16 septembre 2007 - Iran-Occident : les rendez-vous manqués - Herodote.net

16 septembre 2007

Iran-Occident : les rendez-vous manqués

L'Iran est suspecté de préparer une bombe atomique et de menacer la paix mondiale. C'est l'occasion de revenir sur l'Iran, son Histoire et ses rendez-vous manqués avec l'Occident...

Lire aussi notre dossier : De la Perse à l'Iran, 2500 ans d'Histoire.

16 septembre 2007. Emporté par une emphase très peu diplomatique, le ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner déclare que le monde doit se « préparer au pire », c'est-à-dire à la possibilité d'une « guerre » avec l'Iran. Il réclame des sanctions européennes tout en appelant à « négocier jusqu'au bout » pour éviter que Téhéran ne se dote de l'arme atomique. Cette sortie suit de deux semaines celle du président Sarkozy qui a dit vouloir « échapper à une alternative catastrophique : la bombe iranienne ou le bombardement de l'Iran ».

Des paroles aussi brutales sont inhabituelles en diplomatie où l'on se méfie par expérience de la portée des mots. Elles marquent un virage à 180° de la diplomatie française des cinquante dernières années, jusque-là soucieuse de se démarquer des thèses américaines.

Deux poids, deux mesures

Le président George Bush Jr. déclarait déjà en 2003 qu'il « ne tolèrerait pas » que l'Iran, l'un des pays de l'« axe du Mal » avec l'Irak et la Corée du Nord, puisse un jour accéder à l'arme nucléaire.

Inconséquent, il ne voit pas d'inconvénient à faire alliance par ailleurs avec les princes d'Arabie séoudite, d'où Al-Qaida tire l'essentiel de ses ressources en armes, en hommes et en argent. Il a aussi beaucoup d'égards pour le général Musharaf, dictateur du Pakistan. Ce pays, rappelons-le, est aussi une puissance nucléaire et ses confins frontaliers servent de refuge aux terroristes islamistes et à Ben Laden lui-même.

Les dirigeants français sont aussi imprudents : le président Sarkozy n'a pas craint de vendre au dictateur libyen du nucléaire civil, suivant l'exemple de ses prédécesseurs qui ont déjà livré du nucléaire civil au chah d'Iran et à Saddam Hussein dans les années 1970.

Amertume iranienne

Pourtant, il y a cinq ans, en 2002, l'Iran soutenait les États-Unis dans leur chasse aux talibans islamistes en Afghanistan.

Et tandis que George Bush Jr. diabolisait l'Iran, le président Khatami, impatient de hisser l'Iran dans le club des grandes puissances, plaidait pour le « dialogue des civilisations ». Le 18 décembre 2003, pour prouver sa bonne volonté, la République islamique signait le protocole additionnel du traité de non-prolifération nucléaire (TNP) qu'on lui reproche aujourd'hui de ne pas respecter (notons que ni l'Inde, ni le Pakistan n'ont accepté ledit traité, ce qui leur a permis de se nucléariser sans faire d'esclandre).

Faut-il s'étonner que les Iraniens, incompris de l'Occident, aient élu à la Présidence de la République, en 2005, non pas le candidat de la modernité Rafsandjani, favori des pronostics (quoique desservi par sa vénalité), mais l'improbable /Note/nIran1.php','nIran1','scrollbars=yes,width=500,height=500'); return false;">Ahmadinejad, un trublion habité par la haine des États-Unis et des juifs ?... Ainsi l'Occident a-t-il manqué une nouvelle fois son rendez-vous avec l'Iran.

Rendez-vous manqués

Pour se représenter l'effet qu'ont pu produire les diatribes américaines dans l'esprit des Iraniens, il faut revenir à l'Histoire récente :

- En 1951, Mossadegh, premier ministre du chah, nationalise les actifs de l'Anglo-Iranian Oil Company (aujourd'hui British Petroleum). C'est une première ! Aucun gouvernement de pays pauvre ne s'était encore manifesté de la sorte. Anglais et Américains prennent fort mal la chose. La CIA, qui en est à son coup d'essai, organise le renversement de Mossadegh. C'est le premier rendez-vous manqué entre l'Iran et l'Occident.

- En 1980, tandis que la Révolution islamique s'épuise dans les luttes intestines, le président de l'Irak, Saddam Hussein, un Arabe sunnite, se dit que l'occasion est bonne de donner une leçon à l'ennemi héréditaire. Il envahit la province arabophone du Khouzistan et reçoit aussitôt le soutien discret mais appuyé des autres pays arabes ainsi que des Européens, des Américains et des Soviétiques (chacun a ses raisons). Les Iraniens surmontent le choc même s'ils ne trouvent... qu'Israël pour les aider. Pour surmonter leurs faiblesses en armement conventionnel face à l'Irak et ses alliés, ils recourent au terrorisme (attentat de la rue des Rosiers, à Paris, en 1982...). Ajouté à la prise en otage du personnel de l'ambassade américaine de Téhéran en 1979, cela leur vaut une image détestable qui leur colle encore à la peau vingt ans après. C'est le deuxième rendez-vous manqué entre l'Iran et l'Occident.

