Léon Bum (1872 - 1950)

Dandy, juif et socialiste

Léon Blum occupe une place de choix dans le panthéon socialiste français, entre Jean Jaurès et Pierre Mendès France. Rien ne l'y prédestinait. Né dans une riche famille juive, attaché à ses origines et passionné de littérature, il se voyait bien davantage un destin d'écrivain, façon Marcel Proust, que de chef politique.

Mais la rencontre avec Jean Jaurès et son talent de plume vont l'amener à prendre la tête de la SFIO et plus tard à accéder à la présidence du Conseil (la direction du gouvernement) en sa qualité de chef de la principale formation du Front populaire...

André Larané

Léon Blum à la tribune, en 1936, entre sa deuxième femme, Thérèse, et Maurice Thorez

Dans les salons de la « Belle Époque »

Léon Blum voit le jour le 9 avril 1872, au commencement de la IIIe République, chez un assez riche commerçant en soieries, dans le quartier du Marais, à Paris. Sa famille a de lointaines origines alsaciennes et pratique scrupuleusement les rituels israélites.  

Léon Blum vers 22 ans (9 avril 1872, Paris ; 30 mars 1950, Jouy-en-Josas)Élève brillant, le jeune homme accède sans trop de mal à l'École normale supérieure, pépinière des élites françaises du XXe siècle.

Exclu de l'école pour manque d'assiduité, il se rattrape en passant en décembre 1895 le concours d'entrée au Conseil d'État et ambitionne dès lors une double carrière de haut fonctionnaire et d'écrivain. 

Imprégné de culture littéraire, il s'inscrit dans la filiation de Stendhal, son écrivain préféré. Mais c'est en pensant à La physiologie du mariage de Balzac qu'il publie à 35 ans Du Mariage (1907).

Dans ce petit essai, il prône pour les femmes comme pour les hommes l'expérimentation sexuelle avant le mariage : « la vie d'aventure doit précéder la vie de mariage; la vie d'instinct doit précéder la vie de raison » ! De quoi scandaliser les dames de la bonne société qu'il côtoie dans les salons parisiens... Lui-même, il est vrai, épousera successivement trois femmes « de bonne éducation » qui n'ont sans doute pas mis en pratique ses recommandations d'écrivain !

En attendant, dans ces mêmes salons, Léon Blum fréquente aussi les représentants de l'élite intellectuelle comme André Gide ou Marcel Proust.

De ce dernier, il se rapproche le plus. Les deux hommes ont le même âge, les mêmes origines sociales et le même goût pour les lettres. Ils participent à la Revue blanche, une revue littéraire à la tonalité anarchiste et « branchée », comme nous dirions aujourd'hui. Ils partagent enfin une curieuse ressemblance vestimentaire et physique (voir la photo ci-contre) et la « manie des duels ».

Juif « sans mélange »

Mais tandis que Marcel n'est qu'à moitié juif, Léon l'est pleinement. Pleinement n'est pas peu dire... Ainsi écrit-il dans ses jeunes années : « je suis né pour vivre dans un pays éclatant et lumineux, dans la clarté du ciel bleu. Cela me prouve à moi-même combien s'est conservé purement mon sang sémite. Vénérez-moi en pensant que dans mes veines il court sans mélange et que je suis le descendant sans macule d'une race impolluée » (note).

Notons que Léon Blum va se marier trois fois mais à chaque fois avec des femmes d'origine juive comme lui. À 24 ans, il épouse Lise Bloch. Il entame en 1911 une liaison avec Thérèse Pereyra, elle-même mariée, qu'il épousera à son tour en 1931 au décès de Lise. Enfin, Thérèse étant morte en 1938, le sexagénaire désespéré se prendra de passion pour une divorcée, Jeanne Levylier (dite Janot), qu'il épousera en 1943. 

Cette endogamie est au demeurant normale dans sa génération. Elle accrédite l'impression que la population juive sous la IIIe République était encore assez peu intégrée à la société française.

Léon Blum blessé après son agression du 13 février 1936Léon Blum va pâtir cruellement de cette identification juive.

Le 13 février 1936, alors qu'il est perçu comme un possible chef de gouvernement, sa voiture croise au coeur de Paris le cortège funéraire de l'historien et polémiste maurrassien Jacques Bainville.

Des militants monarchistes de l'Action française, des Camelots du Roi, le reconnaissent, l'extraient de la voiture et le rouent de coups aux cris de « Blum assassin » et « À mort Blum ! »...

