18 février 2018 - Le passé simple à la poubelle ! Baudelaire avec... - Herodote.net

18 février 2018

Le passé simple à la poubelle ! Baudelaire avec...

Publié ou mis à jour le : 2018-03-31 11:49:31

Rappelez-vous : lorsque, encore en culottes courtes ou jupe plissée, vous découvrîtes le passé simple, vous vous enamourâtes aussitôt de ce temps étrange, un peu désuet certes mais tellement original !

Eh bien, les écoliers d'aujourd'hui et de demain n’auront plus ce plaisir si l’on en croit le Bulletin officiel de l’Éducation nationale du 26 novembre 2015...

Relisons ensemble ce petit article discret concernant le « programme d'enseignement du cycle de consolidation [CM1-6e] » : il y est question d'« observer le fonctionnement du verbe et l'orthographier » grâce à une « mémorisation des verbes fréquents […] et des verbes dont l'infinitif est en -er […] aux 3es personnes du passé simple ».

Vous avez bien lu : pour notre passé simple, il n’y est question que des 3es personnes. Exit, les je et les tu, les nous et les vous ! Le grand coup de balai est une fois de plus entré en action !

Le passé simple à l'école

Du balai !

Nos petits élèves n'apprendront donc plus ce passé pourtant simple que Roland Barthes qualifiait de « pierre d'angle du récit […] qui signale toujours un art » (Le Degré zéro de l'écriture, 1953). L'art, les plus jeunes ne le verront plus jamais surgir au détour d'un vers de tragédie pleurant sur le sort d'Ariane : « De quel amour blessée, / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée » (Jean Racine, Phèdre, 1677).

Les troupes du Cid vont pouvoir se mettre en marche seules, elles ne risqueront plus d'entraîner de lecteurs à leur suite : « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort, / Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port » (Pierre Corneille, Le Cid). Quant à Baudelaire, on peut remiser ses Fleurs du mal au fond des oubliettes, plus personne ne cherchera à savoir de quoi il parlait dans ce poème malicieux des Fleurs du mal : « Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme / […] Au détour d'un sentier une charogne infâme » (1877). Demain, au détour d’un sentier, on ne trouvera plus rien.

Il faut en effet s’y faire : le passé simple appartient au passé.

À l’heure où tout doit aller vite, on ne va pas s’attarder sur ce dinosaure qui n’a pas sa place dans les jeux vidéo et fait blêmir nos smartphones. Il est temps de le reléguer sur l’étagère des antiquités, à côté du subjonctif et des guillemets, qui, je vous le rappelle, ne font plus le poids dans les dialogues face à la déferlante de tirets. S’il essaye de survivre encore chez quelques auteurs nostalgiques, reconnaissons qu’il est rare d’entendre dans la rue ce temps chantant.

Et moi, et moi, et moi ?

Prenons un exemple : depuis quand n’avez-vous pas dit : « Ce matin, j’achetai en vitesse des croissants » ? N’est-ce pas plus naturel d’annoncer que « Ce matin, j’ai acheté en vitesse des croissants » ? Ne le cherchons plus dans notre quotidien : le passé simple n’est plus présent que dans les livres.

Et puis, soyez honnêtes : vous aussi, vous butâtes à l'occasion sur les formes fluctuantes des verbes et vous pleurâtes quelques larmes de désespoir en hésitant sur la lettre à couronner d'un de ces satanés accents circonflexes baladeurs. Nous nous sommes tous demandé un jour ou l'autre pourquoi on nous obligeait sadiquement à apprendre des « moulûtes » et « cousîtes » que jamais, au grand jamais, nous ne serions amenés à réutiliser de toute notre vie. Certes, c'est un jeu d'inventer des terminaisons impossibles pour les verbes « boire », « tenir » ou (attention, piège !) « ouïr »[1], mais de là à passer des heures à mémoriser des tableaux entiers de conjugaison qui ne resteront que quelques semaines à l'abri de nos méninges, faute de maniement... Finalement, nous évitons une belle torture à nos élèves qui ont certainement mieux à faire que d'assimiler le charabia aristocratique des siècles en perruque !

