Démographie

Climat : la faute aux bébés ?

Dans un document de 2009, des démographes mandatés par l'ONU (UNFPA) ont cru identifier la cause du réchauffement climatique qui menace l'humanité. Serait-ce notre frénésie de consommation, qui a épuisé en moins d'un siècle des combustibles fossiles accumulés dans le sous-sol pendant 60 millions d'années ? Pas du tout. Selon les experts onusiens, la faute en reviendrait principalement aux bébés nés ou à naître, autant de consommateurs-pollueurs en puissance. En 2017, des scientifiques suédois récidivent dans une étude publiée dans Environmental Research Letters : d'emblée, ils énoncent les mesures les mieux appropriées à leurs yeux pour enrayer le réchauffement climatique et la principale n'est autre que de renoncer à avoir un enfant (note) !

Ces rapports et l'écho qu'ils ont reçu dans la bonne presse tournent le dos aux enjeux démographiques. Pour faire bref, rappelons d'abord que la bombe P (comme population) annoncée par le prophète Paul Ehrlich en 1968 n'explosera pas...

En 2100, sur la tendance actuelle, toute la croissance viendra de l'Afrique subsaharienne qui aura alors 3 à 4 milliards d’habitants. Contre toute apparence, la population mondiale (hors Afrique subsaharienne) est sur le point de décroître avec un indice de fécondité qui n'est déjà plus que de 2,1 enfants par femme en moyenne et les démographes sont à peu près d'accord pour considérer que la population mondiale devrait se tenir aux alentours de dix milliards d'humains à la fin du siècle (note).

Jean Geoffroy, L'Œuvre de la goutte de lait au dispensaire de Belleville, 1903, musée des Beaux-Arts de la ville de Paris.

Les pollueurs sont les voitures, pas les bébés !

Soulignons que c'est notre mode de vie prédateur qui est tout entier responsable des dérèglements climatiques, du fait d'un usage inconsidéré de l'automobile, de l'avion et des énergies. Ce mode de vie est partagé aujourd'hui par un cinquième de la population mondiale.

Or, de l'Amérique du nord à la mer de Chine en passant par l'Europe, ces « privilégiés » sont déjà en voie de diminution avec un indice de fécondité qui varie généralement de 1 à 1,5 enfants par femme et un nombre de naissances divisé par près de deux à chaque génération. Dès lors, préconiser dans ces populations un enfant de moins par femme revient à quasiment annoncer leur disparition physique à l'horizon d'une ou deux générations (un demi-siècle) !

Faut-il s'en réjouir ? D'ores et déjà, la fécondité très faible des pays développés pose de graves problèmes sociaux (poids des personnes âgées, non-transmission des connaissances, etc.). Les personnes âgées inactives, qui ont un poids électoral démesuré, en usent pour s'attribuer une part de la richesse nationale supérieure à celle dont bénéficient les jeunes actifs en charge d'enfants ! L'immigration aggrave ces problèmes du fait que les pays d'accueil ont de moins en moins la capacité humaine d'intégrer et former les nouveaux-venus. On ne peut pas demander aux jeunes générations de relayer leurs aînés dans les usines et les entreprises, en même temps de s'occuper des personnes âgées et en prime d'assurer la formation des immigrants africains de façon à ce qu'ils puissent un jour prendre leur relève.

Cette fécondité, qui n'assure plus du tout le simple renouvellement des générations, n'est pas la conséquence d'un choix librement assumé par les couples. Les enquêtes d'opinion montrent de façon concordante que, dans nos pays, les couples ont en général moins d'enfants au final qu'ils n'en auraient souhaité (de l'ordre de 2,3 en moyenne). Cette fécondité plus faible que souhaitée est tout le contraire de la liberté. Elle résulte des contraintes qui s'exercent sur les couples du fait d'un mode de vie aliénant : baisse de la fertilité du fait de la pollution et de l'agro-industrie, stress des transports, difficultés de logement, pression sociale, chantage à l'emploi sur les travailleuses, etc. (note).

