Enjeux démographiques - L'exception africaine - Herodote.net

Enjeux démographiques

L'exception africaine

L'Afrique subsaharienne (dico) se démarque du reste du monde par la persistance d'une fécondité très élevée (4 à 7 enfants par femme en moyenne, contre 1 à 1,8 dans le monde développé et 2 à 3 dans la plupart des autres pays).

De 180 millions en 1950 (7% de l'humanité) à 2 milliards en 2050, sa population aura été de la sorte multipliée par plus de dix en 100 ans. En 2100, avec 4 milliards d'individus, elle pourrait représenter 40% de l'humanité et deux naissances sur trois ! C'est du jamais vu dans l'Histoire de l'humanité, avec des conséquences explosives pour l'Afrique comme pour son environnement immédiat : le bassin méditerranéen et l'Europe occidentale, qui feraient alors figure de continents vides avec des densités humaines dix à vingt fois inférieures à celles de l'Afrique subsaharienne.

Le Nigéria symbolise la problématique africaine. D'une superficie de 900 000 km2 égale à celle de la France et l’Espagne réunies, ce pays représente un cinquième de l'Afrique subsaharienne avec 200 millions d'habitants sur un milliard (2019). Dans 80 ans, sauf cataclysme majeur et si priorité n'y est pas rendue au planning familial, le Nigéria pourrait très largement dépasser l'Europe et talonner la Chine avec plus de 700 millions d'habitants contre un milliard pour cette dernière. À cette date, en 2100, il pourrait naître deux Nigérians pour un Chinois.

Ces projections (il s'agit d'hypothèses et non de prévisions) ressortent des tableaux que publie la Division de la Population des Nations Unies. Vous pouvez télécharger ci-après le document intégral (version anglaise).

Le monde à l'horizon 2050

Soulignons-le avec force ! La population mondiale est d'ores et déjà stabilisée - hors Afrique noire -, avec un indice de fécondité global de 2,1 à peine nécessaire au renouvellement de la population, d'après les projections des Nations Unies.

Hors Afrique noire, la croissance résiduelle est due au reliquat du passé : dans les pays occidentaux et en Extrême-Orient, la population est déjà en train de diminuer ou ne croît plus que par « inertie démographique », du fait de l'arrivée à la maternité de femmes relativement nombreuses nées dans les années 1980 ou 1990, avant l'effondrement de la fécondité ; dans les pays amérindiens, dans le sous-continent indien et dans les pays orientaux, la fécondité est encore légèrement supérieure au seuil de renouvellement de la population mais tend à diminuer.

La croissance de la population mondiale est donc pour l'essentiel due à l'explosion démographique persistante de l'Afrique noire, qui contraste avec l'affaissement du reste de la planète. Entre 2020 et 2050, l'Afrique subsaharienne générera près de 50% de la croissance démographique mondiale, sa population progressant de 120% et le reste du monde de 20% seulement (6 fois moins rapidement). 

pays ou région population 2017
(millions)
population 2050
(millions)

fécondité
2017

Monde 7536 9846 2,5
Europe et Russie 745 736 1,6
Amériques 1005 1227 2,0
Asie 4493 5245 2,2
dont Chine 1387 1343 1,8
dont Inde 1353 1676 2,3
Océanie 42 63 2,3
Afrique septentrionale 230 381 3,3
Afrique noire 1021 2193 5
Monde sauf Afrique noire 6515 7653 2,1

Des indices de fécondité élevés et plutôt stables

Photo extraite du film Human (Yann Arthus-Bertrand, 2015), DRDans le détail, l'Afrique noire présente un panorama très contrasté avec des écarts de fécondité entre les pays qui vont du simple au double. Au sud du Sahara, un seul pays affiche une fécondité plutôt basse : la République sud-africaine (2,4 enfants par femme en 2016). Les indices de fécondité les moins élevés se situent plutôt en Afrique australe et orientale (Kenya, 3,5 enfants par femme) ; les plus élevés au Nord, dans le Sahel (Niger, 7 enfants par femme) et en Afrique centrale (Congo, 6 enfants par femme).

Mais on note partout une quasi-stabilité de la fécondité depuis plus de quinze ans, parfois même une hausse comme à Madagascar. Seule l'Éthiopie fait exception (4,3 enfants par femme en 2016 au lieu de 7 en 1999). On peut y voir le signe d'un relatif décollage économique de ce pays.

Triplement en une génération

L'indice de fécondité passe pour un chiffre abstrait. Que les femmes d'un pays aient un enfant en moyenne (Corée) ou plus de six (Niger), quelle différence ? Dans le premier cas, la population diminue de moitié à chaque génération, soit tous les trente à quarante ans environ. Dans le second cas, elle triple dans le même temps...

