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Démographie

Décrire les populations, ce n'est pas compliqué


La démographie (ou « description des populations ») se situe au croisement des statistiques, de la sociologie et de l'Histoire.

Elle est indispensable à l'administration des sociétés modernes, pour l'évaluation des besoins sociaux, des cotisations, des pensions etc. Elle est aussi indispensable pour qui veut comprendre les ressorts de l'Histoire. La fécondité, la mortalité, le poids relatif des jeunes et des vieux, le niveau d'éducation, les vagues migratoires... déterminent en bonne part l'état de nos sociétés et leurs soubresauts, tensions, guerres, crises, phases de progrès et d'expansion.

À partir de données brutes tirées des recensements, des enquêtes par sondages et des déclarations administratives, elle produit des indicateurs caractéristiques de l'état et de l'évolution d'une population, dans un cadre géographique (pays, province...) ou dans un intervalle de revenu : natalité, mortalité, fécondité, mortalité infantile, espérance de vie etc.

Leur maîtrise est accessible à tous malgré leur aspect mathématique austère. Elle requiert davantage de bon sens et de réflexion que d'érudition scientifique. Enfin, Ils ont l'avantage d'être difficilement falsifiables car interconnectés les uns aux autres. On ne peut pas en dire autant des indicateurs économiques (*).

Natalité et mortalité

Les taux de natalité et de mortalité sont des indicateurs fondamentaux mais dont il faut se méfier car ils peuvent nous induire en erreur sur le comportement et l'évolution des populations considérées !

- natalité :

La natalité en telle ou telle année est le nombre de naissances recensées dans l'année considérée, rapporté à la population totale au mitan de l'année.
Exemple : en 2016, on a évalué la population de la France à 65 millions d'habitants et l'on a enregistré 780 000 naissances ; il s'ensuit cette année-là un taux de natalité de 1,2% (780 000/65 millions).

- mortalité :

De la même façon, la mortalité en telle ou telle année est le nombre de décès recensés dans l'année considérée, rapporté à la population totale au mitan de l'année.
Exemple : en 2016, en France, on a enregistré 585 000 décès ; il s'ensuit cette année-là un taux de mortalité de 0,9% (585 000/65 millions).

- accroissement naturel :

De la différence entre taux de natalité et taux de mortalité, on déduit immédiatement l'« accroissement naturel » de la population. Pour la France, en 2016, cet accroissement naturel est positif et égal à 185 000 personnes (780 000 naissances - 585 000 décès).

Ces indicateurs permettent de visualiser d'un coup d’œil le dynamisme d'une population (accroissement ou non) et son évolution dans le temps (stabilité ou non de la natalité). Mais à l'état brut, ils peuvent nous induire en erreur. Ainsi, le Niger, l'un des pays les plus pauvres du monde, a un taux de mortalité de 1%, inférieur à celui de la France ! Est-ce à dire que la mort y est moins présente ? Bien évidemment non : les nouveaux-nés nigériens ont une espérance de vie de soixante ans contre plus de quatre-vingts ans pour les français.

Le paradoxe vient de ce que le Niger affiche depuis plus d'un demi-siècle un taux de natalité très élevé de l'ordre de 5% (cinq naissances pour cent habitants chaque année) : la moitié des habitants a moins de quinze ans contre 18% en France ; les jeunes gens étant plutôt en bonne santé, au Niger comme en France, leur poids très important dans la population nigérienne explique le faible taux de mortalité global.

Introuvable transition démographique

Avant l'ère industrielle et les progrès récents de la médecine et de l'hygiène (surtout l'hygiène), les populations humaines enduraient une très forte mortalité, surtout en bas âge, et elles maintenaient leurs effectifs grâce à une natalité au moins aussi forte. Il s'ensuivait un accroissement naturel parfois négatif ou nul (premier millénaire de notre ère), parfois légèrement positif (entre l'An Mil et 1500).

Avec l'amélioration de l'hygiène et de l'alimentation en Europe à partir du XVIIIe siècle, la mortalité juvénile (décès avant cinq ans) a rapidement chuté mais les familles européennes ont tardé à prendre conscience du phénomène et elles ont conservé pendant plusieurs décennies une natalité élevée de type pré-industriel, d'où un accroissement naturel élevé qui a permis à la population européenne de doubler au XIXe siècle et de contribuer au peuplement du Nouveau Monde.

À la fin du XIXe siècle et au début du suivant, la natalité a chuté à son tour dans toute l'Europe. Elle est tombée au niveau de la mortalité au point que certains pays comme la France ont vu leur population décroître. Le démographe Adolphe Landry a cru y voir l'émergence d'un nouvel état stable. Il a inventé l'expression « transition démographique » pour désigner le passage de l'équilibre ancien au nouveau : mortalité et natalité élevées => mortalité faible et natalité élevée =>mortalité et natalité faibles.

