commerce de l'étain entre les îles Cassitérides (la Grande-Bretagne ?) et le monde gréco-romain.

Le commerce international a permis tant aux Africains qu'aux Gaulois, du moins à leurs classes dirigeantes, de s'entourer d'un certain luxe comme on s'en rend compte en explorant les nécropoles.

• François-Xavier Fauvelle fait état de différents objets et bijoux découverts dans des sites funéraires, comme par exemple de la verroterie et des perles dont certaines ont pu être amenées de Chine, à travers l'océan Indiens par des marchands arabes ou chinois. Le plus remarquable de ces objets est le rhinocéros d'or, une figurine en bois qui représente un rhinocéros d'Asie et remonte au XIIIe siècle. Arrivée au coeur de l'Afrique australe on ne sait trop comment, cette figurine a été recouverte de feuilles d'or par des artisans locaux, l'or étant l'une des principales richesses du continent noir, avec l'ivoire et les esclaves. Elle a été découverte en 1930.
• De la même façon et sans doute à une échelle bien plus grande, les élites gauloises ont pu nourrir les courants d'échanges avec leurs voisins. Le témoignage le plus éclatant est la tombe de Vix, près de Châtillon-sur-Seine (Côte d'Or), qui remonte au VIe siècle av. J.-C. Elle présente de splendides bijoux en or ou en ambre de la Baltique et surtout un monumental cratère, un récipient en bronze destiné à servir le vin dans les banquets, en provenance d'un atelier de la région de Naples.

À partir de ces parallèles entre les Africains et les Gaulois, ne pourrions-nous renouveler notre regard sur l'Afrique ? Et plutôt que de tordre l'Histoire au risque du ridicule, puissent les historiens offrir aux Africains un passé charnel, proche du nôtre et intelligible.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2021-07-15 08:49:28

 
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