La France fut au XVIIIe siècle la première de toutes les nations à découvrir le planning familial. Elle est entrée dans un régime de limitation volontaire des naissances.
L’anthropologue Emmanuel Todd y voit un tournant majeur dans l’histoire de l’humanité car la plupart des peuples de la Terre ont ensuite, les uns après les autres, imité les Français. Nous pouvons y voir aussi à l’échelle nationale un facteur déclenchant de la Révolution.
Ce texte sur la limitation volontaire des naissances est tiré de Notre Héritage, Ce que la France a apporté au monde. Le monde d’aujourd’hui ne serait pas le même sans la France. C’est ce que montre ce livre coédité par Herodote.net et L’Artilleur.
En 416 pages, dans un style didactique et fluide, il met en lumière les réalisations françaises du millénaire passé qui ont contribué à sortir l’humanité de sa condition primitive. Un livre à placer entre toutes les mains, pour le plaisir de la lecture et le goût de la connaissance...
La Révolution, fille du planning familial !
Après avoir stagné et même régressé au XVIIe siècle, dit le « Grand Siècle », sous l’effet des disettes et des guerres, la population de la France a crû de 1720 à 1760 environ, dans les années fastes du règne de Louis XV, de vingt à près de vingt-cinq millions d’habitants, grâce à la disparition des famines et des grandes épidémies, grâce à la baisse de la mortalité infantile et aux progrès de l’obstétrique, également grâce à l’absence de guerres civiles et d’invasions.
Ensuite, à partir des années 1760, la croissance démographique s’est progressivement ralentie du fait de la baisse de la fécondité. En 1789, à la veille de la Révolution, elle a néanmoins permis à la France d’apparaître, comme l’État le plus peuplé d’Europe avec vingt-huit millions d’habitants. Elle était trois fois plus peuplée que l’Angleterre et plus peuplée même que l’immense Russie.
Ce double phénomène – poussée démographique et baisse de la fécondité - conduisit dans la dernière décennie du XVIIIe siècle à une proportion d’enfants plus faible dans la population et, mécaniquement, une proportion plus élevée de jeunes adultes. Ce furent autant de personnes avides de mieux vivre et pour cela prêtes à en découdre avec les classes dominantes.
Ces jeunes gens âgés de vingt à trente ans en 1789 fournirent les cadres de la Révolution. Les plus démunis s’engagèrent en grand nombre dans les armées de la Révolution et de l’Empire et menèrent celles-ci de victoire en victoire, du fait de leur supériorité numérique et de la jeunesse de leurs officiers.
De ce point de vue, le contrôle des naissances a contribué à entraîner la société française dans la Révolution, avec son cortège de réformes et de violences.
Les classes supérieures se détournent du mariage et de la maternité
La restriction volontaire des naissances s’observe dès le XVIIe siècle dans l’aristocratie et la haute bourgeoisie.
Dans ces classes privilégiées, le mariage d’affection et le consentement mutuel des époux sont relégués parmi les vieilleries médiévales, au profit du mariage arrangé, avec à la clé un contrat par lequel deux familles rapprochent leurs fortunes et titres. Les filles et les garçons se marient parfois très jeunes pour des raisons strictement patrimoniales. Ainsi Louis XIII et Anne d’Autriche se marient-ils à 14 ans. L’Église les y autorise car, dans le droit fil d'une tradition héritée de la Rome antique, l’âge minimum pour convoler est de 12 ans pour les filles et 14 ans pour les garçons.
La plupart des jeunes gens se résignent à leur sort, par devoir filial et intérêt patrimonial. Les plus rétifs n'ont d'autre solution, pour y échapper, que d'entrer au couvent ou dans les ordres. Molière a illustré ces mœurs dans L’École des femmes (1662) et L’Avare (1668).
Dans ces ménages contraints, la maternité est ressentie comme une charge. Aussi les dames de la bourgeoisie et de l'aristocratie n'ont-elles pas de scrupules à mettre leurs bébés en nourrice à la campagne. Malgré ou à cause de cela, la mortalité des nourrissons est très élevée.