L'Iran diabolisé

Une bonne partie du malentendu vient de ce que l'image de l'Iran reste attachée à une Révolution islamique vieille de 30 ans. Or, 30 ans, c'est beaucoup en Histoire et l'on peut s'étonner que l'oubli n'ait pas fait son oeuvre ; c'est par exemple le temps qui sépare les Jacobins de 93 des ultra-royalistes de la Restauration. Les acteurs de la Révolution islamique, s'ils ne sont pas morts comme l'ayatollah Khomeiny, ont pris de l'âge et de l'embonpoint, comme nos soixante-huitards.

Au-delà des apparences, la Révolution islamique s'est très vite épuisée dans les luttes de factions et les trahisons en tous genres. Après les violences des années 1979-1981, assez comparables à la Terreur révolutionnaire de 1793-1794, le gouvernement des religieux a bénéficié d'un sursis grâce à la guerre contre l'Irak qui a ressoudé les Iraniens autour de lui. La guerre a pris fin en juillet 1988 et l'année suivante est mort le charismatique et redouté ayatollah Khomeyni.

Les nouveaux hommes forts de l'Iran, Rafsandjani et Khatami, n'ont plus eu d'autre souci que de reconstruire le pays (en s'enrichissant au passage), sans état d'âme ni dogmatisme.

La révolution silencieuse

Invisible aux yeux des Occidentaux, occulté par la guerre Irak-Iran, ce changement transparaît dans les statistiques démographiques dès le milieu des années 1980.

Sans égard pour les injonctions des religieux, les Iraniennes passent brutalement d'une moyenne de 7 enfants par femme à seulement 1,8 aujourd'hui (comme les Françaises). Youssef Courbage et Emmanuel Todd (Le rendez-vous des civilisations, Seuil, 2007) voient dans ces indicateurs démographiques le signe d'une plus grande proximité entre les Iraniens et les Européens.

Cette proximité, 30 ans après la Révolution islamiste, n'a pas lieu de surprendre à la lecture de Bernard Hourcade (Iran, nouvelles identités d'une république, Belin, 2002). Le chercheur montre que l'attachement des Iraniens à la Révolution s'est rapidement évaporé et qu'aujourd'hui prime l'indifférence politique, sinon même religieuse. « En nommant des clercs fonctionnarisés à la tête de bien des nouveaux hayat[associations de voisinage] pour remplacer les religieux désignés par consensus, la relation de confiance entre la population et le clergé a été brisée », note-t-il. Il s'ensuit un repli sur la sphère privée et familiale et une aspiration au bien-être dont témoignent les reportages photographiques sur les jeunes filles libérées, maquillées et coquettes des villes iraniennes du XXIe siècle.

Notons que dans ce pays qui, traditionnellement, maintient les femmes dans une rigoureuse claustration (à preuve le célèbre tchador), on croise aujourd'hui plus de femmes que d'hommes dans l'enseignement supérieur. L'Iran change et nos dirigeants ne s'en seraient donc pas aperçus ?!

Nouveau rendez-vous Iran-Occident ?

Comment agir avec l'Iran ? En le traitant comme il estime devoir l'être : comme un grand pays, porteur d'une immense civilisation et d'une Histoire autrement plus longue et plus prestigieuse que beaucoup d'autres, y compris de la première puissance du monde actuel ! L'Iran n'est pas l'Irak, encore moins le Pakistan ou la Libye. Songeons qu'il produit chaque année davantage d'ingénieurs que les vingt-deux pays arabes réunis...

Si l'on fait l'impasse sur les formules à l'emporte-pièce du président Ahmadinejad, on voit que le pays est avant tout soucieux de surveiller ses voisins, en particulier les pays musulmans à majorité sunnite, plutôt que de théoriser sur le choc des civilisations.

De son passé tissé d'invasions, l'Iran conserve une peur obsidionale de l'encerclement. Il s'en prémunit en manoeuvrant les communautés chiites des pays environnants comme c'est le cas au Liban et en Irak. Il s'inquiète aussi non sans raison de ce que son voisin immédiat le plus instable et le plus dangereux, à savoir le Pakistan, soit doté de la bombe atomique.

Si les Occidentaux veulent vraiment apaiser ses craintes, sans doute devront-ils lui apporter de solides garanties sur sa sécurité et celle de ses frontières avec l'Irak, l'Afghanistan et le Pakistan.

Frappes ciblées

Bernard Kouchner, l'un des très rares Français à avoir plaidé pour une intervention américaine en Irak, veut nous rassurer : si l'Iran persiste à vouloir se doter d'une dissuasion nucléaire (comme les États-Unis, la Russie, l'Angleterre, la France, la Chine, Israël, l'Inde et le Pakistan), on n'enverra pas de troupes dans le pays mais l'on procèdera seulement à des « frappes chirurgicales » sur les sites sensibles. C'est encore une fois le rêve amoral d'une guerre à zéro mort (occidental). Rêve ou cauchemar ?

