Le siècle des génocides

Du crime de guerre au génocide

Le siècle des génocides (Bernard Bruneteau)Le titre ci-dessus est aussi celui de l'excellent livre de Bernard Bruneteau (Armand Colin, 2004). Il définit le XXe siècle comme le siècle qui a vu se multiplier un crime d'une dimension sans pareille, le génocide.

Ce concept est né après la Seconde Guerre mondiale et s'est appliqué rétrospectivement au massacre des Arméniens (1915) et des Juifs d'Europe (1941-1945) puis aux massacres plus récents des Cambodgiens (1975) et des Tutsis (1994). Le massacre des Hereros (1904) et celui des Ukrainiens (1932) sont parfois aussi rangés dans cette catégorie. Les génocides sont la forme extrême du crime contre l'humanité, un concept également issu de la Seconde Guerre mondiale. 

L'Histoire et les textes anciens, dont la Bible, abondent en récits d'exterminations et massacres de masse. Aucune société n'en est exempte et les hommes témoignent encore aujourd'hui d'une grande inventivité en ce domaine. Gardons-nous pour autant de mettre dans le même sac génocides, massacres de masse, exterminations de populations entières, atrocités des guerres coloniales, crimes de guerre, crime contre l'humanité... Appliquons-nous donc à bien définir ces concepts.

André Larané

Le crime contre l'humanité

En 1945, sitôt après la destruction du IIIe Reich, les vainqueurs se montrent déterminés à juger ses représentants, coupables d'avoir déclenché le plus épouvantable conflit qui soit. C'est une première dans l'histoire des relations internationales car, jusque-là, il était habituel que toute guerre se termine par des négociations de paix.

L'accord de Londres du 8 août 1945 établit donc les statuts du Tribunal militaire international de Nuremberg, qui doit juger les criminels nazis. Il invoque à leur propos le « crime contre l'humanité ». C'est la première utilisation de ce concept. Son invention revient à... Robespierre qui avait déclaré le 3 décembre 1792 au procès de Louis XVI ! « Je demande que la Convention nationale le déclare [le roi] dès ce moment traître à la nation française, criminel envers l'humanité... ».

Les juristes de Londres définissent le crime contre l'humanité comme « l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux » (article 4).

Sa conséquence juridique fondamentale est d'être imprescriptible : ses auteurs peuvent être poursuivis jusqu'au dernier jour de leur vie. Il s'agit d'une entorse à un principe juridique immémorial qui se doit d'être manié avec précaution  pour ne pas jeter les coupables dans le désespoir absolu. C'est pourquoi la définition de Londres est restreinte au cadre de la Seconde Guerre mondiale et de ses origines.

Le génocide

Parmi tous les crimes d'État reprochés au IIIe Reich, il y a bien sûr l'extermination des Juifs d'Europe. De 1941 à 1945, en plein conflit, les menées antisémites des nazis ont conduit à la mise à mort méthodique de six millions d'êtres humains en vue d'éradiquer du continent européen un groupe honni, les personnes juives ou d'origine juive. Cette mise à mort s'est effectuée de diverses façons, par des exécutions sommaires, par la famine et par gazage dans des camps d'extermination situés pour la plupart en Pologne (Auschwitz-Birkenau, Treblinka...). On la distingue de la répression plus conventionnelle des opposants au régime nazi, qui a conduit ceux-ci dans des camps de concentration et de travail forcé en Allemagne même (Buchenwald, Dachau, Mauthausen...).

C'est seulement le 11 décembre 1946, après qu'ont débuté les procès de Nuremberg, lors de la première session de l'Assemblée générale des Nations Unies, qu'est reconnue la spécificité de ce « crime sans nom » (l'expression est de Churchill). Le professeur de droit international Raphael Lemkin le qualifie de « génocide », à partir du grec genos, race, avec le suffixe latin -cide désignant le meurtre.

Par sa résolution 96, l'ONU définit le génocide comme « un déni du droit à la vie des groupes humains », que ces « groupes raciaux, religieux, politiques et autres, aient été détruits entièrement ou en partie ».

L'allusion au fait politique déplaît à l'URSS qui a beaucoup à se reprocher en ce domaine. Aussi la définition est-elle édulcorée dans l'article II de la Convention des Nations Unies du 9 décembre 1948 qui définit comme génocide « des actes commis dans l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ».

L'exclusion du fait politique fait encore débat parmi les spécialistes car elle conduit à exclure par exemple la famine en Ukraine, en 1932, et le massacre des Hutus modérés du génocide des Tutsis, en 1994, et elle fait fi d'un constat évident selon l'historien Bernard Bruneteau : « les génocides commis contre des groupes raciaux, ethniques ou religieux le sont toujours à la suite de conflits et à partir de considérations idéologico-politiques ». Lui-même accorde sa préférence à la définition du génocide par Frank Chalk et Kurt Jonasshon : « Le génocide est une forme de massacre de masse unilatéral par lequel un État ou une autre autorité a l'intention de détruire un groupe, ce groupe et ses membres étant définis par le perpétrateur » (note).

