Les États-Unis de Trump

Changement dans la forme, continuité dans le fond

25 janvier 2026. Jamais dans nos rétrospectives antérieures nous n’avions vu pareille personnalisation de la politique mondiale ! Depuis sa campagne à rebondissements (qu’on se souvienne du poing levé après l’attentat de Meridian, 13 juillet 2024 !), Donald Trump occupe la Une chaque jour ou presque.
Face à cette submersion des médias, que pèsent les autres faits de l’année ? Rares sont ceux qui ne sont pas siglés Trump : citons pour mémoire l’élection du pape Léon XIV ou encore la révélation de la guerre génocidaire du Darfour…

Le 47e président des États-Unis use à satiété des réseaux sociaux. Fort de sa vulgarité, de son inculture et, reconnaissons-le aussi, de son instinct politique qui lui a valu le ralliement d’une majorité d’électeurs, il bouscule la diplomatie et les conventions internationales laborieusement mises au point par les Européens au cours du dernier millénaire.

Réunion entre Donald Trump et ses affidés européens dans le bureau ovale de la Maison Blanche le 18 août 2025

Trump et les Européens : changement dans la forme, continuité dans le fond

Donald Trump traite ses alliés latino-américains et européens avec une brutalité inédite :  fractures au sein de l’OTAN (Groenland), ingérence dans les élections (Javier Milei, Argentine), chantage commercial (Ursula von der Leyen), mépris public des dirigeants (Emmanuel Macron) et mise à la torture des plus méritants d’entre eux (Volodymyr Zelensky), indifférence aux intérêts stratégiques du Vieux Continent, etc.

Le Premier ministre canadien Mark Carney à Davos le 21 janvier 2026Cette brutalité a souvent été analysée comme une rupture liée à la personnalité outrancière d’un président hors normes.

Ainsi le Premier ministre canadien Mark Carney a-t-il déclaré au forum économique international de Davos (Suisse), le 21 janvier 2026 : « Je parlerai aujourd'hui de la rupture de l'ordre mondial, de la fin d'une fiction agréable et du début d'une réalité brutale où la géopolitique des grandes puissances n'est soumise à aucune contrainte » (source).

Cette lecture est rassurante mais trompeuse. Car si Trump a incontestablement franchi un seuil dans la forme, le fond, lui, s’inscrit dans une continuité beaucoup plus longue.

En effet, depuis plus d’un demi-siècle, les gouvernants étasuniens tant démocrates que républicains ont toujours privilégié les intérêts de leur nation sans égard pour les conventions internationales. Trump n’a pas inventé cette pratique : il l’a rendue explicite jusqu’à la caricature.

Des alliés et des protégés sous bonne garde

Dès l’époque de la « guerre froide » entre Washington et Moscou, la relation transatlantique fut marquée par une asymétrie profonde comme l’illustre la guerre du Vietnam. Au début, il s’était seulement agi pour Washington de prêter mainforte à un allié, le gouvernement légal du Sud-Vietnam en butte à une rébellion communiste. Comme celle-ci était soutenue par le gouvernement communiste du Nord-Vietnam, le président Johnson prit prétexte en 1964 d’une prétendue attaque de deux destroyers dans le golfe du Tonkin pour lancer des raids aériens meurtrier sur le Nord-Vietnam.

Le président de Gaulle à Phnom-Penh le 1er septembre 1966 devant cent mille personnesVisionnaire, le président Charles de Gaulle afficha très tôt ses distances avec les États-Unis. Il dota la France d’une force de dissuasion nucléaire « tous azimuts », avec des sous-marins basés non pas à Toulon, au plus près de l’URSS mais à Brest, face à l’Ouest ! En 1966, il se retira du commandement intégré de l'OTAN et quelques mois plus tard, devant cent mille personnes à Phnom-Penh (Cambodge), il sermonna les Américains et les adjura de quitter sans trop attendre le Vietnam.

