Climat : la faute aux bébés ?

Faut-il arrêter de faire des enfants pour sauver la planète ?

Faut-il arrêter de faire des enfants pour sauver la planète ? (Emmanuel Pont, février 2022, Payot, 19 euros)Faut-il arrêter de faire des enfants pour sauver la planète ? (Emmanuel Pont, février 2022, Payot) est un essai provocant, au demeurant très instructif, au croisement de la démographie et de l'écologie.

Le titre est lui-même empreint d'ironie car la planète, qui est née cinq milliards d'années avant nous et nous survivra encore cinq milliards d'années, n'a nul besoin de nous pour être « sauvée ».

Ce qu'il s'agit de sauver est l'humanité elle-même, menacée par la crise écologique et le réchauffement climatique (note). Facile, sourit Emmanuel Pont : « il suffit de ne plus émettre de gaz à effet de serre au-delà de ce que les puits de carbone naturels ou artificiels peuvent absorber. On appelle ce point d’équilibre neutralité carbone » (note).

Des porte-parole de l'écologie préconisent pour cela de faire moins d'enfants. Cela se concevrait si les familles surchargées d'enfants étaient les principales responsables des émissions de gaz à effet de serre. Mais c'est tout le contraire que démontre Emmanuel Pont en se fondant sur les chiffres de l'ONU :
• Les populations les plus pauvres de la planète, qui sont aussi les seules dont la fécondité reste élevée, voire très élevée, émettent à peine plus de gaz à effet de serre que la Terre n'en absorbe.
• Les populations des pays riches, responsables de la plus grande partie des émissions de gaz à effet de serre, sont quant à elles déjà en voie de diminution avec même, dans certains pays  (Italie, Espagne, Corée, etc.), une fécondité qui tourne autour d'un enfant par femme. Cela veut dire une division par deux du nombre des naissances à chaque génération, tous les trente ans environ, rappelle Laurent Toulemon, démographe à l'INED. 

Bien évidemment, si les riches font le choix de disparaître par dénatalité, l'effet s'en fera sentir sur le climat, mais bien au-delà de 2050, beaucoup trop tard pour enrayer l'emballement actuel des températures. Au demeurant, est-ce un objectif sensé que celui de « mourir guéri » ? L'objectif de toute société humaine saine d'esprit et de cœur n'est-il pas plutôt de se perpétuer de la meilleure des façons, dans un environnement social et écologique aussi harmonieux et aussi beau que possible ?

Une réduction de la fécondité plus drastique qu'elle n'est aujourd'hui n'empêcherait de tout façon pas le réchauffement climatique d'aller à son terme pour deux raisons soulignées par Emmanuel Pont :
• Les enfants appelés à naître aujourd'hui et dans les prochaines décennies n'ont pas d'impact significatif sur les émissions de gaz à effet de serre pendant leurs dix ou vingt premières années (si ce n'est leur nourriture et leur habillement). 
• Qui plus est, dans les pays riches, depuis deux ou trois décennies, nous observons que la chute de la fécondité est concomitante d'une accélération des émissions de gaz à effet de serre ; c'est le signe que nos émissions de CO2 sont avant tout liées à notre mode de vie et très largement déconnectées de la démographie.

Une musique insidieuse

Quoiqu'il en soit des réalités démographiques, une petite musique monte depuis une décennie, voire plusieurs (que l'on songe au best-seller de Paul Ehrlich, paru en 1968 : La Bombe P, P pour population). Elle instille l'idée que les premiers coupables du réchauffement climatique sont les enfants et celles qui les mettent au monde.

Cette musique, sciemment ou non, nous offre un alibi pour ne rien changer à notre mode de vie, sinon de remplacer notre voiture à moteur thermique par une voiture électrique ou de mieux isoler notre maison (note). Elle peut même être contre-productive en donnant à certains l'illusion de pouvoir voyager autant qu'ils le veulent en avion dès lors qu'ils n'ont pas d'enfant !

L'alibi est illustré jusqu'à la caricature par le couple princier britannique Harry et Meghan, « qui a annoncé ne pas vouloir plus de deux enfants pour des raisons écologiques, » note Emmanuel Pont. Le couple eut été plus cohérent s'il avait renoncé à ses déplacements en jets privés autour de la planète et à ses résidences de luxe, climatisées à outrance. Au demeurant, un enfant supplémentaire l'aurait peut-être conduit à renoncer à certains déplacements, pour le plus grand bénéfice de l'écologie !...

La musique commence à se faire entendre en 2009, quand des démographes mandatés par l'ONU (UNFPA) croient identifier la cause du réchauffement climatique qui menace l'humanité. Est-ce notre frénésie de consommation, qui a épuisé en moins d'un siècle des combustibles fossiles accumulés dans le sous-sol pendant 60 millions d'années ? Pas du tout. Selon le rapport onusien, trompé par le « paradoxe de Bill Gates » (note), la faute en revient principalement aux bébés nés ou à naître, autant de consommateurs-pollueurs en puissance.