Plus cruelle encore est son interpellation à la Chambre des députés, le 6 juin 1936, alors qu'il vient d'être désigné président du Conseil. Le député de l'Ardèche Xavier Vallat lance : « Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un juif », propos qui soulèvent un tollé et entraînent une suspension de séance... Le député en question créera en mars 1941, sous l'Occupation, le Commissariat général aux questions juives et mourra en 1972 de sa belle mort.

Blum et Dreyfus

En septembre 1897, Lucien Herr, bibliothécaire de l'École normale supérieure, se rend chez le jeune Léon Blum, dans sa maison de campagne, et lui lance : « Savez-vous que Dreyfus est innocent ? »
- Dreyfus ? Qui ça, Dreyfus ?... 

Ainsi Léon Blum découvre-t-il l'affaire Dreyfus, près de trois ans après la condamnation du capitaine.

Rattrapant le temps perdu,  il va mettre sa plume au service de la cause dans la Revue blanche comme dans L'Aurore, tout en refusant d'y voir une illustration de l'antisémitisme moderne. En bon « Juif d'État », patriote et républicain, il ne croit pas que le peuple français puisse être antisémite (note). 

Le choix de la politique

Revenons à la « Belle Époque ». Les destins de Proust et Blum divergent quand le premier, atteint par la maladie, se replie dans sa chambre, à la recherche du temps perdu, tandis que le second rencontre Jean Jaurès.

Tout paraît opposer le jeune dandy efféminé portant canne et gants gris au professeur toulousain, petit barbu replet de dix ans plus âgé, à l'accent caillouteux du Languedoc, aux moeurs conformistes, aussi à l'aise au milieu des mineurs et des ouvriers que des intellectuels de Paris. 

Blum va néanmoins être séduit par le tribun socialiste. Il met sa plume à son service et collabore en 1904 à la fondation du quotidien L'Humanité.

Occupé par l'écriture et sa carrière au Conseil d'État, il ne revient cependant à la politique qu'à la veille de la Grande Guerre, à quarante ans passés.

En 1914, le voilà chef de cabinet du ministre des Travaux Publics, le socialiste Marcel Sembat, dans le gouvernement d'Union sacrée. En 1919, il rédige le programme d'action du parti socialiste, la SFIO, et entre à la Chambre comme député de la Seine jusqu'en 1928 (battu cette année-là, il retrouvera l'année suivante un siège de député à Narbonne à la faveur d'une élection partielle).

Son heure de gloire vient le 27 décembre 1920, au congrès socialiste de Tours, quand il répond à la tribune, par un discours fleuve, aux partisans du ralliement à Lénine et à l'Internationale communiste (le Komintern). « Pendant que vous irez courir l'aventure, il faut que quelqu'un reste garder la vieille maison », conclut-il.

Les réfractaires se regroupent au cri de « Vive Jaurès ! » et placent Léon Blum à la tête de la SFIO. Celle-ci conserve 1/3 de ses militants soit au total 30 000 mais aussi la majorité de ses élus, les autres ayant rallié le parti communiste.

Vers les sommets

Léon Blum ( 9 avril 1872 - 30 mars 1950)En bon marxiste, Léon Blum admet comme les communistes la nécessité d'une révolution pour accéder à la société socialiste de ses rêves. Il s'oppose en cela aux sociaux-démocrates allemands qui ont fait le choix de bâtir le socialisme à l'intérieur de la société capitaliste.

Mais en bon démocrate, il rejette absolument la pratique autoritaire du pouvoir par Lénine et les bolchéviques au nom du « centralisme démocratique » qui n'a de démocratique que le nom.

Il réaffirme ses vues par un discours mémorable au congrès socialiste de 1926, en distinguant la conquête et l'exercice du pouvoir : la révolution peut se justifier pour conquérir le pouvoir mais si celui-ci est offert aux socialistes par les urnes, il est essentiel qu'ils en usent de façon loyale en respectant les règles de la société capitaliste.

Lui-même s'inscrit dans la continuité de la gauche républicaine. Ainsi sur la question coloniale, devant la Chambre des députés le 9 juillet 1925 : « Nous avons trop l’amour de notre pays pour désavouer l’expansion de la pensée, de la civilisation françaises… Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie ».

