1871-1914

De la paix armée à la Grande Guerre

Nos aïeux, après avoir hissé l'Europe au summum de la puissance et de la modernité, l'ont entraîné dans son suicide avec la Grande Guerre. Sans être exceptionnellement meurtrier au regard de ce que nous avons connu depuis lors (note), le conflit a brisé des peuples à la fécondité déclinante.

Jusqu'à la veille de la Grande Guerre, les Européens vivaient dans une apparente harmonie et savouraient la paix. C'était la « Belle Époque »... Cet optimisme était justifié car il n'existait objectivement en Europe aucune raison majeure de conflit... si ce n'est précisément le sentiment de toute-puissance et de supériorité qui poussait les dirigeants à ambitionner des conquêtes sans fin !

André Larané
L'île de la Cité, à Paris, vers 1900
L'Europe à la veille de la Grande Guerre 

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L'Europe à la veille de la Première Guerre mondiale - 1914
Cette carte montre l'Europe en 1914. On note la très nette diminution du nombre d'États, en comparaison des siècles antérieurs et notamment de l'Europe issue des traités de Westphalie (1648).

Deux empires à dominante germanique et par ailleurs alliés, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, occupent le coeur du continent. Deux autres empires, la Russie et l'empire ottoman en occupent les marges orientales. Tous les quatre sont l'objet de fortes tensions internes... 

Hubris européen

En l'absence de menace extérieure qui aurait pu contraindre les Européens à se rapprocher, chacun soupçonne son voisin de vouloir l'agresser !

Dès les années 1880, les grandes puissances se tiennent les unes les autres en respect, comme des cow-boys prêts à dégainer, tiraillées entre la peur de l'agression et le désir de nouvelles conquêtes. Ce sont en définitive les petits États qui, plus libres de leurs mouvements, vont semer le désordre et entraîner le Vieux Continent dans la catastrophe.

Les Britanniques n'éprouvent guère plus de sympathie pour les Français que pour les Allemands. Les Allemands et les Russes ont parfois la tentation de se rapprocher au détriment de l'Autriche-Hongrie. Les Russes manifestent leur soutien à la Bulgarie avant de la lâcher au profit de sa rivale serbe etc.

La guerre générale menace à plusieurs reprises, depuis l'annexion unilatérale de la Bosnie-Herzégovine (5 octobre 1908) jusqu'au « coup d'Agadir » (1er juillet 1911).

Theobald von Bethmann-Hollweg (29 novembre 1856, Hohenfinow - 2 janvier 1921, Hohenfinow) La course aux armements bat son plein. Elle  fait les choux gras des grands industriels de la sidérurgie sans pour autant que ceux-ci se mobilisent en faveur de la guerre (les capitalistes de tous les pays savent pertinemment qu'un conflit généralisé bousculerait les situations acquises et ne pourrait que leur être défavorable).

En janvier 1913, le chancelier allemand Theobald von Bethmann Hollweg présente au Reichstag une loi destinée à accroître les effectifs militaires et améliorer le matériel.

L'état-major français prend prétexte de cette menace nouvelle pour faire passer le service militaire obligatoire de deux à trois ans, avec le soutien du président de la République Raymond Poincaré, un patriote lorrain prêt à tout pour récupérer les provinces perdues. La même année, la Belgique elle-même, quoique neutre, instaure le service militaire obligatoire. Il suffit bientôt d'une étincelle pour déclencher l'incendie.

La montée des tensions

La République française, jamais remise de la perte de l'Alsace-Lorraine,  se rapproche en 1894 de la Russie autocratique en vue de prendre un jour l'Allemagne en tenaille. Dans le cadre de cette alliance franco-russe, les épargnants français sont massivement sollicités en vue de financer un réseau de chemin de fer qui permette à l'immense Russie de mobiliser au plus vite ses troupes sur sa frontière avec l'Allemagne ! 

Théophile Delcassé (Pamiers, 1ᵉʳ mars 1852 - Nice, 21 février 1923)Mais, au-delà des mers, la France poursuit sa compétition multiséculaire avec l'Angleterre. En 1898, Français et Anglais sont prêts à se faire la guerre pour Fachoda, quelques cabanes misérables au bord du Nil.

Heureusement, l'arrivée aux Affaires étrangères de Théophile Delcassé calme le jeu. Ce ministre pénétré du désir de récupérer l'Alsace-Lorraine pressent que la France aura un jour besoin pour cela de l'alliance anglaise.