En 2017, deux universitaires de Lund (Suède) récidivent dans une étude publiée dans Environmental Research Letters. Faisant la synthèse de différents travaux, ils énoncent les mesures les mieux appropriées à leurs yeux pour enrayer le réchauffement climatique et la principale n'est autre que de renoncer à avoir un enfant (note) ! Voici ce que l'on peut lire en introduction : « Nous recommandons quatre actions prioritaires pour réduire notre impact sur le climat : avoir un enfant de moins (pour une économie moyenne de 58,6 tonnes/an d'équivalent carbone dans les pays développés), ne plus utiliser de voiture (2,4 tec/an économisées), éviter de voyager en avion (1,6 tec économisée pour un vol transatlantique) et manger bio et végétarien (0,8 tec/an économisées). » 

Selon cette étude qui a fait la Une des médias, l'« enfant de moins » aurait donc un impact de 58,6 tonnes/an d'équivalent carbone, soit huit fois les émissions d'un Européen moyen ! Cette bizarrerie résulte d'une grossière erreur de raisonnement (note) : les universitaires de Lund ont pris en compte les émissions dudit enfant tout au long de sa vie ainsi que les émissions de tous ses descendants jusqu'à la fin des temps, en les attribuant à l'ancêtre fondateur selon un subtil principe de répartition... Ce faisant, ils supposent que nos descendants émettront autant de CO2 que nous et surtout, ils oublient que ce ne sont pas les émissions du XXIIe siècle qui font problème, ni même celles des années 2080 mais celles des prochaines années, d'ici à 2050. Or, dans cette période-là, on l'a vu, les enfants nés ou à naître ont très peu d'impact sur les émissions de CO2 !

Toujours en novembre 2017, la revue Bioscience relayée en France par Le Monde publie un appel de 15000 scientifiques relatif à l'état de la planète. Les signataires, pour la plupart des biologistes et des physiciens, proposent treize mesures dont neuf ou dix se rapportent à la biologie. Pour le reste, ils suggèrent d'« accélérer la baisse mondiale de la fécondité » et demandent que l'on « définisse scientifiquement un volume de population soutenable sur le long terme et que l'on obtienne des gouvernants qu'ils mettent en oeuvre les moyens appropriés à cet objectif ». On entre ici dans ce qu'Emmanuel Pont appelle le « côté sombre de l'écologie ». C'est la tentation de réduire la population humaine au besoin par des mesures coercitives et violentes. De ces mesures, on a eu un aperçu en Chine (politique de l'enfant unique) et en Inde (stérilisations forcées).

Notre mode de vie : pas négociable ?

Si l'on est prompt à mettre en cause les enfants à naître dans le réchauffement climatique, en revanche, « personne ne propose d’interdire les voitures dès demain en raison seulement de leur bilan carbone », note avec humour Emmanuel Pont. Personne, de façon plus surprenante, ne propose non plus de revenir sur la détaxation du kérosène, le carburant des avions, qui est trois fois moins cher que le fioul ou le super (note).

Notre mode de vie, venu des États-Unis au XXe siècle, impose l'idée qu'il ne saurait y avoir de vie décente et moderne sans une voiture par adulte et la faculté de prendre l'avion pour bronzer de l'autre côté de la planète. De fait, avec l'éclatement des villes et l'éloignement des zones commerciales, d'activités et de loisirs, nos gouvernants et nos entrepreneurs ont rendu obligatoire l'usage d'une voiture par tous les ménages, si modestes soient-ils, ainsi que le déploraient déjà l'historien Lewis Mumford et le démographe Alfred Sauvy il y a plus de cinquante ans.

Depuis deux décennies, notre prise de conscience du réchauffement climatique s'avère impuissante face à l'accélération du consumérisme, adossé à la mondialisation des échanges et à la montée du capitalisme financier : nous nous habillons de vêtements de médiocre qualité venus du bout du monde et qui durent quelques mois tout au plus ; nous sommes friands de gadgets électroniques à obsolescence programmée ; nous roulons de plus en plus et de plus en plus loin, dans des voitures de plus en plus grosses et gourmandes en énergie (qu'elles soient électriques ou thermiques ne change rien à l'affaire).

Le Covid n'a rien arrangé : nous avons pris l'habitude de commander des biens en ligne au lieu de les acheter nous-mêmes au coin de la rue et nous préférons regarder des séries et des films sur des TV grand écran plutôt que de sortir au cinéma. Tout cela n'est rien sans doute à côté de ce qui arrive : internet 5G et metaverse (mondes virtuels). Nous sommes devant une nouvelle accélération de nos consommations d'énergie en laquelle les bébés ne portent bien évidemment aucune responsabilité. 

Cette vague de fond tient à un système qui multiplie les motifs de dépenses. Chaque dépense donne lieu à un prélèvement parfois minime et, « les petits ruisseaux faisant les grosses rivières », on en arrive aux bénéfices colossaux de nos multinationales, avec des records sans précédent (15 milliards de bénéfices annuels pour les plus grosses GAFA de l'internet américain), cependant que les inégalités de revenus se rapprochent des sommets atteints à la « Belle Époque », avant que les deux guerres mondiales ne laminent les grosse fortunes (Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, 2013).