Mais c'est bien là que se situe le problème : ce charabia, jamais ils ne le découvriront. Lorsque l'on voit que les éditeurs du Club des Cinq ont décidé de « simplifier » leurs histoires en enlevant toute trace du passé simple, gageons que Balzac a du souci à se faire. Ou plutôt aucun, puisqu'on part à présent du principe que son emploi des temps est trop difficile pour nos jeunes.

Ne parlons même pas du vocabulaire qu'il ose utiliser ! Impossible pour les élèves d'y comprendre quelque chose. Forcément, on ne leur a pas donné les outils pour cela, sous prétexte qu'ils seraient trop fragiles, incapables de se concentrer, d'apprendre... Fainéants, donc ? Ou, disons-le carrément, idiots ? Mais expliquez-moi en quoi ils seraient moins capables que leurs aînés !

Quand on pense qu'au XIXe siècle, les lecteurs de Hugo se trouvaient dans toutes les classes sociales et que nos poilus rendaient compte de leur guerre à coups de passé simple ! Aujourd'hui on ose nous expliquer que seule une élite aurait la chance de connaître l'histoire de Jean Valjean sans passer par le support du manga. Mais si on ne donne pas les moyens à nos jeunes, dès le primaire, d'accéder à des œuvres un peu plus complexes qu'un Oui-Oui, ils ne sauront jamais pourquoi Alexandre Dumas est célébré dans le monde entier, alors qu'il n'a pas pu passer les portes de leur école.

Il est vrai que Les Trois mousquetaires ne peuvent gagner leur combat face aux extraits d’une littérature jeunesse formatée pour le plus grand nombre, et donc rédigée au passé composé. Pourquoi aller piocher dans les œuvres classiques quand les élèves ne jurent plus que par le rap ? Rien de tel pour aller vite et passer dare-dare à la leçon suivante ! Qu’importe si on perd les nuances du texte, vu le nombre d’heures accordées au français à l’école, on ne peut plus se permettre de traînasser pour observer les subtilités des auteurs. Veni, vidi, vici

Avec cette polémique sur le passé simple, nous nous trouvons une fois de plus face à un bel exemple de nivellement par le bas qui entraîne d'année en année, sournoisement, une cassure entre ceux qui peuvent se nourrir de culture hors de l'école, et les autres. Après l'orthographe (*), on s'attaque au verbe, ce qui aura l’avantage de ne pas avoir à donner des conseils sur la phrase, puisqu'elle se vide déjà de contenu (*). Simplifions, simplifions, il en restera toujours quelque chose... En est-on bien sûr ?

Isabelle Grégor
Alphonse Allais, « Complainte amoureuse »

Adoré à la Belle Époque pour ses textes humoristiques, Alphonse Allais fait ici un sort aux temps verbaux déjà jugés dépassés :

Oui dès l'instant que je vous vis
Beauté féroce, vous me plûtes !
De l'amour qu'en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes.
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
Combien de soupirs je rendis !
De quelle cruauté vous fûtes !
Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les veux que je vous offris !
En vain, je priai, je gémis,
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis ;
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes
Et je ne sais comment vous pûtes,
De sang-froid voir ce que je mis.
Ah ! Fallait-il que je vous visse !
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu'ingénument je vous le disse,
Qu'avec orgueil vous vous tussiez !
Fallait-il que je vous aimasse,
Que vous me désespérassiez,
Et qu'enfin je m'opiniâtrasse
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m'assassinassiez !


[1] nous bûmes, vous bûtes - nous tînmes, vous tîntes - pas de forme pour ouïr !


 
Seulement
20€/an!

Des cadeaux
pleins d'Histoire

La boutique d'Herodote.net, ce sont des idées de cadeaux pour tous ceux qui aiment l'Histoire

Voir la boutique

Histoire & Civilisations
est partenaire d'Herodote.net


L'Antiquité classique
en 36 cartes animées


Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net