Au demeurant, à supposer que les populations riches renoncent complètement à enfanter, les effets sur leur consommation ne commenceront à se faire sentir que dans vingt, trente ou quarante ans. D'ici là, ces populations continueront à consommer tant et plus les ressources de la Terre et, qui plus est, elles seront rejointes dans cette frénésie de consommation par les habitants des pays émergents. Or, le réchauffement climatique est déjà en marche et pourrait s'auto-entretenir bien avant cette échéance. C'est dès aujourd'hui qu'il importe de renverser la tendance et donc de réformer notre mode de vie.

Pourquoi faire (ou ne pas faire) des enfants ?

Le rejet de la maternité est sous-tendu par la question : « Pourquoi faire des enfants ? ». Avoir ou non des enfants relève d'un choix individuel ou d'un parcours propre à chacun, dans le secret de son cœur, et il serait indécent de juger quiconque là-dessus. Mais il est tout aussi indécent de se justifier de n’avoir pas d’enfants au nom d'enjeux collectifs et de vouloir ainsi se donner bonne conscience. « Je veux profiter du moment présent, ne pas m'embarrasser de contraintes ni m'interroger sur le sens de ma vie. Je ne veux pas d'enfants... Mais c'est pour la bonne cause, c'est pour sauver la planète ! » dit un tel. C'est souvent aussi la même personne qui s'épuise au travail et s'enivre dans la consommation, pour le plus grand bénéfice du système productiviste qui détruit la planète (note).

Les peuples inféconds sont aussi ceux qui polluent le plus

Au contraire de ce qu'écrivent les experts onusiens et universitaires suédois évoqués dans l'introduction, nous observons une corrélation négative entre croissance démographique et réchauffement climatique : plus baisse la fécondité des pays développés, plus ceux-ci tendent à polluer la Terre ! 

Depuis la fin du XXe siècle, la dégradation de l'environnement, les émissions de gaz à effet de serre et le réchauffement climatique s’accélèrent alors que notre fécondité n'en finit pas de baisser ! Cette réalité qui heurte le sens commun n'est pas le fruit du hasard mais la conséquence d'un « modèle » social qui nous conduit à sacrifier tout à la fois le renouvellement des générations et les équilibres environnementaux au profit d'une consommation imbécile et dénuée de sens. 

Enrichissons-nous et jouissons tant et plus !... Tel est le guide de vie des golden boy new-yorkais. À quelques lieues de leurs tours de verre climatisées, la petite communauté des Amish fait la preuve qu'il est possible de vivre décemment dans un profond respect de l'environnement et avec des familles de huit à dix enfants ! Sans aller jusqu'à ces extrémités, les Amish montrent que l'on peut combiner bien-être, amour de la vie et respect de la nature.

De façon plus prosaïque, dans nos sociétés développées, les familles avec enfants polluent en général moins que les célibataires, les couples sans enfant et les retraités aisés ! Ces familles voyagent moins en avion, se montrent plus chiches en matière de consommation, apprennent à leur progéniture à maîtriser leurs désirs, enfin se montrent davantage soucieuses de l'état du monde après leur mort.

Ce clivage se vérifie aussi au niveau mondial entre pays développés. Les habitants des pays industrialisés sont les plus inféconds et également, de très loin, les principaux pollueurs de la planète. A contrario, les peuples africains sont de loin les plus féconds du monde actuel ; ce sont aussi les seuls dont l'empreinte écologique (sur le climat et la biodiversité) est négligeable. Cette observation élémentaire nous permet de rappeler que c'est le mode de vie qui détermine l'empreinte écologique, bien plus que le nombre d'enfants (note).

Le tableau ci-après met en évidence les contrastes entre des régions très riches, à faible fécondité et très forte « empreinte écologique » (contribution au réchauffement climatique) et des régions pauvres ou très pauvres, à fécondité modérée ou très forte et à très faible empreinte écologique.

Émissions de CO2 par habitant selon les régions du monde (2019)

Grandes régions

Population (milliards)

enfants/femme

tonnes CO2/hab/an

total CO2 (mds t/an)

Monde

Afriques
Moyen-Orient et Asie centrale
Asie du Sud (monde indien)
Sud-Est asiatique
Amérique latine
Pays pauvres

Chine

Extrême-Orient (Japon, Corée…)
Amérique du Nord et Australasie
Europe
Pays riches

transports internationaux

7,6

1,3
0,4
1,9
0,7
0,6
4,9

1,4

0,2
0,4
0,7
1,3
 

2,5

4,6
2,8
2,4
2,3
2,1
3

1,8

1,4
1,8
1,6
1,6
 

4,7

0,5
3
2
3
3
2

10

10
15
7
10
 

38


 
 
 
 
10

13

 
 
 
13

2

 

• Les pays plus ou moins pauvres du premier groupe représentent les deux tiers de l'humanité, avec une croissance modérée ou forte. Mais ils contribuent aux émissions de C02 pour un quart tout au plus.