Outre-Atlantique, les jeunes États-Unis n'échappent pas à l'hubris (la démesure) occidentale. En 1898, gagnés à leur tour par la folie coloniale, ils volent aux Espagnols leurs dernières colonies d'Amérique et mettent la main sur les Philippines au prix d'une guerre très meurtrière. Ils mettent aussi la main sur l'isthme de Panama grâce à une cynique machination.

Ce que voyant, l'Allemagne, devenue la troisième puissance industrielle du monde derrière les États-Unis et la Grande-Bretagne, réclame à son tour sa part de colonies. Mais elle se fait rabrouer de façon humiliante par les Britanniques.

Compétition navale

Affiche de propagande allemande (1910)Afin de pouvoir jouer dans la cour des Grands, l'empereur Guillaume II décide en 1898, avec le concours du grand amiral Alfred von Tirpitz, de se doter d'une flotte de guerre capable de rivaliser avec la Royal Navy.

Ses efforts dans ce domaine resteront néanmoins très insuffisants. En 1913, les Britanniques conservent une incontestable suprématie navale avec 63 bateaux de ligne en mer et 15 en chantier, ainsi que 42 cuirassés et même 70 sous-marins ; l'Allemagne n'en dispose respectivement que de 33, 8, 13 et 23.

La supériorité britannique est d'autant mieux assurée que, depuis 1911, à l'initiative du Premier Lord de l'Amirauté, un certain Winston Churchill, la Navy a choisi de convertir ses chaudières au charbon par des chaudières au fioul, beaucoup plus performantes.

En 1904, l'Angleterre, qui s'émeut plus que tout de la pression russe dans ses zones d'influence, en Asie, choisit de se rapprocher de la France dans le désir de tempérer les ambitions du tsar Nicolas II. C'est l'Entente cordiale. Dans le même temps, toujours désireuse d'affaiblir la Russie, elle convainc le Japon de lui faire la guerre.

Lourdement défaits et chassés d'Extrême-Orient, les Russes orientent dès lors leurs ambitions vers les Balkans, où l'empire ottoman n'en finit pas de se décomposer.

- 1907 : formation de la Triple-Entente :

Pour les Allemands, qui avaient parié sur la neutralité anglaise, l'Entente cordiale fait l'effet d'une douche froide. L'empereur Guillaume II veut la mettre à l'épreuve et montrer aux Français qu'« une marine n'a pas de roues », autrement dit que la Grande-Bretagne, si forte qu'elle soit sur les mers, ne peut être d'aucun secours pour son alliée sur le continent. Le 31 mars 1905, il débarque à Tanger, au Maroc, signifiant son opposition à la mainmise de la France sur ce pays. Le ministre Théophile Delcassé, qui tente d'entraîner son pays dans la guerre, est poussé à la démission mais l'alliance franco-britannique tient bon.

Le Kaiser Guillaume II s'immisce en 1905 dans le dépeçage du Maroc par le ministre français Théophile Delcassé et l'Angleterre du roi Édouard VII (gravure satirique)

Dans un deuxième temps, Guillaume II essaie de détacher la Russie de la France. Le 23 juillet 1905, son yacht, le Hohenzollern, mouille près de Björkö, un village de pêcheurs finlandais, tout à côté du yacht du tsar Nicolas II, L'Étoile polaire.

Sir Edward Grey (25 avril 1862, Londres – 7 septembre 1933, Fallodon)Les deux cousins en profitent pour dîner ensemble et tombent dans les bras l'un de l'autre. Mais leur rapprochement tourne court sitôt qu'ils retrouvent leurs conseillers et ministres. 

L'initiative a toutefois pour effet d'attiser les craintes de l'Angleterre, sur laquelle règne leur oncle, le roi Édouard VII !

Afin de prévenir une alliance germano-russe, le nouveau responsable du Foreign Office, Sir Edward Grey, décide d'aplanir les différends avec la Russie, à la grande satisfaction de son homologue français. 

La convention anglo-russe du 31 août 1907  convertit l'alliance franco-russe et l'Entente cordiale en une Triple-Entente destinée à faire front à la Triple-Alliance ou Triplice qui réunit plus ou moins depuis le début du siècle l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie.