Une attaque contre l'Iran (même ciblée) serait le meilleur cadeau à faire à Ahmadinejad et aux extrémistes iraniens. Ils rêvent d'en découdre avec les Occidentaux, les sunnites et les modernistes de leur propre pays. Aujourd'hui en perte de vitesse, ils n'attendent qu'une agression de l'Occident pour rallier leurs concitoyens à leur cause. Il n'est pas besoin d'être expert pour imaginer leurs ripostes à des « frappes chirurgicales » : blocage du détroit d'Ormuz, à l'entrée du golfe Persique, par lequel transite le pétrole indispensable à l'économie mondiale ; actions terroristes en Occident ; activation des chiites du monde musulman...

En Irak, au Liban, mais aussi en Syrie, en Turquie, en Afghanistan et au Pakistan, les minorités chiites ont acquis une nouvelle visibilité depuis qu'avec la Révolution islamiste, l'Iran a fait irruption sur la scène internationale. Dans certains pays (Pakistan, Irak et Syrie...), ils comptent sur un Iran fort pour les sortir d'une sujétion multiséculaire ou les préserver des persécutions comme en subissent d'autres minorités (en particulier les chrétiens qui ne peuvent compter sur personne, surtout pas les Occidentaux, pour les protéger).

Frapper l'Iran, l'humilier et l'affaibli reviendrait à percer le bouclier qui protège les chiites de la majorité sunnite. Les Occidentaux ont-ils pesé les conséquences de cette éventualité ?

Depuis la fin de la guerre Irak-Iran, les Iraniens et les chiites en général ne se soucient plus d'attaquer les Occidentaux. Il n'y a plus qu'al-Qaïda et Ben Laden, un Yéménite sunnite, pour recourir à des attaques terroristes contre les Occidentaux. Les chiites, notamment en Irak et au Liban, réservent leurs coups à leurs rivaux sunnites. Mais qui peut dire comment ils réagiraient si à nouveau, l'Occident se dressait contre l'Iran ? Et quelle serait l'attitude des chiites du Pakistan ?

Pakistan , danger public

Rappelons pour qui l'ignorerait encore que le Pakistan est un État nucléarisé depuis juin 1998. C'est aussi depuis une dictature instable qui bénéficie de l'indulgence attentionnée du gouvernement américain, lequel s'obstine à voir en lui un allié dans la lutte contre Al-Qaida.

Sans doute MM. Bush, Kouchner et Sarkozy l'ignorent-ils comme la plupart des Occidentaux, mais le Pakistan est aussi le deuxième pays chiite du monde (20% de la population, soit 40 millions de chiites, presque autant qu'en Iran)...

État artificiel, sans profondeur historique, en permanence au bord de l'explosion, le Pakistan cumule tous les dangers pour la paix mondiale. Sans compter qu'il renforce activement son arsenal nucléaire. Au sous-développement et à la corruption, plus prononcés que dans l'Inde et l'Iran voisins, s'ajoute la guerre latente avec l'Inde aux confins du Cachemire.

Le général-dictateur Pervez Moucharraf, au pouvoir de 1999 à 2007, a composé aussi avec les chefs tribaux de la frontière avec l'Afghanistan, vaste zone de non-droit où Ben Laden et les chefs d'al-Qaïda ont un temps trouvé refuge... Les islamistes sont très actifs au coeur même de la capitale, Islamabad. En mai 2007, l'armée a dû déloger les talibans islamistes de la Mosquée rouge. Réjouissons-nous que, dans ce joyeux désordre, les chiites pakistanais se tiennent tranquilles.

Pour ne rien arranger, le Pakistan apparaît aux démographes Youssef Courbage et Emmanuel Todd dans la situation la plus critique qui soit. En ce début du XXIe siècle, il se tient au seuil de la transition démographique, au stade critique où la fécondité féminine est sur le point de diminuer et que s'exacerbent les tensions entre les tenants de la tradition et ceux de la modernité.

Bibliographie

Pour comprendre l'Iran et les enjeux contemporains, je recommande Le rendez-vous des civilisations (Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Seuil, 2007) et surtout : Iran, nouvelles identités d'une république, un essai complet et lumineux du géographe Bernard Hourcade (Belin, 2002), qui a vécu et travaillé en Iran de 1978 à 1993.

Je déconseille par contre le livre de François Heisbourg : Iran, le choix des armes ? (Stock, 2007). Rappelons qu'avant de critiquer l'intervention américaine en Irak, l'auteur, conseiller en stratégie du groupe Lagardère, a publié, le 10 septembre 2002, un rapport sur l'Irak où l'on pouvait lire : « Les armes chimiques et biologiques existent bel et bien et leur emploi est tout à fait possible en cas de guerre » (cité par Marianne, 22 septembre 2007, page 51). L'assertion sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein se prolonge avec de nouvelles assertions sur la bombe iranienne (pardon, « islamique »), que l'on nous annonce comme imminente... depuis les années 1990.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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