C'est aussi un fervent pacifiste. Le 15 mai 1930, alors que monte la menace nazie, il écrit dans Le Populaire : « Nous voulons qu'il n'y ait plus de guerre [...]. La France doit donner l'exemple du désarmement » (note).

Dès la formation du Cartel des gauches, en 1924, la SFIO de Léon Blum apporte au parti radical, pivot de la IIIe République, un « soutien sans participation ». Mais avec l'accroissement des tensions politiques, sociales et internationales à partir de 1933, cette neutralité devient insoutenable.

Comme Staline, de son côté, ne met plus d'obstacle au rapprochement des communistes et de la gauche modérée, un Front populaire devient possible entre le parti communiste de Maurice Thorez, la SFIO de Léon Blum et le parti radical d'Édouard Herriot.

Le 3 mai 1936, au second tour des élections législatives, le parti radical, jusque-là dominant, n'obtient que 106 députés contre 76 pour les communistes et 147 pour la SFI0. La présidence du Conseil revient en conséquence au chef de celle-ci.

Du 4 juin 1936 à sa démission le 21 juin 1937, son ministère est marqué par d'importantes réformes économiques et sociales : accords de Matignon (7 juin), congés payés (8 juin), semaine de quarante heures (12 juin), contrôle de l'État sur la Banque de France (24 juin), nationalisation des usines d'armement (11 août), création de l'Office international du blé (15 août).

Mais les difficultés s'accumulent au même rythme. La semaine de quarante heures et les grèves sur le tas plombent la croissance. La menace hitlérienne oblige le gouvernement à un brutal et coûteux effort de réarmement et le 17 septembre 1936, il doit procéder à une dévaluation du franc, ressentie (à tort) comme une humiliation nationale.

Le 13 février 1937, dans une allocution radiodiffusée, Blum se résigne à annoncer une « pause sociale ». Son aura est ternie par son refus d'intervenir ouvertement aux côtés des républicains dans la guerre civile espagnole qui vient d'éclater de l'autre côté des Pyrénées (note).

Lâché par les radicaux sur la question financière et par les communistes sur la question espagnole, Blum se résigne à démissionner quatre mois plus tard. L'année suivante, il tente de mettre sur pied un nouveau gouvernement. Il durera moins d'une semaine, du 13 mars au 8 avril 1938. Fin du Front populaire.

Léon Blum à la barre des témoins, au procès de Pétain, le 28 juillet 1945

Crépuscule

Après la conférence de Munich, par laquelle les Français et les Anglais autorisent Hitler à envahir la Tchécoslovaquie, Léon Blum, incorrigible pacifiste, croit pouvoir affirmer dans Le Populaire : « La guerre est écartée. Le fléau s'éloigne. La vie est redevenue naturelle » (1er octobre 1938).

Quand survient la défaite, il autorise deux socialistes à participer au premier gouvernement du maréchal Pétain, en juin 1940. Mais le 10 juillet 1940, il se range parmi les 80 députés qui refusent les pleins pouvoirs au Maréchal.

Le 15 septembre, à 6 heures du matin, il est arrêté au saut du lit et incarcéré avec d'autres dirigeants de la IIIe République au château de Chazeron (Puy-de-Dôme), puis au château de Bourrassol, enfin, le 15 novembre 1941 au fort du Portalet, dans les Pyrénées. Le 20 février 1942 débute à Riom son procès pour sa supposée responsabilité dans la défaite de 1940. Léon Blum se défend avec talent et retourne l'accusation contre le régime de Vichy si bien que le 11 avril 1942, le gouvernement met brusquement un terme au procès.

Fureur des Allemands. Après l'invasion de la « zone libre », ceux-ci incarcèrent Blum et sa compagne Janot en Allemagne, à Buchenwald. Ils en réchapperont par miracle et seront délivrés par les Américains.

À la Libération, Léon Blum reprend la direction de la SFIO et écrit à nouveau dans Le Populaire. En juillet 1945, il est appelé à témoigner au procès du maréchal Pétain. En septembre, c'est le procès et la condamnation à mort de Pierre Laval. Il réclame mais en vain sa grâce au général de Gaulle. Il dirige encore le gouvernement français, pendant un mois, du 13 décembre 1946 au 16 janvier 1947, avant l'entrée en fonctions du président Vincent Auriol.

Léon Blum, né avec la IIIe République, achève sa carrière politique et sa vie avec celle-ci.


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Luttes sociales
Publié ou mis à jour le : 2019-11-30 23:16:19

 
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