Ainsi, le Niger avait 3,8 millions d'habitants en 1966. Cinquante ans plus tard, il en a 19 (cinq fois plus). Et en 2050, il pourrait avoir 66 millions d'habitants, soit à peu près autant que la France ou l'Allemagne.

Dit autrement, chaque Coréen peut compter en moyenne sur un petit-enfant (au lieu de quatre pour un renouvellement normal des générations) ; les Nigériens et plus largement les Africains peuvent en espérer vingt à cinquante.

La « transition démographique » se fait attendre

Dans les années 1980 et 1990, les démographes s'attendaient à une décroissance rapide de la population africaine avec une stabilisation à moins de 2,5 milliards en 2100 (y compris l'Afrique du nord). En 2005, ils ont dû se résigner à reconnaître leur erreur et revoir leurs projections à la hausse avec près du double (4,5 milliards) en 2100 ! Depuis lors, ils guettent les premiers signes de « transition démographique » en Afrique mais n'en voient guère.

Les sondages d'opinion attestent même que les hommes et les femmes du continent noir attendent davantage encore d'enfants. Ainsi, en 2016, au Niger, un sondage indiquait que les femmes aspiraient à avoir neuf enfants (deux de plus qu'en réalité) et les hommes onze !

À cela des raisons culturelles : dans la plupart des sociétés africaines, en l'absence de propriété foncière et de cadastre, un chef de famille ne vaut que par le nombre de ses enfants. Il a besoin d'eux pour cultiver un maximum de terres. Il espère aussi que, dans le nombre, il s'en trouvera au moins un pour devenir riche (ou émigrer en Europe) et assurer plus tard la subsistance du clan familial. En cas de nécessité, il peut louer ses garçons à des employeurs. Il peut aussi céder ses filles contre une dot.

Le statut social de la femme est également lié à la taille de sa famille. Plus la femme a d'enfants, plus elle est assurée d'être respectée et protégée dans ses vieux jours. Et sans doute cultive-t-elle aussi une approche traditionnelle de sa vocation, à savoir la perpétuation de la lignée et de l'espèce !  

On n'est jamais totalement « libre » du nombre de ses enfants

« Un enfant si je veux, quand je veux » : le vieux slogan féministe des années 1970 demeure une illusion pour la plupart des femmes.
En Afrique comme dans le reste du monde, le nombre d'enfants que peuvent souhaiter les femmes (et les hommes) est en effet déterminé bien plus par leur environnement social que par leur libre-arbitre :

• En Occident comme en Extrême-Orient, les contraintes professionnelles, le standing, les difficultés de logement et le mépris dans lequel sont tenues les nichées importantes dissuadent les jeunes femmes des classes moyennes et populaires d'avoir plus d'un ou deux enfants ; le mode de vie urbain, le stress et diverses substances chimiques les en empêchent aussi en réduisant leur fécondité et celle de leur conjoint.

• En Afrique subsaharienne, paradoxalement, la maternité est un défi à la misère et une revanche sur la violence et la mort ; le statut social des hommes se mesure au nombre de leurs enfants (et de leurs femmes) ; l'estime des femmes se mesure à leur fécondité. Au demeurant, quand les besoins sont satisfaits au strict minimum (la ration quotidienne de mil) et que les enfants sont laissés aux bons soins de la famille élargie, du village ou du quartier, ces enfants n'affectent guère le niveau de vie ; ils peuvent même l'améliorer par leur travail dès l'âge de cinq ou six ans !
Une nichée nombreuse, c'est l'assurance pour les parents et la mère en particulier qu'il se trouvera au moins un enfant pour les aider dans leur vieux jours en l'absence d'État social, peut-être aussi pour émigrer en Europe et prendre en charge toute la famille (note).

Ces différences d'approche entre l'Afrique et l'Eurasie expliquent sans doute pourquoi, à la grande surprise des démographes, la fécondité des femmes africaines résiste à la baisse et parfois même tend à remonter.

Femmes africaines (DR)

La natalité, une arme politique

Quoiqu'il en soit des freins culturels, les campagnes de planning familial des ONG et de l'ONU, lorsqu'elles ont été conduites avec le soutien des gouvernants, ont donné des résultats appréciables.

C'est le cas au Kénya qui avait en 1978 l'indice de fécondité le plus élevé du monde, avec plus de huit enfants par femme. Quand le gouvernement kényan a fait du planning familial une priorité nationale, il est tombé à moins de cinq enfants par femme.

Ces avancées faisaient suite à la conférence internationale de Bucarest, en 1974, qui avait érigé le planning familial en priorité planétaire en dépit d'incantations tiersmondistes selon lesquelles « le développement était le meilleur contraceptif ». Changement de cap à la conférence suivante, à Mexico, en 1984 : l'administration américaine, convertie à l'idéologie néolibérale par le président Reagan, a estimé que le libéralisme économique était la réponse à tous les problèmes. Exit le planning familial (554).

