5 juillet 2009 - Quel musée pour l'Histoire de France ? - Herodote.net

5 juillet 2009

Quel musée pour l'Histoire de France ?

Parmi les innombrables annonces du président Sarkozy, il en est une qui a retenu l'attention des historiens, c'est le projet d'un musée de l'Histoire de France (13 janvier 2009)... Mais quelle forme lui donner et où l'installer ? À vous de répondre !

À lire aussi : L'Histoire de France aux Archives nationales

La France, plus que tout autre pays, est privilégiée par les Arts et l'Histoire. Elle ne manque pas de musées en tous genres. Pas moins de 800 à 900 sont liés à l'Histoire ! Les plus importants sont les Antiquités nationales à Saint-Germain-en-Laye et le musée gallo-romain de Fourvière (Lyon), l'hôtel de Cluny, à Paris, et le château d'Écouen (Moyen Âge et Renaissance), Versailles, Chantilly et son incomparable galerie de portraits, l'hôtel Carnavalet (Paris et la Révolution), le musée de Bordeaux (l'esclavage et la traite), l'hôtel des Invalides (l'histoire militaire) etc etc.

Faut-il un musée de plus ? Quand l'État ploie sous les déficits, n'y a-t-il pas d'autres priorités ? La référence au musée berlinois de l'Histoire allemande ne tient pas, l'Allemagne ayant davantage besoin que la France d'exprimer son identité historique. D'autre part, on ne muséifie en général que les choses défuntes. La France est-elle défunte et son Histoire terminée ?...

Ne faisons pas la fine bouche et disons-nous qu'un musée attractif, moderne et didactique ferait le plus grand bien à une jeunesse française en mal d'identité, segmentée et menacée par les réflexes communautaristes. Ce musée pourrait être aussi l'occasion de clore les polémiques sur l'Histoire moderne : esclavage, « mission civilisatrice de la France » et aventures coloniales, Occupation, guerre d'Algérie.

Le conservateur du patrimoine Hervé Lemoine a d'abord préconisé une « Maison de l'Histoire de France » sur 8.000 m2 aux Invalides. À sa suite, l'historien Jean-Pierre Rioux et diverses commissions se sont penchés sur différents sites susceptibles d'accueillir le musée : Versailles, Compiègne, Fontainebleau, Vincennes, l'hôtel de Soubise, les Invalides (Paris) etc.

Trois sites tiennent la corde : l'hôtel des Invalides, le château de Vincennes et le château de Fontainebleau. Nicolas Sarkozy pourrait fixer son choix d'ici le 14 juillet.

Le choix d'Herodote.net

Si l'on s'en tient aux critères muséographiques et touristiques, à l'exclusion des aspects administratifs (statut) et politiciens (faire plaisir à un élu ou un conseiller), le choix du futur musée de l'Histoire de France nous paraît clair...

- L'Hôtel des Invalides :

L'Hôtel des Invalides a pour lui la majesté classique. Destiné par Louis XIV à accueillir ses vieux soldats et invalides de guerre, c'est aujourd'hui le haut lieu de l'histoire militaire de la France. Les chefs de guerre les plus illustres reposent dans la crypte de l'église Saint-Louis-des-Invalides, autour de Napoléon 1er. L'ancien hospice accueille quant à lui le Musée de l'Armée. On a dégagé aussi de l'espace dans les combles pour les plans-reliefs des citadelles Vauban et dans le sous-sol pour l'Historial Charles de Gaulle.

Si majestueux qu'il soit et bien que situé au coeur du Paris bourgeois, l'hôtel des Invalides est peu prisé des touristes. Peut-être à cause de sa vaste esplanade qui dissuade les mauvais marcheurs. Ses musées ont du mal à maintenir leur fréquentation, y compris les plus récents comme l'Historial.

Faut-il prendre le risque de noyer le musée de l'Histoire de France dans cet espace voué à la chose militaire et déjà saturé ?...

- Le château de Fontainebleau :

Le château de Fontainebleau est un ancien relais de chasse prisé des premiers rois capétiens. Louis VII y a été intronisé et Philippe le Bel y est né. Le château est reconstruit par François 1er qui en fait sa résidence favorite à son retour de captivité de Madrid. Bien que Louis XIII, fils d'Henri IV, soit né au château, celui-ci tombe en défaveur à la fin du XVIIe siècle et c'est seulement Napoléon 1er qui lui rendra vie. Les principaux événements historiques auquels demeure lié le site sont la révocation de l'Édit de Nantes, le 18 octobre 1685, ainsi que l'abdication de l'Empereur le 6 avril 1814 et ses adieux à la Garde quelques jours plus tard (ne parlons pas de l'exécution par Christine de Suède de son ancien amant !).

Fontainebleau est donc un grand et beau château des XVIe-XVIIe siècles, sans charme particulier, comme on en connaît beaucoup en France (« un château de briques à coins de pierre », Nerval). Il contient de belles pièces de mobilier qui illustrent la vie de cour du XVIIe au XIXe siècle... mais rien qui témoigne de la diversité et de l'étendue de notre Histoire.

Ses atouts ? Il dispose de surfaces disponibles et surtout relève de la seule autorité du ministère de la Culture, ce qui, d'un point de vue administratif, facilite les choses ! Est-ce suffisant pour assurer le succès d'un hypothétique musée de l'Histoire de France ?...

Le château et son parc sont situés en bordure de Fontainebleau, ville résidentielle bourgeoise, au milieu de la forêt du même nom.