Spécificité de la Shoah

Qu'il s'agisse de la Shoah ou des autres crimes de masse du dernier siècle, la souffrance des victimes est la même. La Shoah n'en conserve pas moins un aspect exceptionnel par son caractère systématique.
Ainsi, si les nazis ont bien conçu un projet d'extermination de tous les Juifs d'Europe, on n'observe rien de tel concernant les homosexuels ou encore les tziganes. Ces groupes ont été victimes d'exclusion et de déportations mais jamais de façon systématique. Les tziganes, par exemple, ont été traités différemment selon qu'ils étaient sédentaires ou nomades et certains ont même pu servir dans l'armée allemande, la Wehrmacht.
D'autre part, lors de l'extermination des Arméniens d'Asie mineure par les Turcs, les Arméniens de la capitale, Istamboul, ont pu continuer à vaquer à leurs activités, à l'exception de 400 notables exécutés au premier jour du génocide. De même ont été épargnés les Arméniens de Jérusalem et du Proche-Orient.

Dérives juridiques

En 1973, une convention internationale a étendu le concept de crime contre l'humanité à l'apartheid (ségrégation raciale en Afrique du Sud). Le droit français l'a intégré en 1994 à l'initiative du procureur Pierre Truche.

Coup de tonnerre le 17 juillet 1998 avec la publication du Statut de Rome qui établit la Cour Pénale Internationale (CPI). Cette institution dont le siège est à La Haye se donne pour mission de juger les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité, les génocides et les agressions.

L'article 7 de son statut range parmi les crimes contre l'humanité les actes ci-après commis dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique contre une population civile :
• meurtre,
• extermination,
• réduction en esclavage,
• déportation ou transfert forcé de population,
• emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international,
• torture,
• viol, esclavage sexuel, prostitution forcée, grossesse forcée, stérilisation forcée et toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable,
• persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d'ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste, ou en fonction d'autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international, en corrélation avec tout acte visé dans le présent paragraphe ou tout crime relevant de la compétence de la Cour,
• apartheid,
• autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l'intégrité physique ou à la santé physique ou mentale (source : AIDH).

De l'avis de certains juristes, cette énumération – en particulier son dernier terme - rend la notion de crime contre l'humanité extensible à presque tous les crimes, avec, par voie de conséquence, le risque de rendre inopérant le principe de prescription. Depuis lors, plusieurs auteurs de massacres de masse ont été poursuivis  par la CPI ou des tribunaux nationaux pour des crimes de guerre, de génocide et contre l'humanité. Parmi eux : 1) des Rwandais coupables de participation au génocide des Tutsis, 2) le président du Soudan Omar Al-Bachir pour ses méfaits au Darfour en 2004, 3) l'ancien dictateur guatémaltèque Rios Montt condamné à 80 ans de prison pour les sévices des escadrons de la mort contre la paysannerie maya, 4) d'anciens Khmers rouges pour leur participation au génocide du Cambodge, 5) enfin des collaborateurs de Saddam Hussein pendus pour leurs actions contre les Kurdes d'Irak.

Au terme de ce parcours, l'historien Bernard Bruneteau nous met lui-même en garde contre une double dérive :
• La première, ultra-restrictive, voit dans l'Holocauste (l'extermination des Juifs) le seul véritable génocide ; elle établit par exemple une différence entre la prétendue « rationalité » des crimes staliniens, commis au nom d'un idéal honorable, et l'absolue « irrationalité » des crimes nazis,
• La seconde, extensive, conduit à qualifier de génocide, crime contre l'humanité ou crime de guerre tous les méfaits d'une certaine ampleur, y compris les opérations de guerre ordinaires, au risque d'enlever toute pertinence à ces concepts.

L'horreur d'Auschwitz n'est pas d'essence extra-terrestre mais constitue une synthèse paroxystique de différents éléments que l'on retrouve tout au long du XXe siècle.

Avec Le siècle des génocides, Bernard Bruneteau, professeur d'histoire contemporaine à l'université Pierre Mendès France-Grenoble II, s'est mis en quête du fil conducteur qui relie entre eux les crimes génocidaires du XXe siècle.

Il montre la continuité et la parenté entre tous ces génocides et crimes contre l'humanité qui ont débuté à l'époque coloniale et se sont poursuivis jusqu'à nous, au Rwanda. Une lecture douloureuse qui nous éclaire sur ce siècle de fer et de sang.

L'Histoire récente et les textes anciens, dont la Bible, abondent de récits d'extermination. Faut-il pour autant tout mettre dans le même sac génocides, massacres de masse, exterminations de populations entières, crimes de guerre, crime contre l'humanité...?