« Supprimons un ou deux milliards d'hommes et tout ira mieux ! »

S'il y a des gens en trop, ce ne sont pas les enfants à naître mais les adultes des pays riches (nous-mêmes) qui persistent dans un mode de vie énergivore !
Illustration par l'absurde. Imaginons que disparaisse instantanément le cinquième le plus riche de l'humanité : riverains de la mer de Chine, Nord-Américains et Européens (y compris nous-mêmes). Le réchauffement climatique serait stoppé car les quatre cinquièmes survivants de l'humanité ont, pour le moment au moins, une empreinte écologique tout à fait modérée. Mais est-ce bien cela que nous souhaitons ?
Maintenant, imaginons que disparaissent au contraire les quatre cinquièmes les plus pauvres de l'humanité et que subsiste le cinquième le plus énergivore : cela ne freinera pas le réchauffement climatique. Il est possible même qu'il s'accélère car, ainsi que le note Emmanuel Pont, on ne se pressera pas de fermer les puits de pétrole et, les énergies fossiles paraissant plus abondantes et bon marché, « tout le monde ira en week-end à Ibiza ! » Cette alternative pourrait nous déprimer s'il n'y avait une issue plus appétissante. Elle consiste à réformer notre mode de vie par une action politique et collective.

Les pollueurs sont les riches, pas les bébés !

Le tableau ci-après met en évidence les contrastes entre des régions très riches, à faible fécondité et très forte « empreinte écologique » (contribution au réchauffement climatique) et des régions pauvres ou très pauvres, à fécondité modérée ou très forte et à très faible empreinte écologique.

Émissions de CO2 par habitant selon les régions du monde (2019)

Grandes régions

Population (milliards)

enfants/femme

tonnes CO2/hab/an

total CO2 (mds t/an)

Monde

Afriques
Moyen-Orient et Asie centrale
Asie du Sud (monde indien)
Sud-Est asiatique
Amérique latine
Pays pauvres

Chine

Extrême-Orient (Japon, Corée…)
Amérique du Nord et Australasie
Europe
Pays riches

transports internationaux

7,6

1,3
0,4
1,9
0,7
0,6
4,9

1,4

0,2
0,4
0,7
1,3
 

2,5

4,6
2,8
2,4
2,3
2,1
3

1,8

1,4
1,8
1,6
1,6
 

4,7

0,5
3
2
3
3
2

10

10
15
7
10
 

38


 
 
 
 
10

13

 
 
 
13

2

 

• Les pays plus ou moins pauvres du premier groupe représentent les deux tiers de l'humanité, avec une croissance modérée ou forte. Mais ils contribuent aux émissions de C02 pour un quart tout au plus. Encore faudrait-il souligner que leurs émissions sont dues pour l'essentiel à une oligarchie ultra-minoritaire qui vit à l'américaine, se nourrit de produits importés, habite dans des logements climatisés et voyage tant et plus en voiture et en avion...

• La Chine, devenue « l’atelier du monde », est dans une situation intermédiaire : la plus grande partie de sa population vit encore très pauvrement et s'apparente au premier groupe. La population des métropoles riveraines de la mer de Chine et du fleuve Jangze, environ 300 millions de personnes, a déjà atteint un niveau de vie de type occidental et émet pour son compte propre au moins autant de CO2. C'est le cas aussi d'une centaine de millions d'Indiens.

• Le troisième groupe (Amérique du Nord, Europe, Extrême-Orient...) représente seulement 1,3 milliards d'habitants, soit à peine un sixième de l'humanité. Mais il contribue directement au tiers des émissions de gaz à effet de serre (C02) responsables du réchauffement climatique. Sa contribution au réchauffement climatique est dans les faits supérieure car il faut y ajouter une fraction des émissions de la Chine et du Sud-Est asiatique ainsi que des transports internationaux (fret maritime et aérien). En effet, si les usines chinoises émettent du CO2, c'est en partie pour fabriquer avec des techniques énergivores (métallurgie des terres rares...) des appareils électroniques comme nos portables ou nos téléviseurs. Les émissions de CO2 très élevées des pays exportateurs de pétrole sont aussi liées à notre frénésie de consommation.

Retenons de ce qui précède que c'est notre mode de vie, exceptionnellement énergivore, qui est la première cause du réchauffement climatique en cours. Les populations concernées par cette boulimie, en Eurasie et aux Amériques, seront moins nombreuses en 2100 qu'aujourd'hui et même si leur déclin démographique devait s'accélérer, ce déclin viendrait trop tard pour éviter que les températures ne s'emballent. Quant à l'Afrique subsaharienne, sa croissance démographique très rapide va  certes poser de graves problèmes dans les décennies à venir mais ils seront avant tout d'ordre géopolitique et social (note).

Publié ou mis à jour le : 2022-09-28 11:53:52

 
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