Fait notable aussi, la fécondité des femmes de la haute aristocratie s’effondre : entre 1650 et 1750, le nombre moyen d'enfants par famille de ducs et pairs passe de 6,15 à 2 selon les calculs des démographes Claude Lévy et Louis Henry.
Mme de Sévigné écrit à sa fille Mme de Grignan : « Pour moi, je veux vous louer de n’être point grosse, et vous conjurer de ne la point devenir. Si ce malheur vous arrivait dans l’état où vous êtes de votre maladie, vous seriez maigre et laide pour jamais. Donnez-moi le plaisir de vous retrouver aussi bien que je vous ai donnée et de pouvoir un peu trotter avec moi, où la fantaisie nous prendra d’aller. M. de Grignan vous doit donner, et à moi, cette marque de sa complaisance » (11 juillet 1672).
Les classes populaires découvrent l’amour et font bon accueil à l’enfant
Les classes populaires et paysannes, qui représentent l’écrasante majorité de la population, sont plus lentement affectées par l’évolution des mentalités. C’est pour des raisons très différentes qu’elles vont à leur tour réduire leur descendance un siècle plus tard.
Dans les campagnes, on se marie volontiers par inclination ou par amour, comme dans les temps médiévaux. La liberté de choix des époux est mieux assurée et avec elle le bonheur conjugal. Les mariages arrangés sont plutôt mal perçus. Lorsqu'ils unissent un riche barbon et une jeune paysanne, ils provoquent de bruyants « charivaris » de la part des jeunes villageois qui se voient privés d’une épouse potentielle.
En général, toutefois, les unions sont brèves, une quinzaine d’années en moyenne, car la mortalité est sévère, en particulier lors des accouchements. Mais la situation s'améliore dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, avant tout grâce aux progrès de l'hygiène et de l’obstétrique. Il s'ensuit une baisse de la mortalité infantile et une remontée de l’espérance de vie. Les nouveau-nés survivent en plus grand nombre que précédemment.
Il s’ensuit que, souvent devenus propriétaires de leur exploitation, les paysans français du Bassin parisien se montrent davantage soucieux de leur bien-être et aussi de la préservation de leur héritage. Ils font le choix de limiter le nombre de naissances, d’où une première diminution de l’indice de fécondité (nombre moyen d’enfants par femme) dans les années 1760.
Pour limiter leur descendance, les couples pratiquent en premier lieu le coïtus interruptus et la prolongation de l'allaitement. Ainsi portent-ils de dix-huit mois à trente mois l'espacement moyen entre deux naissances. Ils limitent aussi leur progéniture en retardant tout simplement l’âge au mariage. À la veille de la Révolution, les filles se marient en moyenne à vingt-six ans et les garçons à trente ans ; c’est autant de gagné sur leur vie féconde et autant d’enfants en moins.
Corrélativement, la France paysanne connaît une liberté de mœurs dont témoignent les récits picaresques de Nicolas Restif de la Bretonne. À trop « garder les cochons ensemble » (l’expression est de l’époque), beaucoup de bergers et bergères se trouvent conduits devant Monsieur le curé par une grossesse inopinée. Les jeunes filles confient à leur curé qu'elles se sont fait volontairement engrosser par leur amant pour obliger les parents à consentir à leur mariage. On dit de ces couples qu'ils « fêtent Pâques avant les Rameaux ».
Preuve de cette liberté de mœurs, on note dès les années 1760 en France une progression très sensible du taux de conceptions prénuptiales ou de conceptions hors mariage (environ 5% du total des naissances au lieu d'1% auparavant).
En même temps, le regard sur l’enfance évolue. Auparavant, les enfants naissaient sans que l'on y prête beaucoup d'attention et de soins. Les abandons ou « expositions » étaient fréquents. « L'enfance est la vie d'une bête », écrivait Bossuet. À la fin du XVIIIe siècle, en France, l’enfant, devenu un bien rare, devient aussi un bien précieux. Une sensibilité nouvelle affleure, qui fait de lui le cœur de la famille. Jean-Jacques Rousseau et Jean-Baptiste Greuze en témoignent dans leurs récits et leurs toiles.