Définir les concepts avec rigueur

Pour prévenir toute confusion, Bernard Bruneteau rappelle l'importance d'une définition rigoureuse des concepts nouveaux de crime contre l'humanité et génocide.

– Le crime contre l'humanité

La distinction entre crime de guerre et crime contre l'humanité est introduite par l'accord de Londres du 8 août 1945. Cet accord dresse les statuts du Tribunal militaire international qui jugera à Nuremberg les criminels nazis. Il invoque à propos de ces derniers l'incrimination de « crime contre l'humanité ». C'est la première utilisation de ce concept depuis... Robespierre.

Le crime contre l'humanité est défini comme « l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux » (article 6c).

On peut noter que cette définition est restreinte au cadre de la Seconde Guerre mondiale et de ses origines. Elle n'a été généralisée qu'en 1998 lors de l'établissement de la Cour Pénale Internationale.

– Le génocide

Le concept de « génocide » est défini lors de la première session de l'Assemblée générale des Nations Unies, le 11 décembre 1946 comme « un déni du droit à la vie des groupes humains », que ces « groupes raciaux, religieux, politiques et autres, aient été détruits entièrement ou en partie » (résolution 96).

Le génocide ainsi défini entre dans la catégorie des crimes contre l'humanité.

L'allusion au fait politique déplaît à l'URSS qui a beaucoup à se reprocher en ce domaine. Aussi la définition est-elle édulcorée dans l'article II de la Convention des Nations Unies du 9 décembre 1948 qui définit comme génocide « des actes commis dans l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ».

L'exclusion du fait politique fait encore débat parmi les spécialistes, ainsi que le souligne Bernard Bruneteau, car elle conduit à exclure par exemple le massacre des Hutus modérés du génocide des Tutsis en 1994 et elle fait fi d'un constat évident : « les génocides commis contre des groupes raciaux, ethniques ou religieux le sont toujours à la suite de conflits et à partir de considérations idéologico-politiques ».

L'auteur met en garde contre une double dérive :

– La première, ultra-restrictive, voit dans l 'Holocauste (l'extermination des Juifs) le seul véritable génocide ; elle établit par exemple une différence entre la prétendue « rationalité » des crimes staliniens, commis au nom d'un idéal honorable, et l'absolue « irrationalité » des crimes nazis,

– La seconde, extensive, conduit à qualifier de génocide ou de crime contre l'humanité tous les méfaits d'une certaine ampleur au risque d'enlever toute pertinence à ces concepts.

Aux origines de la violence du XXe siècle

« À titre rétrospectif, le XXe siècle peut s'assimiler au règne de la violence paroxystique », rappelle Bernard Bruneteau. Mais le surgissement de cette violence a été préparé par des éléments du siècle précédent : « L'ère impérialiste qui voit la nouvelle pensée raciste justifier un expansionnisme colonial sanglant inaugure en effet les massacres administratifs ; la guerre de 1914 qui combine animalisation de l'ennemi, violence extrême et mort de masse débouche par ailleurs sur la brutalisation des sociétés européennes ».

Bernard Bruneteau revient bien évidemment sur les massacres liés aux conquêtes coloniales, en Algérie, en Afrique noire, en Australie... sans parler des guerres indiennes livrées par les Américains aux premiers habitants de leur pays.

« Si la majorité des massacres de l'ère coloniale ne relèvent pas de la stricte catégorie du génocide », note Bernard Bruneteau, « l'indifférence dans laquelle ils se déroulèrent ne se sépare pas toutefois d'une forme d'idéologie, et qui plus est à visée universaliste »... C'est au nom du « peuple souverain » que des États comme la France ont entrepris de soumettre les peuples non européens.

Les guerres coloniales ont été justifiées en invoquant le darwinisme social, excroissance monstrueuse de la théorie de la sélection naturelle de Charles Darwin, et la vocation des « races supérieures » à dominer les autres.

Le succès de ce genre de théorie a été rendu possible par la sécularisation des sociétés européennes et l'affaiblissement de la morale chrétienne, avec pour conséquences le rejet de la compassion en politique et la désacralisation de l'être humain.

La Grande Guerre de 1914-1918, en atteignant un seuil de violence sans précédent, a également contribué à chambouler les consciences. « Lieu de l'hécatombe et de la terreur la plus insupportable, la bataille des années 1914-1918 a rendu banale la disparition de millions d'hommes, faisant accepter par exemple que la moitié des morts de la guerre n'aient pas de sépulture. Le consentement à la mort de masse est indissociable de la désacralisation subite de la vie humaine », note Bernard Bruneteau.

Ces préambules permettent à l'auteur de dérouler le fil des événements tragiques qui ont jalonné le XXe siècle, du massacre des Arméniens à celui des Tutsis, en passant par les liquidations de masse en URSS, la Shoah et le génocide cambodgien.


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La Shoah
Publié ou mis à jour le : 2022-03-30 04:25:32

 
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