Dans le même temps, en Amérique latine, les États-Unis soutenaient ou orchestraient des coups d’État contre des gouvernements dès lors qu’ils paraissaient menacer leurs intérêts, à l’exemple du coup d’État contre Salvador Allende au Chili. Au Brésil comme en Argentine ou encore en Uruguay, des dictatures militaires brutales bénéficiaient du soutien de la CIA et de la Maison Blanche, effrayés par les émules de Fidel Castro et Mao Zedong (Montoneros en Argentine, Tupamaros en Uruguay, Sentier lumineux au Pérou, FARC en Colombie…). Le Plan Condor, qui coordonnait la répression entre régimes sud-américains, bénéficia d’une bienveillance de la Maison Blanche dont l’ampleur n’apparut que plus tard.

En Amérique centrale, dans les années 1980, le soutien de la CIA (Central Intelligence Agency) aux Contras au Nicaragua et aux forces gouvernementales au Salvador et au Guatemala s’accompagna d’atrocités documentées et la Cour internationale de justice condamna les États-Unis en 1986 pour leur action illégale au le Nicaragua (minage des ports).

Le 25 octobre 1983, des troupes américaines débarquèrent aussi dans l’île de la Grenade afin de renverser le gouvernement procubain de Maurice Bishop, lui-même arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1979. Pour cette agression du petit État insulaire des Antilles (cent mille habitants), la Maison Blanche se dispensa de toute concertation avec l’ONU comme avec ses alliés.

La fin de la guerre froide et l’implosion de l’Union soviétique firent naître l’illusion d’un ordre international plus coopératif. Mais cette promesse fut vite déçue. Dans les guerres de Yougoslavie, la toute nouvelle Union européenne, née en 1993, tenta de jouer un rôle autonome mais les États-Unis reprirent la main et imposèrent leur tempo stratégique avec les bombardements de l’OTAN en Serbie, du 24 mars au 10 juin 1999, sans mandat de l’ONU et sur la foi d’une campagne médiatique grossièrement mensongère. Deux à trois mille morts parmi les civils.

2003 : l’Irak, point de rupture majeur avec l’Europe

L’invasion de l’Irak en 2003 constitue la trahison stratégique la plus lourde de conséquences pour les alliés européens. Fondée sur un énorme mensonge concernant les armes de destruction massive, cette guerre est lancée malgré l’opposition de la France, de l’Allemagne et de la Russie mais avec la complicité de plusieurs autres pays dont le Royaume-Uni, le Portugal, la Pologne, l’Ukraine, la Géorgie, etc.

La réaction américaine est révélatrice : les opposants sont moqués, disqualifiés, relégués dans une « vieille Europe » jugée dépassée. Les conséquences géopolitiques de cette agression affectent encore directement l’Europe, sans que Washington n’en assume durablement le coût : déstabilisation du Moyen-Orient, quasi-extinction du christianisme oriental, montée du terrorisme, vagues migratoires, etc.

L’affaire Snowden en 2013, sous la présidence de Barack Obama, marqua un choc symbolique. Edward Snowden, informaticien américain (aujourd’hui réfugié en Russie), révéla que les militaires américains surveillaient et mettaient sur écoute non seulement les adversaires potentiels des États-Unis mais aussi leurs alliés européens.  Ainsi apprit-on que les « grandes oreilles » de la NSA (National Security Agency) installées au Royaume-Uni étaient en situation d’écouter tous les Européens. La chancelière allemande Angela Merkel apprit par la même occasion que ses téléphones tant privés que professionnels étaient sur écoute.

Manifestation à Washington pour la défense d'Edward Snowden le 26 octobre 2013

Le fair play est-il encore une vertu britannique ? On peut se le demander après que Londres se fut rendu complice de Washington dans l’affaire Aukus, sous la présidence de Joe Biden. Le 15 septembre 2021, l’Australie rompit sans motif un contrat de 56 milliards d’euros passé auprès de la France pour la livraison de douze sous-marins conventionnels pour se tourner vers un consortium anglo-américain.