La poudrière balkanique

En Serbie, en 1903, un groupe d'officiers ultra-nationalistes a massacré la famille royale et placé sur le trône une nouvelle dynastie. Ces officiers ne vont cesser de tramer des conspirations en vue de créer une Grande Serbie phantasmée, aux dépens de leurs voisins et de l'Autriche-Hongrie en particulier. 

François-Joseph 1er en 1910 (Vienne, 18 août 1830 – Vienne, 21 novembre 1916)En attendant, prenant prétexe de la révolution des « Jeunes-Turcs » à Constantinople, le baron Aloïs von Aerenthal, ministre des Affaires étrangères d'Autriche-Hongrie, négocie en sous-main avec son homologue russe Alexandre Izvolski un partage d'influence sur les Balkans et Constantinople. Puis il convainc le vieil empereur François-Joseph 1er d'annexer le 5 octobre 1908 la Bosnie-Herzégovine, une province turque dont la garde lui avait été provisoirement confiée trente ans plus tôt, lors de la conférence de Berlin

La veille, à l'instigation de Vienne, Ferdinand de Bulgarie avait proclamé l'indépendance pleine et entière de sa principauté, que la même conférence avait laissé sous la souveraineté théorique de la Turquie.

Ces violations unilatérales du traité de Berlin provoquent un regain d'agitation dans les Balkans. La Serbie, précédemment inféodée à l'Autriche-Hongrie, émet des visées sur l'ensemble des Serbes de la région, y compris en Bosnie-Herzégovine. Des officiers fondent à Belgrade une association secrète, La Main noire, qui ouvre des camps d'entraînement et prépare des attentats. Elle sera à l'origine de celui de Sarajevo.

- 1908 : la Russie entre en conflit avec l'Autriche :

La Russie est déçue de n'avoir pas obtenu l'ouverture des Détroits qui ferment la mer Noire en contrepartie de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. Elle soutient derechef la Serbie dans ses revendications et ne recule finalement que grâce à la ferme intervention du chancelier allemand, le prince Bernhard von Bülow.

Ce précédent laissera des traces six ans plus tard, quand, après l'attentat de Sarajevo, les dirigeants de Vienne et Berlin croiront pouvoir à nouveau obtenir un recul de la Russie...

Là-dessus, en 1911, alerte rouge au Maroc. L'Angleterre a promis en secret à la France qu'elle pourrait mettre la main sur ce sultanat indépendant, en échange d'une prise de possession de l'Égypte par eux-mêmes. La France précipite les choses en expédiant des troupes au Maroc sous le prétexte de « protéger » le souverain. Les Allemands, qui se sentent floués, envoient une canonnière à Agadir. Les Français protestent et les Anglais surenchérissent en menaçant l'Allemagne d'une guerre. Joseph Caillaux calme le jeu.

Giovanni Giolitti (27 octobre 1842 – 17 juillet 1928)Mais, voyant que la France s'installe au Maroc, le gouvernement italien de Giovanni Giolitti estime qu'il est temps pour lui de se saisir de la Libye, dernière possession ottomane en Afrique. La France ne lui en a-t-elle pas secrètement donné le droit dix ans plus tôt ?

Sitôt dit, sitôt fait. Le 3 octobre 1911, des troupes italiennes débarquent à Tripoli, en vue d'enlever la Libye à la Turquie. Cette violation délibérée du droit international, approuvée par la Triple-Entente, déclenche les appétits des petits États balkaniques.

Le succès italien ravit les Serbes. Ils se disent que le moment est venu de liquider ce qui reste de possessions ottomanes en Europe et se liguent avec les Bulgares contre les Turcs.

Le 18 octobre 1912, une première guerre balkanique voit les Bulgares arriver aux portes d'Istamboul et débouche sur la reconnaissance d'une Albanie indépendante. Mais les Serbes et leurs alliés monténégrins tentent de s'emparer de celle-ci pour obtenir un accès à la mer. Le 22 avril 1913, le gouverneur turc de Scutari cède la ville aux Monténégrins, mais sous la pression diplomatique de l'Autriche, le roi Nikola est obligé de la restituer aux Albanais. Enfin, le 30 mai 1913, un traité signé à Londres met fin aux hostilités. Pas pour longtemps.

Les Serbes, mécontents que les Bulgares se soient appropriés la plus grande part du gâteau, nouent une nouvelle coalition contre ceux-ci, avec les Grecs et les Turcs. Les Austro-Hongrois sont tentés d'entrer à leur tour en guerre contre la Serbie. Ils en sont dissuadés par l'Allemagne.