Les démographes en sont aujourd'hui revenus car ils constatent deux déséquilibres opposés et appelés à durer  :
- natalité très en-dessous de la mortalité en Occident et en Extrême-Orient, avec une baisse nette de la population,
- natalité très au-dessus de la mortalité en Afrique subsaharienne, avec la persistance d'une hausse explosive de la population.

Fécondité

Le principal indicateur démographique est la fécondité. Elle est définie comme le nombre d'enfants qu'ont en moyenne les femmes au terme de leur vie féconde, à 49 ou 50 ans.

On peut la calculer aisément pour les femmes nées il y a plus de 50 ans. Mais pour évaluer la fécondité de l'ensemble des femmes, les démographes recourent à un indicateur conjoncturel de fécondité : il additionne à un moment donné les taux de fécondité observés à chaque âge, entre 15 et 49 ans (voir le tableau rétrospectif de l'INSEE, 17 janvier 2017). 

Calcul de l'indice conjonturel de fécondité

On recense le nombre de femmes qui ont un âge donné (entre 15 et 49 ans) et à chaque âge, le nombre de celles qui ont un enfant dans l'année.
- on additionne le nombre d'enfants à un âge donné et on le divise par le nombre de femmes de cet âge : on obtient le taux de fécondité à cet âge.
- il ne reste plus qu'à additionner les taux de fécondité à chaque âge pour obtenir un indice conjoncturel de fécondité.

Notons que la fécondité ne dépend en aucune façon du nombre de femmes en âge de procréer.

Pour qu'une population se renouvelle d'une génération à l'autre, il faut qu'en moyenne, chaque femme ait une fille qui arrive elle-même au terme de sa vie féconde. Dans un pays moderne avec une faible mortalité infantile et juvénile, et compte tenu du plus grand nombre de garçons que de filles à la naissance (sex-ratio), cela implique un indice de fécondité de l'ordre de 2,05 enfants par femme.

Si l'indice de fécondité d'une population est de 1,8 enfants par femme (85% du seuil de renouvellement), il s'ensuit d'une génération à l'autre, autrement dit au bout d'environ 30-35 ans, une baisse de 15% du nombre de naissances.

Par son effet multiplicateur ou diviseur, la fécondité peut avoir des conséquences spectaculaires sur l'effectif d'une population.

- Un indice de fécondité de 1,2 ou 1,3 enfants par femme (comme aujourd'hui dans certaines régions d'Europe et d'Extrême-Orient) conduit la population à diminuer de moitié à chaque génération et n'être plus que le quart de ce qu'elle était au bout d'un siècle. Cela veut aussi dire que chaque habitant peut compter au terme de sa vie sur un petit-enfant en moyenne. 

- À l'inverse, avec 3 enfants par femme en moyenne (comme c'était le cas en France après la Seconde Guerre mondiale), la population s'accroît de moitié à chaque génération. Elle est multipliée par trois au bout d'un siècle. Avec 7 enfants vivants par femme (comme c'est le cas au Niger depuis plus d'un demi-siècle), on arrive à un triplement de la population à chaque génération, avec pour chaque vieillard cinquante petits-enfants en moyenne.

Le Niger avait ainsi 3,8 millions d'habitants en 1966. Cinquante ans plus tard, il en a 19 millions (cinq fois plus). Et en 2050, il aura normalement 68 millions d'habitants, soit à peu près autant que la France ou l'Allemagne.

Notons aussi que le peuplement francophone du Canada (environ sept millions de personnes) est issu en quasi-totalité de 1200 colons de la région de Mortagne-au-Perche qui ont traversé l'Atlantique au milieu du XVIIe siècle : du fait d'une fécondité généreuse, ils ont multiplé leur effectif par cinq mille en l'espace de quatre siècles.

Espérance de vie

L'espérance de vie à un âge donné est le nombre moyen d'années qui reste à vivre aux personnes de cet âge. C'est un indicateur capital pour les caisses de retraite qui doivent évaluer le montant des cotisations de leurs futurs pensionnés. 

Pour évaluer le niveau de bien-être d'une population, les démographes utilisent l'espérance de vie à la naissance, autrement dit l'âge que la moitié de la population considérée a la probabilité d'atteindre.

Ils distinguent aussi les hommes des femmes car, en ce domaine, les sexes sont inégaux : les hommes sont plus nombreux à la naissance avec un sex-ratio naturel de 105 garçons pour 100 filles à la naissance ; l'équilibre se rétablit à mi-vie car ils meurent en moyenne plus tôt que les femmes.

