1492 à nos jours - De l'antijudaïsme à l'antisémitisme (suite) - Herodote.net

1492 à nos jours

De l'antijudaïsme à l'antisémitisme (suite)

Au Moyen Âge, dans une société dominée par la foi chrétienne, les juifs d'Europe étaient victimes d'un antijudaïsme brutal. Ils faisaient figure de boucs émissaires dans les périodes de crise et de doute. Toutefois, l'Église et les souverains leur laissaient la faculté de se faire baptiser pour échapper à leur condition !...

En cela, l'antijudaïsme médiéval se distingue radicalement de l'antisémitisme moderne (XIXe-XXe siècles) qui, contre toute évidence, présente les Juifs comme une race à part.

Philosémitisme des Lumières

De la fin du Moyen Âge jusqu'au dernier tiers du XIXe siècle, Espagne mise à part, l'Europe manifeste une plus grande tolérance à l'égard de ses minorités israélites.

Dans le vieux Berlin, on voit encore la belle maison d'un célèbre financier juif dont le roi de Prusse Frédéric II avait fait son conseiller et son favori au XVIIIe siècle.

En France, sous la IIIe République, un avocat républicain d'origine juive, Adolphe Crémieux, fait octroyer la citoyenneté française à ses coreligionnaires d'Algérie. En Grande-Bretagne, à la même époque, Benjamin Disraeli, avocat d'origine juive converti au christianisme à l'âge de 13 ans, est porté à la tête du gouvernement...

Cette tolérance n'exclut pas toutefois la persistance de préjugés dont les juifs n'ont pas le monopole... On peut ainsi trouver chez Voltaire des propos insultants à l'égard des juifs comme à l'égard des «gueux», des protestants, des prêtres et des moines, des musulmans etc.

On peut de la sorte parler de philosémitisme (le contraire de l'antisémitisme) pour qualifier l'attitude dominante de l'opinion occidentale à l'égard des juifs jusque dans les années 1870. Ce philosémitisme va de pair avec une plus grande intégration des juifs à la société occidentale.

Changement de cap et triomphe de la «science»

Les premiers dérapages se produisent à la fin du XIXe siècle, en même temps que le Vieux Continent s'éloigne du christianisme.

Plusieurs ouvrages donnent un semblant de crédit à des idéologies d'un nouveau genre, totalitaires, racistes et antisémites, en rupture avec les principes démocratiques hérités du christianisme et des «Lumières», qui respectaient les individus dans leur infinie diversité.

Le premier d'entre eux, publié en 1853-1855, est l'oeuvre du comte français Arthur de Gobineau. Intitulé Essai sur l'inégalité des races humaines, il professe de façon hasardeuse que l'humanité serait le produit impur du métissage des races originelles. Cet essai sans prétention sera exploité à satiété par les leaders racistes et notamment par Hitler.

La théorie de la sélection naturelle, exposée par Charles Darwin dans L'Origine des Espèces, en 1859, inspire un darwinisme social qui voit dans les luttes civiles, les inégalités sociales et les guerres de conquête rien moins que l'application de la sélection naturelle à l'espèce humaine.

Mieux encore, Friedrich Engels, ami de Karl Marx, envisage comme un bienfait l'extermination de peuples arriérés d'Europe centrale et d'autres théoriciens scientistes prônent l'intervention de l'État pour améliorer l'espèce humaine. Leurs préceptes seront mis en oeuvre par les sociaux-démocrates suédois, qui autoriseront en 1922 la stérilisation des handicapés et des marginaux, et Hitler fera de même dès 1933.

La défaite de la France dans la guerre franco-prussienne inspire en 1886 au journaliste Édouard Drumont l'ouvrage le plus abject qui soit : La France juive, essai d'histoire contemporaine. Dans ce volumineux pamphlet, l'auteur oppose pour la première fois la race supérieure des prétendus «Aryens» aux Sémites (juifs).

Alfred Dreyfus (1859-1935) Il n'hésite pas à discerner l'influence juive dans tous les avatars malheureux de l'histoire de France. C'est ainsi qu'il prête à Napoléon 1er une ascendance juive qui expliquerait le désastre dans lequel l'empereur a plongé son pays !

Dans les années 1890, Édouard Drumont étend son influence à la faveur du scandale de Panama, où sont impliqués plusieurs financiers juifs. Son journal La libre parole (500.000 exemplaires !) attise les querelles autour de l'affaire Dreyfus.

La banque Rothschild, présente à Londres, Paris, Vienne et Francfort, devient pour les nationalistes comme pour les socialistes le symbole vivant du juif cosmopolite qui suce le sang des peuples.

Chassé-croisé politique

Les premières violences antisémites surviennent en Russie, après l'assassinat du «tsar libérateur» Alexandre II par des étudiants anarchistes. Ce meurtre absurde entraîne son fils et successeur Alexandre III dans une répression brutale. 

Les communautés juives, très nombreuses dans les villes occidentales de l'empire, deviennent les boucs émissaires les plus évidents.

La police tsariste commet un faux grossier, Le protocole des Sages de Sion, pour étayer les accusations de meurtres rituels portées contre eux et encourager les pogroms. Le texte plagie curieusement un pamphlet antinapoléonien de 1864 : Dialogue aux enfers en remplaçant l'empereur Napoléon III par les Juifs !

Beaucoup de juifs russes émigrent alors vers l'Allemagne, l'Autriche, les États-Unis ou encore la Palestine. D'autres, dans les villes industrielles d'Ukraine et de Biélorussie, se constituent en syndicats afin de résister à la police tsariste. Leur organisation, le Bund, devient très vite le fer de lance de l'opposition socialiste révolutionnaire au régime tsariste. C'est sur elle que s'appuiera en grande partie Lénine pour se hisser à la tête des révolutionnaires russes au début du XXe siècle.

Incendie d'une synagogue à Siegen À la veille de la Grande guerre (1914-1918), c'est encore en Allemagne que les juifs se sentent le mieux intégrés. Tout bascule après la défaite de l'Allemagne et la prise de pouvoir bolchevique en Russie.

En URSS, Staline projette d'éloigner les juifs en créant à leur intention en 1928 une fumeuse «République autonome juive du Birobidjan», aux confins de la Mongolie et de la Sibérie. Dans la Pologne national-démocrate, après 1935, les Juifs sont persécutés et chassés... vers l'Allemagne. On en vient enfin, avec Hitler, aux lois antisémites de Nuremberg (1935) et au génocide de 1941-1945...

En 1953 encore, en dépit de l'horreur unanime suscitée par la Shoah, Staline accuse ses médecins juifs d'être à l'origine du «complot des blouses blanches» et c'est seulement la mort qui l'empêche de déporter tous les juifs de son pays.

On a pu croire dans les années 1970 que les horreurs du passé avaient vacciné les Européens contre l'antisémitisme. Mais un nouvel antisémitisme est en train d'émerger, sans lien idéologique avec le précédent mais tout aussi lourd de menaces. Une Histoire qui ne finit pas.

Publié ou mis à jour le : 2014-01-14 11:26:08

 
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