Faut-il à ce propos le rappeler ? En matière financière, il n’y a pas d’amitié ou de solidarité qui vaille. Les Argentins comme les Européens en savent quelque chose. Buenos Aires s’est vue menacée de cessation de paiement en 2014 à cause de deux « fonds vautours » étasuniens qui lui réclamaient 539 millions de dollars sur une dette ancienne et avaient été entendus par un petit juge de leur pays.

C’est un effet de « l’extraterritorialité » du droit commercial américain, lequel a été abondamment utilisé depuis vingt ans pour mettre à l’amende des entreprises européennes, notamment au prétexte qu’elles ne respectaient pas des embargos décrétés par Washington. Toutes ces entreprises se sont inclinées. Elles ont payé des centaines ou des milliards de dollars pour ne pas être privées du marché américain : Crédit Lyonnais et Crédit Agricole (2003), UBS (2004), Siemens (2008), Alstom (2014), BNP Paribas (2014).

Donald Trump fait tomber le voile de nos illusions

L’acronyme MAGA (Make America Great Again) traduit la primauté des intérêts américains sur les conventions internationales, le droit commercial, les enjeux environnementaux et climatiques, etc. Cet acronyme s’applique à Donald Trump, qui en a fait sa devise, comme, on le voit, à la plupart de ses prédécesseurs ! Il se distingue seulement de ceux-ci par sa franchise et ses manières ô combien grossières (le mot est faible).

Benoît Bréville (Le Monde diplomatique) ne dit rien d'autre : « L’impérialisme américain n’est pas né avec M. Trump, mais il se montre désormais sans fard. Le président ne prend pas soin de cacher ses ingérences, il les annonce sur les réseaux sociaux. Il ne les drape pas dans un discours moral universaliste comme ses prédécesseurs. La doctrine Monroe prétendait protéger l’Amérique latine contre le colonialisme européen ; celle de l’endiguement, pendant la guerre froide, visait officiellement à protéger le « monde libre » contre la propagation du totalitarisme ; les opérations de changement de régime des années 2000 étaient justifiées par le souci d’exporter la démocratie. M. Trump veut quelque chose – du pétrole, des minerais, de l’argent ? – il le prend » (Le Monde diplomatique, février 2026).

Quoi qu’on pense de Donald Trump, il reste soumis au jugement de ses concitoyens et d’eux seuls dans le cadre de la démocratie américaine. Rassurons-nous : celle-ci demeure très vivante comme le démontrent les alternances régulières à la Maison Blanche et au Capitole.  

En attendant, les partenaires des États-Unis ont tout lieu de lui être reconnaissant d’avoir arraché le voile de leurs illusions. Pour les Européens, il est clair aujourd’hui que le problème n’est pas Donald Trump mais l’indolence et l’irresponsabilité avec lesquelles ils se sont lovés dans la fable de la « fin de l’Histoire » et accepté pendant trente ans de remettre leur destin à Washington… Ce sera l’objet d’une prochaine réflexion.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2026-01-31 17:06:18

Voir les 13 commentaires sur cet article

Christian (02-02-2026 09:05:00)

Il est effectivement fort possible que les services de la Maison Blanche aient falsifié ou monté de toutes pièces l'image figurant en tête de cet article. Cette image montre une carte de l'Ukraine... Lire la suite

MiVenez (01-02-2026 16:36:23)

Bonjour, Concernant l’image illustrant cet article sur la rencontre du 18 août 2025 à la Maison-Blanche : bien qu’elle provienne du service de presse de la Maison Blanche, il ne s’agit pas d... Lire la suite

Christian (29-01-2026 10:00:06)

"Les États n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts". Cette formule ne s'applique pas seulement aux États-Unis, mais à la plupart des États, sinon à tous. Le fait nouveau, au moins depuis 1... Lire la suite

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