Fait dommageable : l'entrée du château est à 3 kilomètres de la gare ferroviaire de Fontainebleau-Avon (celle-ci reçoit environ un train toutes les demi-heures, avec une demi-heure à une heure de parcours depuis la gare de Paris-Lyon). L'autoroute Paris-Lyon, qui passe non loin de là, est régulièrement saturée toutes les fins de semaine. Il est difficile dans ces conditions d'espérer attirer au château beaucoup de touristes français et étrangers, et inimaginable d'y amener des groupes de collégiens de Seine-Saint-Denis ou des quartiers nord de Marseille !

- Le château de Vincennes :

À une courte distance de Paris, le château de Vincennes, méconnu, est en fait un ensemble monumental divers, héritage d'une Histoire longue et particulièrement riche. Tout commence avec les premiers rois capétiens qui font du lieu, au milieu d'une forêt giboyeuse à l'est de Paris, leur résidence favorite. Saint Louis s'attache à son manoir de Vincennes et la chronique retient qu'il y rend la justice (« sous un chêne », dixit Joinville).

Charles V le Sage, l'artisan du renouveau de la France au XIVe siècle, l'un des meilleurs rois de ce pays, construit en ce lieu une résidence à la mesure de sa puissance. Ce sera une enceinte fortifiée de neuf tours, encore en état, et le donjon le plus haut et le plus somptueux d'Europe.

Remis à neuf il y a quelques années, le donjon de Vincennes est un témoignage exceptionnel de l'époque médiévale et de la grandeur capétienne. En face du donjon, Charles V a aussi fait édifier une Sainte Chapelle, copie de celle de l'île de la Cité. Réouverte au public en mai 2009, elle témoigne de l'art gothique et des « racines chrétiennes » de la France... Elle se prête aussi à des conférences et séminaires, ce qui ne gâche rien.

Mazarin a fait construire un somptueux palais classique au sud du donjon afin que Louis XIV y établisse sa résidence (mais on sait que le roi a préféré in fine Versailles).

Le palais Mazarin est aujourd'hui dans un état déplorable. Occupé par le service historique du ministère de la Défense comme plusieurs autres édifices du site, il attend un miracle.

À l'heure où tant de casernes de l'est de la France sont en quête de reconversion, ne pourrait-on opérer dans l'une d'elles un transfert des archives de l'armée ? À moins que l'on ne préfère rapprocher les archives militaires des archives civiles, sur le nouveau site de Pierrefitte-sur-Seine ? Serait-il plus difficile à notre Président de déplacer un service de l'armée que de fermer cinquante tribunaux et hôpitaux de province ?...

Plus tard devenu prison d'État, arsenal et fort militaire, Vincennes a accompagné l'Histoire de France dans ses heures les plus sombres. Le marquis de Sade y a écrit Justine. Le duc d'Enghien, de nombreux Communards et Mata Hari y ont été fusillés. Le gouverneur Daumesnil a bravé Prussiens et Russes en 1815. Notons que, de retour au pouvoir en 1958, le général de Gaulle a songé un moment à y installer la présidence de la République.

http://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr/00bande_jaune/infopratique/contact/popup_plan.htm','Vincennes','scrollbars=yes,width=600,height=700'); return false;">Plan du site de Vincennes (source : service des armées) 

Vincennes jouit d'une situation très favorable. Le château n'est pas à Paris intra-muros mais à l'est de la capitale, à la fois proche des banlieues populaires et bien relié à la région et au reste du pays. Dans un rayon de quelques centaines de mètres, il voisine avec le zoo de Vincennes, le Parc floral, les reliques de l'Exposition coloniale (Pagode et ex-Musée des Arts Africains et Océaniens) et le bois lui-même, qui conserve des recoins bucoliques et « sauvages ».

La principale ligne de métro a son terminus au pied du donjon et le RER (métro régional) s'arrête aussi à cet endroit. Les gares de Paris et les aéroports d'Île-de-France sont tous reliés à Vincennes avec au maximum une correspondance ! Rien de plus facile que de gagner Vincennes à partir de la Seine-Saint-Denis ou même de Marseille (le donjon est à un quart d'heure du terminus TGV).

Le site de Vincennes n'a pas de collections permanentes. C'est une chance ! Les bâtiments qui entourent le donjon, en particulier le palais Mazarin, sont disponibles pour des expositions temporaires de longue durée (un ou deux ans au minimum). On peut attribuer un espace à chaque grande période de notre Histoire (et/ou à chaque thématique) ; à charge pour les conservateurs de l'animer avec des objets et des oeuvres empruntés aux musées de l'hexagone et d'ailleurs.

Ainsi n'a-t-on plus affaire à un musée, réceptacle de choses mortes, mais à un lieu de vie et d'animation permanente. Le qualificatif de musée devient dès lors inapproprié. Hervé Lemoine suggérait : « Maison de l'Histoire de France ».

Comme Mazarin ou nos aïeux de la Belle Époque (Grand Palais...), je préfère que l'on appelle les choses par leur nom : « Palais de l'Histoire de France », « Palais de la France», « Palais des Français » ou pourquoi pas ? « Palais de tous les Français » (jeunes et vieux, « Gaulois » et « immigrés », fils de bourgeois et fils de paysans, fils d'aristos et fils d'esclaves).

On peut aussi imaginer pour le site ouvert de Vincennes le nom de « Parc des Français ».

Entre un gadget coûteux (les Invalides), un mauvais gag (Fontainebleau) et un écrin prêt à l'emploi (Vincennes), le choix d'Herodote.net est fait. Sera-t-il partagé par le Président de la République ? Celui-ci saura-t-il se réapproprier l'héritage du bien-nommé Charles V le Sage ? Réponse dans quelques jours ou quelques semaines.

André Larané

Interview de Laurent Lafon, maire de Vincennes (Paris Dépêches)

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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