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Enjeux démographiques

L'exception africaine


L'Afrique subsaharienne se démarque du reste du monde par la persistance d'une fécondité très élevée (4 à 7 enfants par femme en moyenne, contre 1 à 2 dans le monde développé et 2 à 3 dans la plupart des autres pays). Du jamais vu dans l'Histoire de l'humanité, avec des conséquences explosives pour l'Afrique comme pour son environnement immédiat : le bassin méditerranéen et l'Europe occidentale.

Le Nigéria symbolise la problématique africaine. D'une superficie de 900 000 km2, ce pays est écartelé entre un Nord musulman et pauvre, voué à la charia et à l'islamisme, et un Sud, chrétien ou animiste, riche de son pétrole. Il représente un cinquième de l'Afrique subsaharienne avec 180 millions d'habitants sur 900 (2014).

Sa fécondité moyenne a tout juste baissé de 6,5 à 5,6 enfants par femme entre 1970 et 2014. Avec plus de naissances annuelles que toute l'Europe (7 millions par an), il comptera 400 millions d'habitants en 2050, soit presque autant que l'Union européenne sur une superficie égale à celle de la France et l’Espagne réunies. Il s'ensuivra assurément une crise majeure sur les deux rives de la Méditerranée... si priorité n'est pas rendue au planning familial.

Ces constatations ressortent des tableaux que publie le PRB (Population Reference Bureau, Washington). Vous pouvez télécharger ci-après le document intégral (version anglaise).

 Rapport du PRB sur la population mondiale
Le monde à l'horizon 2050

Soulignons-le avec force ! La population mondiale est d'ores et déjà stabilisée - hors Afrique noire -, avec un indice de fécondité global de 2,1, à peine nécessaire au renouvellement de la population, d'après les projections du PRB (Population Reference Bureau, Washington, 2017).

La croissance actuelle est due au reliquat du passé (les naissances encore nombreuses dans les années 1990) et surtout à l'explosion démographique rémanente de l'Afrique noire, qui contraste avec l'affaissement du reste de la planète à l'horizon 2050.

pays ou région population 2017
(millions)
population 2050
(millions)

fécondité
2017

Monde 7536 9846 2,5
Europe et Russie 745 736 1,6
Amériques 1005 1227 2,0
Asie 4493 5245 2,2
dont Chine 1387 1343 1,8
dont Inde 1353 1676 2,3
Océanie 42 63 2,3
Afrique septentrionale 230 381 3,3
Afrique noire 1021 2193 5
Monde sauf Afrique noire 6515 7653 2,1

Des indices de fécondité élevés et plutôt stables

Photo extraite du film Human (Yann Arthus-Bertrand, 2015), DRDans le détail, l'Afrique noire présente un panorama très contrasté avec des écarts de fécondité entre les pays qui vont du simple au double. Au sud du Sahara, un seul pays affiche une fécondité plutôt basse : la République sud-africaine (2,3 enfants par femme en 2014). Les indices de fécondité les moins élevés se situent plutôt en Afrique australe et orientale (Kenya, 3,9 enfants par femme) ; les plus élevés au Nord, dans le Sahel (Niger, 7,6 enfants par femme) et en Afrique centrale (Congo, 6,6 enfants par femme).

Mais on note partout une quasi-stabilité de la fécondité depuis plus de quinze ans, parfois même une hausse comme à Madagascar. Seule l'Éthiopie fait exception (4,1 enfants par femme en 2014 au lieu de 7 en 1999). On peut y voir le signe d'un relatif décollage économique de ce pays.

Triplement en une génération

L'indice de fécondité passe pour un chiffre abstrait. Que les femmes d'un pays aient un enfant en moyenne (Taiwan) ou plus de six (Niger), quelle différence ? Dans le premier cas, la population diminue de moitié à chaque génération, soit tous les trente à quarante ans environ. Dans le second cas, elle triple dans le même temps...

Ainsi, le Niger avait 3,8 millions d'habitants en 1966. Cinquante ans plus tard, il en a 19 (cinq fois plus). Et en 2050, il aura normalement 68 millions d'habitants, soit à peu près autant que la France et l'Allemagne. Dit autrement, chaque Taiwanais peut compter en moyenne sur un petit-enfant ; les Nigériens et plus largement les Africains peuvent en espérer vingt à cinquante.