Sex-ratio et élimination des fillettes

Le sex-ratio est un indicateur auquel les démographes prêtent attention depuis deux ou trois décennies car, dans certains pays, avec l'apparition de l’échographie et la possibilité de connaître le sexe du bébé à naître, de nombreux couples procèdent à un avortement sélectif des fillettes.

C'est pour éviter d'avoir plus tard à payer leur dot (Inde du nord) ou pour privilégier la transmission du nom par les garçons (Chine). Ces archaïsmes se reflètent dans un sex-ratio de 1,10 à 1,20, prometteur de lendemains qui déchantent...

Dans les sociétés pauvres de l'ère pré-industrielle, on pratiquait aussi l'élimination des fillettes comme moyen de régulation des naissances : à défaut d'avortement sélectif, on laissait dépérir les bébés filles ou on les noyait ! Au Japon, cette pratique était désignée par un euphémisme, l'« arrachage des mauvaises herbes ».

Il en va de l'espérance de vie comme de la fécondité : on ne peut la définir rigoureusement que pour les personnes nées il y a plus d'un siècle et déjà décédées ! Pour évaluer ce qui nous importe, à savoir notre propre espérance de vie, les démographes recourent comme pour la fécondité à un indice conjoncturel.

Calcul de l'espérance de vie

Considérons par exemple la Bordurie (pays fictif) en 1930 : elle compte dix mille hommes de soixante ans, 9910 de soixante-et-un ans, 9810 de soixante-deux ans...

- Un démographe peut en déduire les chances de survie d'un homme de 60 ans au terme de l'année. Elles sont égales à 9910/10000=99,1%.
- De la même façon, dans les conditions de 1930, ses chances de survie dans l'année de ses 61 ans seront égales à 9810/9910=99%.
- Ses chances de survie dans les deux ans qui viennent sont le produit de ces deux indicateurs : 99,1% * 99% = 98,1%.
Suivant ce principe, le démographe peut calculer les chances de survie d'un homme de 60 ans à l'horizon de 3, 4,... 10,... 20 ans.

Son « espérance de vie » est le nombre d'années au terme duquel ses chances de survie deviennent inférieures à 50%, avec à cette échéance autant de défunts que de survivants dans sa classe d'âge (ou « cohorte »).

Cet indicateur est conjoncturel, c'est-à-dire qu'il ne vaut que dans l'année 1930 ; dans les année suivantes, le risque de mortalité à chaque classe d'âge peut en effet varier en fonction de l'état sanitaire du pays, des crises, des guerres etc.

L'espérance de vie à 60 ans est prisée par les actuaires chargés de calculer le montant des pensions pour les retraités. Quand aux démographes, sociologues et historiens, ils regardent tout particulièrement l'espérance de vie à la naissance, indicateur important du bien-être d'une population : elle varie en 2017 de 51 ans pour les Congolais de RDC (hommes) à 87 ans pour les Japonaises.

Gare ! Une espérance de vie à la naissance de 40 ans, comme c'était le cas en Europe avant la révolution industrielle, peut signifier qu'un quart, voire la moitié des nourrissons, disparaissent avant l'âge de cinq ans, du fait de leur extrême sensibilité aux maladies et à la malnutrition. Si l'on peut regarde l'espérance de vie pour les survivants, c'est-à-dire les enfants de cinq ans qui ont franchi avec succès toutes les épreuves, elle peut être nettement plus élevée, proche de 60 ans.

C'est à peu près ce que l'on rencontre aujourd'hui dans les pays les plus déshérités d'Afrique subsaharienne, où la mortalité infantile se tient entre 50 et 80 pour mille naissances. Grâce en soit rendue aux vaccinations et à l'éradication des famines et des épidémies.

Mortalité infantile

La mortalité infantile est le nombre de décès avant l'âge d'un an sur un total de mille naissances. On a vu que ce taux atteint encore les 80‰ dans certains pays comme le Centrafrique. Au Japon, record mondial, il est inférieur à 2‰.

Pour réduire au maximum la mortalité infantile, il faut comme au Japon des infrastructures hospitalières et médicales de qualité et accessibles à tout le monde, avec des réseaux de transports et d'énergie qui fonctionnent ; il faut aussi une nourriture équilibrée pour les enfants comme pour les femmes ; il faut enfin que les femmes soient éduquées et socialement épanouies afin qu'elles puissent s'occuper correctement de leurs enfants et appliquer les recommandations du corps médical.

On voit à ce qui précède que la mortalité infantile est à la confluence de tous les facteurs  qui dessinent les contours du bien-être (ou du mal-être) collectif. Elle est de ce fait l'indicateur le plus pertinent pour évaluer le bien-être réel d'une population. 

