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Histoire universelle

Vous avez dit « civilisations » ?...


Curieux insatiables, nos contemporains s'interrogent sans fin sur les civilisations. Un ministre de l'Intérieur a pu ainsi observer : « Contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas (…). Celles qui défendent l'humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l'égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique » (Claude Guéant, 4 février 2012).

Le propos a fait polémique en raison du flou qui entoure le mot « civilisations » (au pluriel). Que recouvre ce mot, que le ministre français a employé sciemment en lieu et place du mot « sociétés » ?

Un menuet aux îles Marquises, auteur inconnu, Le Charivari, 1843

Pas de « civilisation » avant le XVIIIe siècle !

Bien que d’apparence commune, le mot « civilisation » n’a que trois siècles d’existence. Il est issu du latin civis, c'est-à-dire citoyen, et de civitas, qui désigne la cité, autrement dit l’ensemble des citoyens. Il apparaît d’abord dans le vocabulaire juridique pour désigner le fait de rendre civile une matière criminelle.

Au siècle des Lumières, il commence à se montrer dans un sens moderne. On le repère en 1758 dans L’Ami des Hommes, un essai politique de Victor Riqueti de Mirabeau, le père du tribun révolutionnaire : « C'est la religion le premier ressort de la civilisation », c'est-à-dire qui rend les hommes plus aptes à vivre ensemble.

On le retrouve en 1770 dans L’Histoire des Deux Indes, un ouvrage majeur du siècle des Lumières, attribué à l’abbé de Raynal et plus probablement à Diderot : « La civilisation d'un empire est un ouvrage long et difficile ».

Dans cet ouvrage, le mot « civilisation » est employé comme synonyme de « rendre policé » (de polis, cité en grec). Il exprime le processus qui permet aux hommes de s’élever au-dessus de l’état de nature, en corrélation avec le développement des villes. À ce propos, il n’est pas anodin d’observer que les adjectifs apparentés « civilisé », « policé » et « urbain » (au sens d’urbanité) viennent de mots latins ou grecs qui désignent tous la ville ou la cité : civitas, polis, urbs.

En 1795, à la fin de la Révolution, le mot civilisation a les honneurs du dictionnaire de l'Académie française avec la définition suivante : « Action de civiliser, ou état de ce qui est civilisé ».

L'édition de 1872 est plus précise : « État de ce qui est civilisé, c'est-à-dire ensemble des opinions et des mœurs qui résulte de l'action réciproque des arts industriels, de la religion, des beaux-arts et des sciences ». Elle ne porte pas de jugement de valeur ni n’établit de comparaison entre différentes formes de civilisations.

Le barbare n'est pas celui qu'on croit...

Les jugements de valeur ont longtemps été étrangers à la pensée occidentale. Quand les anciens Grecs inventent le mot barbare, il s’agit simplement d'une onomatopée par laquelle ils désignent les gens qui ne parlent pas leur langue.

Le sens du mot évolue à la fin de l’Antiquité quand, choqués par la violence des invasions germaniques, les Romains commencent à opposer sauvagerie et civilisation (humanitas). Le mot barbare prend alors une consonance péjorative en désignant l'ensemble des peuples hostiles qui vivent aux confins de l'empire.

Mais les Romains et leurs héritiers, chrétiens à l’ouest, majoritairement musulmans à l’est, demeurent étrangers aux jugements de valeur et plus encore aux catégories raciales. Au Moyen Âge, pour les disciples du Christ comme pour ceux de Mahomet, tous les hommes ont vocation à rejoindre leur foi.

À ce propos, retenons l’observation ironique de l'historien britannique Arnold Toynbee, publiée en 1972 : « Au lieu de diviser l’humanité comme nous le faisons, en hommes de race blanche et en hommes de couleur, nos ancêtres les divisaient en chrétiens et en païens. Nous ne pouvons manquer d’avouer que leur dichotomie valait mieux que la nôtre tant sur le plan de l’esprit que de la morale» (L’Histoire, Elsevier, 1972, traduction : 1978).

Curieux de tout, les Européens du Moyen Âge, une fois qu’ils ont fait le tour de leur monde imaginaire (bestiaire, gargouilles…), s’échappent de l’étroite « fin de terre » dans laquelle ils sont piégés. Ils empruntent la seule voie qui leur est ouverte, la voie océanique, et ainsi découvrent « monter en un ciel ignoré/Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles » (José Maria de Heredia).

La rencontre avec les peuples du Nouveau Monde est brutale, d’autant plus meurtrière que s’immisce le fléau des épidémies. Elle révèle aussi aux Européens l’infinie diversité de la condition humaine : « Mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses ! » Cette réflexion amusée conclut le passage des Essais rédigé par Montaigne après sa rencontre avec trois Indiens du Brésil, à Rouen, en 1562.

Montaigne ne s’en tient pas là. Décrivant les mœurs cruelles des «cannibales », il ajoute : « Je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté : sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n’est pas de son usage ». Et précise : « Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes, un corps encore plein de sentiment, à le faire rôtir par le menu ».

La critique vise ses contemporains qui se déchirent dans les guerres de religion. Montaigne les amène à réfléchir sur leur conduite par une mise en parallèle avec une autre conduite, le cannibalisme, que son éloignement permet d’observer avec détachement. Cette démarche sera reprise un siècle plus tard par Montesquieu dans les Lettres persanes. Ses deux héros, Usbek et Rica, par leur questionnement sur la société française, amènent les lecteurs à remettre en question leurs certitudes.

Pour ces penseurs éclairés, il s’agit non pas de condamner ou réprouver mais simplement de faire progresser des pratiques figées dans l’habitude et la routine.