En conséquence de quoi, en ce début du XXIe siècle, le planning familial a disparu des « objectifs du millénaire du développement » des Nations Unies qui se sont convaincues que la croissance économique et la réduction de la pauvreté conduirait naturellement les populations à restreindre leur descendance.

Au demeurant, nombre de dirigeants africains continuent d'assurer que leur pays est sous-peuplé. Il est vrai que le continent dispose de ressources naturelles immenses, terres fertiles et bien arrosées, sous-sol riche en minerais et hydrocarbures. Mais leur mise en valeur tarde à venir et après quelques années d'euphorie liées à la demande chinoise en matières premières, le continent africain est retombé en léthargie avec en 2016 un taux de croissance officiel de 1,6%, inférieur à sa croissance démographique (2,8%).

Les dirigeants du continent n'y voient aucun motif de changer de politique. Pour eux, la population est aussi une arme par défaut qui leur permet de se faire entendre de plus en plus fort sur la scène mondiale. Mettant en avant le désespoir et la misère de leurs sujets, ils obtiennent des aides qu'ils détournent ensuite à leur profit personnel. En définitive, les aides publiques et privées qui affluent en Afrique subsaharienne (plus de 200 milliards de dollars par an selon la Banque Mondiale, soit l'équivalent de plusieurs plans Marshall en un demi-siècle) n'ont d'autre résultat que de corrompre les dirigeants du continent et de faire miroiter aux yeux des jeunes Africains l'espoir d'une vie meilleure au nord de la Méditerranée.

Découragés par la corruption et l'insécurité généralisées, les investissements étrangers directs demeurent quant à eux à un niveau dérisoire (60 milliards de dollars par an pour l'ensemble du continent, moins que pour Singapour ou l'Irlande !). Récurrents depuis les indépendances des années 1960, les discours sur « l'impératif de développer l'Afrique » se brisent sur les réalités politiques et démographiques.

Aussi longtemps qu’elle sera sous pression démographique, l’Afrique subsaharienne n’aura donc aucune chance sérieuse de se développer et verra ses enfants la fuir dans un sauve-qui-peut général. « À l’échelle du continent, selon une enquête de l’Institut Gallup de 2016, 42% des Africains âgés de quinze à vingt-quatre ans, et 32% des diplômés du supérieur, déclarent vouloir émigrer », note le professeur Stephen Smith dans son essai La ruée vers l'Europe (620).

Le défi majeur de notre époque

Sauf imprévu, l'Afrique subsaharienne pourrait donc compter en 2050 plus de deux milliards d'habitants et rerpésenter à cette date-là près du quart de l'humanité, soit beaucoup plus qu'au cours des derniers millénaires, selon les estimations admises.

Comment l'Afrique noire pourrait-elle encaisser ce choc alors qu'elle est d'ores et déjà incapable de nourrir plus de la moitié de ses habitants avec ses propres ressources ? Comment l'Europe et les pays méditerranéens voisins pourraient-ils résister aux pressions migratoires venues du sud du Sahara ?

Soit dit sans insister, l'explosion démographique de l'Afrique noire est de loin le principal défi géopolitique des prochaines décennies et il faudra bien autre chose que des propos lénifiants pour le surmonter.

À la recherche d'un nouvel équilibre

Il y a un siècle à peine, au temps de nos grands-parents, le Vieux Continent, pas si vieux que ça, portait le quart de l'humanité et, avec ses antennes du Nouveau Monde (Amériques et Océanie), totalisait 40% de l'humanité. Ses productions et ses innovations en tous genres assuraient au minimum les deux tiers de la richesse mondiale. Rien d'étonnant donc à ce que l'Europe ait été portée à la démesure et vaincue par son orgueil excessif.

Il ne s'agirait pas qu'aujourd'hui, par réaction, elle se laisse entraîner dans une exagération inverse avec le rejet des États-Nations qui ont fait sa grandeur et leur dissolution dans un magma « multiculturel »

Avec peut-être bientôt une population égale ou inférieure à celle du seul Nigéria, l'Europe doit renoncer à incarner des « valeurs universelles » comme à l'époque de Jules Ferry ou de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme : les populations extra-européennes, aussi bien en Chine qu'en Afrique ou en Asie du sud, ne sont plus du tout disposées à entendre un discours moralisateur de la part des Occidentaux. Les gouvernants européens doivent seulement se soucier de préserver les intérêts et l'avenir de leurs concitoyens.

À défaut de quoi, à l'Europe moribonde, riche d'un grand passé mais sans avenir, serait absorbée par une jeune Afrique débordante de vie, sans grand passé mais riche d'un immense avenir...

André Larané

Publié ou mis à jour le : 2019-09-20 11:46:18

 
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