La « transition démographique » se fait attendre

Dans les années 1990, les démographes s'attendaient à une décroissance rapide de la population africaine. En 2005, ils ont dû se résigner à reconnaître leur erreur et revoir leurs prévisions à la hausse ! Depuis lors, ils guettent les premiers signes de « transition démographique » en Afrique mais n'en voient guère.

Les sondages d'opinion attestent même que les hommes et les femmes du continent noir attendent davantage encore d'enfants, plutôt dix que six !

À cela des raisons culturelles : dans la plupart des sociétés africaines, en l'absence de propriété foncière et de cadastre, un chef de famille ne vaut que par le nombre de ses enfants.

Il espère que, dans le nombre, il s'en trouvera au moins un pour devenir riche (ou émigrer en Europe) et assurer plus tard la subsistance du clan familial. En cas de nécessité, il peut louer ses garçons à des employeurs. Il peut aussi vendre ses filles contre une dot.

Le statut social de la femme est également lié à la taille de sa famille. Plus elle a d'enfants, plus elle est assurée d'être respectée et protégée dans ses vieux jours.

On n'est jamais totalement « libre » du nombre de ses enfants

« Un enfant si je veux, quand je veux » : le vieux slogan féministe des années 1970 demeure une illusion pour la plupart des femmes.

En Afrique comme dans le reste du monde, le nombre d'enfants qu'elles peuvent souhaiter est en effet déterminé bien plus par leur environnement social que par leur libre-arbitre :
- En Europe, les contraintes professionnelles, le standing, les difficultés de logement et le mépris dans lequel sont tenues les nichées importantes dissuadent les jeunes femmes des classes moyennes et populaires d'avoir plus d'un ou deux enfants,
- En Afrique subsaharienne, paradoxalement, la maternité est un défi à la misère et une revanche sur la violence et la mort ; le statut social des hommes se mesure au nombre de leurs enfants (et de leurs femmes) ; l'estime des femmes se mesure à leur fécondité ; au demeurant, quand les besoins sont satisfaits au strict minimum (la ration quotidienne de mil), les enfants n'affectent guère le niveau de vie ; ils peuvent même l'améliorer par leur travail dès l'âge de cinq ou six ans !

Femmes africaines (DR)

La natalité, une arme politique

Quoiqu'il en soit des freins culturels, les campagnes de planning familial des ONG et de l'ONU, lorsqu'elles ont été conduites avec le soutien des gouvernants, ont donné des résultats appréciables.

C'est le cas au Kénya qui avait en 1978 l'indice de fécondité le plus élevé du monde, avec plus de huit enfants par femme. Quand le gouvernement kényan a fait du planning familial une priorité nationale, il est tombé à moins de cinq enfants par femme.

Ces avancées faisaient suite à la conférence internationale de Bucarest, en 1974, qui avait érigé le planning familial en priorité planétaire en dépit d'incantations tiersmondistes selon lesquelles « le développement était le meilleur contraceptif ». Changement de cap à la conférence suivante, à Mexico, en 1984 : l'administration américaine, convertie à l'idéologie néolibérale par le président Reagan, a estimé que le libéralisme économique était la réponse à tous les problèmes. Exit le planning familial (*).

En conséquence de quoi, en ce début du XXIe siècle, le planning familial a disparu des « objectifs du millénaire du développement » des Nations Unies qui se sont convaincues que la croissance économique et la réduction de la pauvreté conduirait naturellement les populations à restreindre leur descendance. 

Au demeurant, nombre de dirigeants africains continuent d'assurer que leur pays est sous-peuplé et il est vrai que le continent dispose de ressources naturelles immenses, terres fertiles et bien arrosées, sous-sol riche en minerais et hydrocarbures.

Mais leur mise en valeur reste à venir et après quelques années de croissance liées à la demande chinoise en matières premières, le continent africain est retombé en léthargie avec en 2016 un taux de croissance officiel de 1,6%, inférieur à sa croissance démographique (2,8%).

Les dirigeants du continent n'y voient aucun motif de changer. Pour eux, la population est aussi une arme par défaut qui leur permet de se faire entendre de plus en plus fort sur la scène mondiale.