La démographie a ses lois que la politique connaît mal

Pour comprendre les limites de l'action politique en matière de démographie, empruntons quelques observations à notre maître en la matière, Alfred Sauvy (1898-1990).

- Effet d'inertie :

Les actions dans le domaine démographique ont pour les dirigeants politiques un inconvénient dirimant : leurs effets se manifestent en général après la fin prévisible de leur mandat ! Les naissances des 30 prochaines années sont ainsi déjà très largement programmées... de même que les décès !

- Coup d'accordéon :

Les actions politiques mal calibrées ou mal pensées peuvent déboucher au bout d'une génération, voire de quelques mois, sur des tensions inédites : ce fut le cas en Roumanie quand le dictateur Ceaucescu interdisit brutalement les avortements en 1967, d'où, l'année suivante, un trop-plein d'enfants qui ne trouvèrent pas d'accès dans les institutions et les écoles. Ensuite, les couples inventèrent des arrangements et la natalité retomba rapidement à son niveau antérieur !

On a aussi connu ce type de phénomène dans les années 1970 quand nos dirigeants ont jugé qu'il y avait trop de médecins et pas assez de pêcheurs : ils ont donc brutalement fermé l'accès aux facs de médecine et subventionné l'achat de bateaux, cela pour s'apercevoir trente ans plus tard que l'on manquait cruellement de personnel médical et que l'on avait beaucoup trop de chalutiers !

- Contrastes démographiques :

Interpellé sur l'explosion démographique des années 1960-1970, Alfred Sauvy ne manquait jamais de souligner l'extrême diversité des situations : chaque région du monde a ses problèmes et requiert des solutions spécifiques ; on ne peut guérir l'une en soignant l'autre, de même qu'on ne guérit pas un obèse en mettant son voisin à la diète, surtout si ce dernier souffre d'anorexie. En clair, un enfant de moins en Occident ne fera pas que les Africains surchargés d'enfants vivront mieux !

Avantage à la jeunesse

L'état de la planète gagnerait-il à une réduction de la natalité dans les pays riches ? Cela paraît évident si l'on s'en tient, comme les rapporteurs de l'ONU, à une vision arithmétique de la population : moins de naissances = moins de pollueurs. Mais la démographie a ses lois que l'arithmétique ignore !

Il va de soi qu'une population ne peut pas croître indéfiniment, comme aujourd'hui en Afrique subsaharienne, sans déboucher sur un drame. Mais elle ne peut pas non plus décroître indéfiniment. L'optimum sur lequel s'accordent les démographes et les dirigeants politiques raisonnables est un indice de fécondité égal au « seuil de remplacement des générations », soit un peu plus de 2 enfants par femme, de façon que, sur le long terme, les naissances équilibrent les décès.

Il n'y a en tout cas nulle part de progrès possible sans une jeunesse nombreuse (mais pas trop) ; c'est l'observation du démographe Jean-Claude Chesnais qui a analysé le décollage de différents pays du tiers-monde (La revanche du tiers-monde, Robert Laffont, 1987).

Ce principe s'applique bien évidemment à la France, qui n'a jamais été aussi créative et ouverte sur le monde que dans les périodes de forte natalité, au XVIIIe siècle et durant les Trente Glorieuses (1945-1973). A contrario, elle a été gagnée par la sclérose et tentée par le repli entre les deux guerres mondiales, quand sa fécondité était au plus bas. La même sclérose (politique, culturelle, économique, sociale...) s'observe aujourd'hui dans des pays européens comme l'Italie, frappés par une fécondité très en-dessous du seuil optimum.

On peut se l'expliquer par le fait que les ménages en charge de jeunes enfants éprouvent le besoin d'un avenir meilleur avec plus d'acuité et d'énergie que les seniors (comme l'auteur de ces lignes), plus naturellement orientés vers la conservation de leurs acquis (santé et biens matériels)... Quoiqu'il en coûte aux seniors, une nation soucieuse de son avenir et de celui de l'humanité se doit donc de faciliter avant toute chose l'établissement des jeunes ménages et d'encourager les naissances afin de conserver suffisamment de jeunes susceptibles d'inventer dans les universités et les laboratoires les solutions aux défis d'aujourd'hui.

Bibliographie

Il existe beaucoup d'ouvrages sur la démographie. Les livres d'Alfred Sauvy conservent pour la plupart leur pertinence. Sur les principes scientifiques de la démographie, on peut lire avec profit le livre de Gérard-François Dumont : Démographie politique. Pour les données d'actualité et les statistiques, on peut se reporter comme dans l'article ci-dessus à la lettre mensuelle de l'INED : Population et sociétés ou mieux encore aux annuaires (en anglais) du PRB (Population Reference Bureau, Washington).

André Larané

Publié ou mis à jour le : 2017-11-18 09:50:54

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