Ce basculement démographique fut entrevu par Jean-Baptiste Moheau (1745-1794), secrétaire de l’intendant Auget de Montyon. Dans son ouvrage Recherches et considérations sur la population de la France (1778), il nota que les Françaises, y compris les paysannes, pratiquaient la contraception et usaient de différentes pratiques abortives. Il s’en alarma car il croyait, comme Montesquieu par exemple, que le royaume était encore en voie de dépeuplement.
Extrait :
« Les femmes riches, pour qui le plaisir est le plus grand intérêt et l’unique occupation, ne sont pas les seules qui regardent la propagation de l’espèce comme une duperie du vieux temps : déjà ces funestes secrets, inconnus à tout animal autre que l’homme, ces secrets ont pénétré dans les campagnes ; on trompe la nature jusques dans les villages. Si ces usages licencieux, si ces goûts homicides se répandent davantage, ils ne seront pas moins funestes à l’État que les pestes qui le ravageaient autrefois ; il est temps d’arrêter cette cause secrète et terrible de dépopulation qui mine imperceptiblement la nation. (…) Pour prévenir ces malheurs, le seul, l’unique moyen est le rétablissement des mœurs. »
Naissance d’une nouvelle science, la démographie
Jean-Baptiste Moheau mérite d’être considéré comme le fondateur d’une science nouvelle : la démographie, autrement dit l’étude des populations.
Jusqu’à la fin du XXe siècle, ce sont les Français qui mirent à l’honneur cette science, sans doute en raison d’un goût marqué pour les raisonnements mathématiques et aussi d’une inquiétude plus vive qu’ailleurs pour le risque de dépopulation, ce que l’historien Pierre Chaunu qualifia en 1976 de « peste blanche ».
Entre les deux guerres mondiales, le député et démographe Adolphe Landry inventa le concept de « transition démographique » (dico) selon lequel toutes les sociétés étaient appelées à passer d’un équilibre traditionnel (mortalité élevée, natalité élevée) à un nouvel équilibre (mortalité faible, natalité faible) avec une phase transitoire à forte croissance (mortalité faible, natalité élevée).
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’économiste et démographe Alfred Sauvy s’inquiéta toutefois de la trop faible natalité de la France. Il convainquit le gouvernement de Paul Reynaud de généraliser les allocations familiales. De la sorte, avec une longueur d’avance sur ses voisins, la France connut un rebond démographique spectaculaire dès les années 1940 et jusqu’en 1974. Ce rajeunissement contribua très largement à la prospérité des « Trente Glorieuses » (dico) et aussi au dynamisme culturel de ces « années jeunes » (1944-1974).
Il est à noter que le redressement de la fécondité en France survint au plus fort de l’Occupation, en 1942. Autrement dit, à un moment où un esprit « rationnel » eut trouvé de multiples raisons de différer la mise au monde d’un enfant. Mais les femmes et les hommes de cœur ne raisonnent pas en militants de partis ou en intellectuels de salon. Ils voient la vie comme un défi et la maternité comme une promesse d’avenir. Et conçoivent des enfants avec naturel, du moins quand ils n’en sont pas empêchés par la pression sociale ou tout simplement par un obstacle affectif ou physiologique.






La France invente le planning familial (1760)








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Biezin (18-01-2026 16:53:49)
Je crois que la fin du droit d'ainesse pendant la révolution française a eu un impact notable sur la natalité : les paysans ne souhaitaient pas que leurs terres soient partagées et ils voulaient g... Lire la suite
VirLac (18-01-2026 14:04:21)
Intéressant. Je ne savais pas que les mariages au Moyen-Âge étaient plus des mariages d'amour qu'au XVIIe siècle.