Sauf imprévu, la population mondiale va augmenter de 2,5 milliards en 35 ans pour atteindre environ 9,8 milliards d'hommes en 2050.

L'Afrique subsaharienne devrait en compter plus de deux milliards, alors qu’elle n’est aujourd’hui peuplée que de 950 millions d'habitants. Autrement dit : 40% de la croissance démographique à venir se tiendra dans cette région qui abrite aujourd'hui à peine 14% de l'humanité. D’ici 2050, la population de l'Afrique va donc progresser de 120% et le reste du monde de 20% seulement (6 fois moins rapidement).

Comment l'Afrique noire encaissera-t-elle ce choc alors qu'elle est aujourd'hui incapable de nourrir plus de la moitié de ses habitants avec ses propres ressources ? Comment l'Europe et les pays méditerranéens voisins résisteront-ils aux pressions migratoires venues du sud du Sahara ?

Soit dit sans insister, l'explosion démographique de l'Afrique noire est de loin le principal défi géopolitique des prochaines décennies.

À la recherche d'un nouvel équilibre

Il est aujourd'hui légitime de s'interroger sur les déséquilibres à venir.

Songeons qu'il y a un siècle à peine, au temps de nos grands-parents, le Vieux Continent, pas si vieux que ça, portait le quart de l'humanité et, avec ses antennes du Nouveau Monde (Amériques et Océanie), totalisait 40% de l'humanité. Ses productions et ses innovations en tous genres assuraient au minimum les deux tiers de la richesse mondiale.

Rien d'étonnant donc à ce que l'Europe ait été portée à la démesure et vaincue par son orgueil excessif. Il ne s'agirait pas qu'aujourd'hui, par réaction, elle se laisse entraîner dans une exagération inverse avec le rejet des États-Nations qui ont fait sa grandeur. Gardons-nous d'un angélisme béat qui nous conduirait à les dissoudre dans un magma « multiculturel »

Avec bientôt une population à peine supérieure à celle du seul Nigéria, l'Europe doit renoncer à sa prétention à incarner des « valeurs universelles » et se contenter de préserver les intérêts et l'avenir de ses habitants, comme les grands États qui se respectent.

Bibliographie

En matière de démographie, la France dispose de spécialistes de réputation mondiale qui se sont formés dans le sillage du regretté Alfred Sauvy.

Sur l'évolution du nombre des hommes, on peut consulter avec profit l'article de Jean-Noël Biraben, dans Population & Sociétés (Numéro 394, octobre 2003). Ce bulletin mensuel accessible aux non-spécialistes est édité par l'INED (Institut national d'études démographiques, Paris). Il adapte en français, tous les deux ans, le tableau récapitulatif de la population mondiale publié par le PRB (Population Reference Bureau, Washington).

On peut aussi se référer à d'excellents livres de vulgarisation comme celui de Jacques Vallin : La population mondiale (La Découverte, 1986), d'autant plus intéressant qu'à trente ans d'intervalle, on peut apprécier la perspicacité de son auteur.

Nous recommandons enfin le livre de référence de Gérard-François Dumont, qui établit « six lois démographiques », à la conjonction de l'Histoire et de l'anthropologie&bsp;: Démographie politique (Ellipses, mars 2007).

André Larané

Publié ou mis à jour le : 2017-11-13 22:17:33

Les commentaires des Amis d'Herodote.net

Les commentaires sur cet article :

Pierre Brivot (22-10-201720:55:43)

Si l’on comprend bien le dernier paragraphe : la population du Nigeria, en comparaison de celle de l’Europe qui est « à peine supérieure » fait que notre continent ne peut plus prétendre incarner les « valeurs universelles ».
Ce raisonnement, cette relation de cause à effet semble pour le moins spécieuse, disons, carrément stupide.
Quant au Nigeria, j’y ai résidé cinq années, à Kaduna, pilote de l’avion de la société Peugeot (P.A.N.) ; j’en parle comme de « la dernière porte après... Lire la suite

Jean Ricodeau (06-09-201710:14:57)

J'ai aimé ce bon rappel, clair et concis, d'une Démographie qui est la clef de la géopolitique et de notre futur collectif.


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