C’est étrange mais avant Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), aucun artiste réputé, peintre ou sculpteur, n’avait osé représenter l’innocent sourire d’un enfant ou la tendresse d’une mère pour son enfant. Les seules entorses à cette règle d’application européenne sinon universelle étaient les représentations de la Vierge Marie et l’enfant Jésus.
Spécialisé dans les portraits d’enfants et les scènes familiales, Greuze a ouvert la voie à l'enfant-roi. Ses œuvres sont concomitantes de la première limitation volontaire des naissances dans le Bassin parisien vers 1760 ainsi que de la publication en 1762 du chef-d’œuvre de Rousseau, Émile ou de l’Éducation.
Les enfants étaient auparavant considérés comme une composante naturelle de l'existence, sinon comme un don de Dieu. Ils étaient accueillis avec fatalisme et résignation mais n'étaient pas moins aimés pour autant. Ils étaient élevés au sein d’une famille élargie, au milieu des cousins, oncles, tantes, parents, grands-parents, etc.
Au Siècle des Lumières, en France, sous le règne de Louis XV, ils sont désormais planifiés et désirés « dans la limite des places disponibles ». Conséquemment, on les met volontiers en avant, on prend soin de leur éducation et l'on ne craint pas de les câliner en public.
Ces enfants sont au centre de la famille, laquelle est réduite aux parents et à la fratrie. C’est déjà un pas vers l’individualisme contemporain.
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Le peintre de l’enfance heureuse
Dès ses débuts à Paris, Greuze est salué pour son talent à traduire l’âme humaine, notamment dans les figures d’enfants dont il s’est fait une spécialité.
Il excelle à restituer la diversité des expressions et des sentiments, sans échapper parfois à une forme de mièvrerie.
Le fait nouveau dans l’histoire de l’art et même dans l’histoire humaine, c’est que l’enfant devient ici un sujet à part entière, distinct de l’adulte, avec des émotions qui lui sont propres.
Cette révolution picturale s’inscrit dans le sillage de Jean-Jacques Rousseau, de treize ans plus âgé que Greuze et dont ce dernier a lu et savouré en 1762 son manifeste : Émile ou de l’Éducation.
On en voit l’influence dans Le petit Paysan, portrait d’un enfant de bonne famille habillé en honnête paysan comme il sied à un disciple de Jean-Jacques et de l’Émile.
En cette époque où l’enfant devient rare du fait de la limitation volontaire des naissances, l’éducation ne peut être laissée au hasard.
Dans l’article Éducation de l’Encyclopédie, on lit : « EDUCATION : c’est le soin que l’on prend de nourrir, d’élever et d’instruire les enfants ; ainsi l’éducation a pour objet 1° la santé et la bonne conformation du corps ; 2° ce qui regarde la droiture et l’instruction de l’esprit : 3° les mœurs, c’est-à-dire la conduite de la vie et les qualités sociales. […] Vous donnez votre fils à élever à un esclave, dit un jour un ancien philosophe à un père riche, hé bien, au lieu d’un esclave, vous en aurez deux… »
Hostile à la mise en nourrice, dont la pratique est très répandue au XVIIIe siècle dans la bourgeoisie urbaine, Greuze prône comme Rousseau l’allaitement maternel... Ses gravures relatives au départ d’un enfant en nourrice et au retour de nourrice dénoncent ces pratiques. Mais son épouse et lui-même, contraints par les charges professionnelles, se résignent à mettre leurs filles en nourrice près de Paris.
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À l’occasion, l’artiste fait œuvre de moraliste. Par exemple dans Le Repos ou Silence !, une toile qui met en valeur les bienfaits d’une éducation ferme. Elle montre une jeune (et jolie) mère en charge de trois enfants qui impose le silence à son aîné pendant que les deux autres dorment.
Le peintre de la famille
Jean-Baptiste Greuze s’est aussi illustré par ses scènes familiales moralisantes, dans l’esprit des Lumières... Curieusement, dans ces représentations de familles nombreuses avec de jeunes enfants, le père est régulièrement figuré en vieillard chenu ou à l’agonie.
Côté lumineux, il y a la Lecture de la Bible, premier succès de l’artiste, et également Le gâteau des rois qui montre la famille réunie autour de la galette de l’Épiphanie. Il y a aussi l’Accordée de village qui montre un père confiant la dot de sa fille à son futur gendre cependant que le notaire signe le contrat.
Côté sombre, il y a la Malédiction paternelle en deux tableaux : Le Fils ingrat, qui montre un garçon s’engageant dans l’armée sous les imprécations de son père ; et Le Fils puni, qui montre le même de retour au foyer pour constater le décès de son père.
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Le peintre de la douleur intime
Si Jean-Baptiste Greuze est moderne par son attachement à la cellule familiale et à l’enfant, il l’est aussi par sa sensibilité sans doute sincère à l’égard des violences sexuelles. S’il avait vécu aujourd’hui, sans doute aurait-il milité dans le mouvement #metoo… Mais ce n’eut pas été le cas de son contemporain Jean-Honoré Fragonard : ses toiles Le Verrou et Les débuts du modèle révèlent une évidente complaisance pour le viol et le troussage de domestique.
Dans La Cruche cassée, un chef d’œuvre du musée du Louvre, Jean-Baptiste Greuze ne montre pas un viol de manière brutale mais sur un mode allégorique. L’allégorie fonctionne comme une métaphore transparente, immédiatement lisible par les contemporains comme par nous. L’imagination du spectateur fait le reste et permet de ressentir la scène dans toute son indicible horreur.
Nous voyons une adolescente très jeune, le vêtement défait, avec au bras une cruche cassée, allégorie de l’hymen perforé. Ses mains sont serrées sur le bas-ventre. Le visage est fermé et la terreur est perceptible dans le regard. À droite, de l’eau jaillit d’une fontaine à tête d’homme-lion.
La perte de la virginité est aussi représentée de façon allégorique dans une autre œuvre célèbre, Les Œufs cassés. La jeune fille est par terre. Son séducteur, dont tout indique qu’il ne s’en est pas tenu à des mots galants, se fait remonter les bretelles par la mère de la jeune fille. On devine qu’il s’ensuivra un mariage contraint et une union malheureuse.
L’héritage de l’artiste
La tendresse et la sensibilité de Greuze se retrouvent chez sa cadette, Élisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842), portraitiste de la reine Marie-Antoinette. Ensuite, plus rien…
La Révolution renvoie les femmes à la cuisine quand elle ne les guillotine pas. C’est le grand retour de la peinture d’Histoire, illustrée par David, Ingres, etc.
Il faudra attendre les impressionnistes, dans le dernier quart du XIXe siècle, pour voir le retour en peinture des enfants et de la famille, avec Claude Monet, Berthe Morisot, Auguste Renoir, etc.















Vos réactions à cet article
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Cricri (25-09-2025 05:05:21)
Excellent. Merci André
hadrien1000 (24-09-2025 16:39:16)
Voilà un domaine qui n'est pas courant chez Hérodote .C'est très intéressant pour moi de découvrir cet artiste et son oeuvre .Elle est mise dans son époque ,autant que faire se peut , par les co... Lire la suite