• La Chine, devenue « l’atelier du monde », est dans une situation intermédiaire : la plus grande partie de sa population vit encore très pauvrement et s'apparente au premier groupe. La population des métropoles riveraines de la mer de Chine et du fleuve Jangze, environ 300 millions de personnes, a déjà atteint un niveau de vie de type occidental et émet pour son compte propre au moins autant de CO2. C'est le cas aussi d'une centaine de millions d'Indiens.

• Le troisième groupe (Amérique du Nord, Europe, Extrême-Orient...) représente seulement 1,3 milliards d'habitants, soit à peine un sixième de l'humanité. Mais il contribue directement au tiers des émissions de gaz à effet de serre (C02) responsables du réchauffement climatique. Sa contribution au réchauffement climatique est dans les faits bien supérieure car il faut y ajouter la majeure part des émissions de la Chine et du Sud-Est asiatique ainsi que des transports internationaux (fret maritime et aérien). En effet, si les usines chinoises émettent du CO2, c'est en bonne partie pour fabriquer avec des techniques énergivores (métallurgie des terres rares...) des appareils électroniques comme nos portables ou nos téléviseurs. Les émissions de CO2 très élevées des pays exportateurs de pétrole sont aussi liées à notre frénésie de consommation.

Retenons de ce qui précède que c'est notre mode de vie, exceptionnellement énergivore, qui est la première cause du réchauffement climatique en cours. Les populations concernées par cette boulimie, en Eurasie et aux Amériques, seront moins nombreuses en 2100 qu'aujourd'hui et même si leur déclin démographique devait s'accélérer, ce déclin viendrait trop tard pour éviter que les températures ne s'emballent.

Certes, la croissance démographique très rapide de l'Afrique subsaharienne va par ailleurs poser des problèmes très graves dans les décennies à venir mais ils seront avant tout d'ordre géopolitique et social. Cette croissance démographique se soldera aussi par un désastre écologique (disparition du couvert forestier, etc.) mais cela ne viendra qu’en complément du reste (note).

« Supprimons un ou deux milliards d'hommes et tout ira mieux ! »

La crise climatique ne sera pas résolue en évitant de nouvelles naissances : les enfants à naître en 2020 et dans les années suivantes n'auront d'impact significatif sur le climat qu'à leur arrivée à l'âge adulte (automobile, voyages, etc.) à partir de 2040 ou 2050. À ce moment-là, il sera sans doute déjà trop tard pour infléchir le cours des choses. S'il y a des gens en trop, ce ne sont donc pas les enfants à naître mais les adultes des pays riches (nous-mêmes) qui persistent dans un mode de vie énergivore !
Illustration par l'absurde. Imaginons que disparaisse instantanément le cinquième le plus riche de l'humanité : riverains de la mer de Chine, Nord-Américains et Européens (y compris nous-mêmes). Le réchauffement climatique serait stoppé car les quatre cinquièmes survivants de l'humanité ont, pour le moment au moins, une empreinte écologique tout à fait modérée. Mais est-ce bien cela que nous souhaitons ?
Maintenant, imaginons que disparaissent au contraire les quatre cinquièmes les plus pauvres de l'humanité et que subsiste le cinquième le plus énergivore : cela ne freinera pas le réchauffement climatique et à la catastrophe écologique s'ajoutera deux ou trois générations plus tard une catastrophe démographique avec la disparition de l'humanité faute de renouvellement ! Cette alternative pourrait nous déprimer s'il n'y avait une issue plus appétissante. Elle est politique et collective. Elle consiste à réformer au plus vite notre mode de vie, qui associe la puissance des techniques modernes à une économie de prédation façon Paléolithique.


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Enjeux de l'Histoire
Publié ou mis à jour le : 2022-07-11 10:44:02

 
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