Le peintre Jean-Baptiste Greuze, dont on peut découvrir les œuvres au Petit Palais (Paris) jusqu’au 25 janvier 2026, a été adulé à son époque par le public et les critiques comme Diderot avant de tomber dans l’oubli jusqu’au milieu du XXe siècle.
Ne soyons pas surpris de son retour en grâce car, à maints égards, cet artiste né il y a 300 ans a tout d’un « boomer », autrement dit d’un Français né à la faveur du « baby-boom » (1942-1963) !
C’est aussi le premier artiste à avoir représenté l’innocence enfantine et la tendresse maternelle… ainsi que la violence intrafamiliale et la douleur des victimes de viols.
La France des… « Soixante Glorieuses »
Jean-Baptiste Greuze est né le 21 août 1725, à Tournus (Bourgogne). C’est l’année où Louis XV et Marie Leszczynska se marient. Après la fin lugubre du règne de Louis XIV, marquée par la guerre de la Succession d’Espagne et le « Grand Hyver » de 1709 (600 000 décès), la France est entrée dans une longue phase de croissance et de prospérité que l’on pourrait qualifier de « Soixante Glorieuses » (1715-1775), comme les années 1944-1974 de « Trente Glorieuses » (dico).
Le royaume paraît alors au sommet de sa puissance, à l’abri de toute invasion étrangère (il ne sera envahi qu’en 1792), avec la fin des famines et des progrès notables dans l’agriculture, l’industrie et les sciences. La population est pour la première fois en forte croissance démographique, de vingt millions en 1715 à vingt-huit à la veille de la Révolution.
Autre point commun avec la France de l’après-guerre, le royaume est en pleine effervescence intellectuelle et artistique. Cette effervescence est nourrie par le mécénat de la bourgeoisie d’affaires et de la haute aristocratie.
Greuze ne sera pas le dernier à en profiter. Il s’acquerra une jolie fortune grâce à ses peintures de genre (portraits d’enfants et scènes familiales) dupliquées à des centaines d’exemplaires sous la forme de gravures vendues une vingtaine de livres chacune (l’équivalent du salaire mensuel d’un ouvrier parisien).
Une vie riche en émotions dans une France prospère
Sixième et dernier enfant d’un maître tourneur, Jean-Baptiste Greuze était destiné par son père à devenir architecte mais sa virtuosité l’amène à s’orienter vers la peinture. Sûr de son talent, il néglige de se placer sous la tutelle d’un maître, « monte » à Paris et présente La Lecture de la Bible au Salon du Louvre le 25 août 1755, ce qui lui vaut un début de renommée.
Il est en particulier encensé par Denis Diderot, critique d’art à ses heures. Le philosophe, par ailleurs très occupé par la publication de l’Encyclopédie, deviendra son ami. Greuze triomphe dès lors à chaque Salon de l’Académie royale de peinture et de sculpture, temps fort de l’art contemporain à Paris.
Un beau jour, le peintre entre dans une librairie de la rue Saint-Jacques, sur la rive gauche de la Seine. Le hasard veut qu’il croise la fille du libraire. Elle a nom Anne Gabrielle Babuty et sa beauté ne laisse pas le jeune homme indifférent. C’est le coup de foudre. Le contrat de mariage est signé le 31 janvier 1759. Le couple aura un premier enfant mort à la naissance et deux filles qui leur survivront : Anne-Geneviève (dite Caroline) et Louise-Gabrielle.
Amoureux et débordant de tendresse paternelle, Greuze ne manquera pas d’utiliser son épouse et ses filles comme modèles, sans compter le chien de la famille, un petit épagneul.
Ce mariage d’amour et de hasard est une innovation sous le règne de Louis XV. Dans les périodes antérieures, dans l’aristocratie et dans les campagnes, prévalaient encore très largement les mariages arrangés et les mariages de voisinage.
On peut voir là aussi une similitude avec la France d’après-guerre qui a connu un exode rural massif et, dans les villes, la généralisation des mariages d’inclination.
Une famille moderne
La similitude vaut pour la suite aussi car, avec le temps, l’amour entre Jean-Baptiste et Anne Gabrielle en est venu à s’éroder. Il est vrai que les deux époux étaient aussi durs de caractère l’un que l’autre. Ils se disputaient souvent, ce dont s’amusait Diderot : « J’aime à l’entendre causer avec sa femme. C’est une parade où Polichinelle rabat les coups avec un art qui rend le compère plus méchant ».
Anne-Gabrielle avait acquis auprès de son père le sens des affaires et s’entendait à gérer celles de son mari. Dans les années 1780, le peintre qui a alors plus de 50 ans et dont la renommée s’émousse, reproche à son épouse d’avoir détourné des sommes considérables provenant des recettes du commerce des gravures. Il ne peut vérifier les comptes, les registres comptables ayant été détruits : « Mais Madame, pourquoi avez-vous déchiré les registres ? », lui aurait-il demandé. « Parce que cela m’a plu et que je n’ai point de compte à vous rendre », lui aurait-elle répondu (source : commissariat scientifique de l’exposition). Plus sérieusement, le peintre accuse son épouse de l’avoir trompé et d’avoir négligé l’éducation de leurs filles.
D’une façon très « moderne », le couple se séparera en 1785 et divorcera en 1793, sitôt que la loi les y autorisera.
Septuagénaire, Greuze se voit quasiment ruiné et privé de commandes. « J’ai tout perdu, or le talent et le courage » écrit-il en 1801. Il meurt dans son atelier, le 21 mars 1805, à Paris, oublié du public mais entouré de ses deux filles, peintres comme lui.











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