Le traité de Bucarest du 10 août 1913 met fin à cette seconde guerre balkanique et restitue Andrinople aux Turcs. Il se solde aussi par un renversement des alliances. La Russie lâche la Bulgarie au profit de ses vainqueurs, la Serbie et la Roumanie, cependant que la Bulgarie, faute de mieux, se rapproche de l'Autriche-Hongrie !

« Le feu tue ! »

Ces guerres balkaniques révèlent les redoutables effets de la révolution intervenue dans l'armement, avec l'apparition des mitrailleuses ainsi que des canons de grande puissance et de longue portée, avec des obus à fragmentation qui déchiquètent les chairs.

Las, les états-majors occidentaux passent outre cette révélation : « le feu tue ! ». Ils ignorent tout autant les leçons de la guerre de Mandchourie, en 1905, qui a montré que les armées d'infanterie n'avaient d'autre solution que de s'enterrer dans des tranchées pour se protéger de l'artillerie et des obus à fragmentation.

Ces états-majors restent attachés au modèle du XIXe siècle et des guerres napoléoniennes : des guerres courtes, avec des offensives à outrance qui emportent la victoire en quelques semaines ! À l'automne 1914, après les premiers mois de la Grande Guerre, ils comprendront enfin que l'artillerie moderne rend vaine les offensives en rangs serrés, baïonnette au canon.

Batterie monténégrine à Vraka en 1912

En 1913, les tensions s'exacerbent. L'Allemagne, en juillet 1913, décide de porter à 820 000 hommes les effectifs de son armée de temps de paix. Pénalisée par une population bien inférieure, la France prolonge dans le même temps le service militaire obligatoire de deux à trois ans, ce qui porte à 750 000 hommes son armée de temps de paix. Enfin, la Russie, en mars 1914, prévoit de porter de 460 000 à 1,7 millions d'hommes les effectifs de son armée de temps de paix.

Des Autrichiens trop timorés

Quand survient l'assassinat de François-Ferdinand, le 28 juin 1914, nul ne s'inquiète outre-mesure en Europe... Les opinions publiques occidentales y voient une nouvelle manifestation de la sauvagerie balkanique et chacun s'attend à ce que l'Autriche-Hongrie exerce des représailles contre la Serbie dans le cadre d'une troisième guerre balkanique, aussi brève que les précédentes.

Mais l'Autriche-Hongrie, paralysée par l'absence d'un véritable chef, tarde à punir la Serbie comme il se doit.

Cela donne à la Russie le temps de faire monter la pression en promettant son aide aux Serbes. En visite officielle à Saint-Pétersbourg, le président français Raymond Poincaré resserre son alliance avec la Russie en lui promettant de la soutenir, y compris dans ce conflit balkanique qui ne la concerne pas.

Leopold Berchtold (18 avril 1863, Vienne - 21 novembre 1942, Peresznye)Le 5 juillet 1914, quand un émissaire du ministre des Affaires étrangères Leopold Berchtold demande à Guillaume II la garantie de son soutien, l'empereur allemand ne peut faire moins que de l'accorder.

Il ne veut pas se défausser une nouvelle fois après sa retenue de 1913, pendant la deuxième guerre balkanique... Et pour bien montrer que le différent doit rester localisé, il part aussitôt pour une longue croisière sur la Baltique.

Trop précautionneux, le gouvernement de Vienne attend le 23 juillet et la fin de la visite de Poincaré à Saint-Pétersbourg pour remettre un ultimatum au gouvernement de Belgrade. Les Serbes sont d'abord résignés à en accepter les termes puis, au dernier moment, un encouragement du gouvernement russe les amène à changer d'attitude. Le refus de l'ultimatum signifie la guerre. 

Tandis que les Autrichiens entrent en Serbie, les Russes commencent à mobiliser. Les Français les suivent de peu. Obligé de riposter sans attendre pour ne pas être pris en tenaille, Guillaume II déclare la guerre à la Russie le 1er août puis à la France le 3 août. Les Anglais, du fait de leur peu d'affinités pour la France comme pour la Russie, hésitent encore. Mais la violation de la neutralité de la Belgique par les Allemands les fera basculer à leur tour dans la guerre le 4 août 1914.


Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 09:50:14

 
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