En prévenant les Occidentaux contre le péché d’arrogance et le sentiment qu’ils n’ont rien à apprendre de quiconque, l’ouverture aux sociétés étrangères devient un moteur de l’innovation. Elle s’avère efficace si l’on en juge par la liste des emprunts étrangers dans les sociétés de la Renaissance et du siècle des Lumières, depuis le tabac, originaire du Brésil, jusqu’au recrutement des hauts fonctionnaires par concours, selon la pratique chinoise du mandarinat.

L'Autre sous le projecteur des Lumières

Les Lumières ont su aussi observer les autres peuples, tantôt avec dégoût ou admiration, toujours avec étonnement. C'est le temps des grands voyages d'exploration à but non plus uniquement militaire ou commercial mais également scientifique. Les circumnavigateurs (Bougainville, Cook, Lapérouse...) s'empressent de coucher dans leurs carnets de route leurs observations sur les peuples rencontrés, bien conscients qu’elles allaient être épluchées par les grands esprits de l'époque.

Le XVIIIe siècle est en effet celui de l'étude de l'Homme, à la fois dans sa singularité et dans sa diversité.

Les voyageurs croient trouver au-delà des mers l'« état de nature » décrit par Rousseau de façon purement théorique : les Tahitiens ne sont-ils pas de « bons sauvages » vivant dans un pays paradisiaque et ignorant la propriété, la violence, le besoin ? Malgré les mises au point de Bougainville puis de Diderot, le mythe prend de l'ampleur, faisant des Polynésiens les représentants d'une humanité primitive idéale.

Cette empathie pour l’Autre se prolonge jusqu’à la moitié du XIXe siècle. Ainsi en attestent les peintures de la société algérienne par Fromentin et Delacroix et les écrits de voyageurs en Orient, de Chateaubriand à Nerval. On la retrouve aussi dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage.

Cette ignominie est venue du contact entre Méditerranéens de tous bords sur les marchés du Maghreb et de l’Orient au XVe siècle. Quand ils ont voulu exploiter les terres du Nouveau Monde, Espagnols et Portugais y ont tout naturellement transporté le système des grandes plantations sucrières esclavagistes qu’ils avaient découvert en Orient. Les Anglais ont pris le relais et, pour se protéger du risque de se dissoudre dans le métissage face à un flux grandissant d’Africains, ont érigé au XVIIe siècle la barrière du racisme.

Mais en Europe même, l’esclavage a été condamné par le pape dès le XVe siècle et le racisme n’a jamais eu de prise sur la société jusque dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Le mouvement en faveur de son abolition débute bien avant la Révolution. L’abbé de Raynal, dans l’Histoire des Deux Indes déjà citée, en appelle à un nouveau Spartacus. Dès son avènement, le jeune roi Louis XVI demande à Turgot d’abolir cette institution mais il doit reculer devant les menaces des planteurs. À l’ouverture des états généraux, en 1789, il récidive et par la voix de son ministre Necker, émet le vœu qu’il y soit mis fin.

L’on commence aussi au XVIIIe siècle à cultiver le désir de policer les sociétés «sauvages» et les amener à la civilisation. L’Europe se passionne pour l'expérience menée par les Jésuites au Paraguay, au cœur du continent sud-américain, où ils ont rassemblé les Indiens dans des communautés paisibles et ordonnées : « Rien ne fait plus honneur à la religion que d'avoir civilisé ces nations », dit le naturaliste Buffon, admiratif devant les résultats des missions religieuses (...).

Version intégrale pour les amis d

Publié ou mis à jour le : 2017-02-01 10:09:43

Les commentaires des Amis d'Herodote.net

Voir les 7 commentaires sur cet article

Gauthier (30-03-201201:36:06)

Le 30 mars 2012

Article fort intéressant – un bon résumé du problème posé par les propos récents de M. Guéant.

« Mais en Europe même, l’esclavage a été condamné par le pape dès le XVe siècle et le racisme n’a jamais eu de prise sur la société jusque dans la deuxième moitié du XIXe siècle ».

C’est une bonne chose que de le rappeler. Peut-on préciser que toutes les civilisations ont pratiqué l’esclavage mais que seule la civilisation chrétienne a fini p... Lire la suite

Claude (10-03-201214:28:12)

J'aimerais avoir les légendes des illustrations. Merci.

Loqman (15-02-201223:14:48)

Texte très bien rédigé, synthétisant parfaitement l'évolution des moeurs de notre société. Toutefois, il me semble intéressant d'approfondir l'idée de "prendre de la distance pour mieux cerner" montesquienne. Lévi-Strauss disait que la première des barbaries, c'est de croire aux barbares, et cette réflexion est toujours d'actualité.

robert (15-02-201213:04:34)

J'ai beaucoup aimé cet article, mais si l'on reprend l'exemple allemand, il subsiste tout de même une ambiguité, à mon sens, entre "société" et "civilisation", car l'ambition d'Hitler était bien de fonder une nouvelle civilisation...

THOMAS Michel (14-02-201218:55:19)

Présenter le colonialisme seulement comme une oeuvre de civilisation, c'est oublier la justification qu'en donnait notamment Jules Ferry quand il déclarait, devant les députés, le 8 juillet 1885: "L'Europe peut être considérée comme une maison de commerce qui voit décroître son chiffre d'affaires...il faut faire surgir de nouvelles couches de consommateurs...La paix sociale est une question de débouchés...les colonies, une des meilleures affaires auxquelles les pays riches puissent se livre... Lire la suite

elisa (14-02-201217:01:36)

Texte très intéresant qui permet de remonter à la genèse. Beaucoup de personnes devraient y avoir accès. Il m'a permis de découvrir le mot "géhennes".



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