Les pays heureux n'ont pas d'Histoire. Cela pourrait être le cas de l'Indonésie, quatrième pays le plus peuplé du monde avec 285 millions d'habitants (2023), en dépit de la colonisation hollandaise, la plus brutale qui soit, et de la répression d'un soulèvement communiste en 1965 (plusieurs centaines de milliers de morts).
Depuis la fin de la dictature de Suharto en 1998, l’Indonésie est l’un des rares États musulmans à organiser des élections libres, pluralistes et régulières. C'est aussi la première économie d’Asie du Sud-Est avec un PIB (produit intérieur brut) de 1 400 milliards de dollars (2023), soit près de la moitié du PIB français.
Son PIB de 5 000 dollars par habitant et par an la place au niveau de l’Iran et du Vietnam, un peu derrière la Thaïlande, loin derrière la Chine (12 000 dollars) ou encore la Corée du Sud (34 000 dollars). Elle a une économie diversifiée (ressources agricoles et minières, industrie, services) et sa croissance est relativement régulière.
Environ 87% des habitants de l'Indonésie sont musulmans, soit 231 millions de croyants en 2023, ce qui en fait le premier pays musulman du monde devant le Pakistan (212 millions), l'Inde (200 millions) et le Bangladesh (154 millions), tous ces pays relevant du monde indien fécondé par l'hindouisme (source).
À la grande différence du Pakistan ou encore de l'Iran, l’Indonésie n’est pas une république islamique mais se définit comme une république laïque.
Les grandes organisations musulmanes comme Nahdlatul Ulama (fondée en 1926) ou Muhammadiyah (fondée en 1912) ont joué un rôle clé dans la diffusion d’un islam modéré, axé sur l’éducation et la coexistence religieuse. L’État indonésien reconnaît officiellement six religions : l’islam, le protestantisme, le catholicisme, l’hindouisme, le bouddhisme et le confucianisme. L'hindouisme des origines fait encore le charme et la particularité de Bali (2 millions d'habitants) et le pays compte aussi des bouddhistes et des chrétiens, notamment dans la minorité chinoise ainsi que dans les Célèbes, les Moluques et en Nouvelle-Guinée.
La paix religieuse et la séparation entre religion et politique sont aujourd'hui, cependant, fragilisée par les menées propagandistes de l'Arabie saoudite, laquelle bénéficie d'une impunité totale de la part de son protecteur américain...
Ancienne colonie des Pays-Bas, l'Indonésie est une république indépendante depuis 1949. Son nom vient de ce qu'elle s'est ouverte dès le Ve siècle de notre ère à la culture hindoue. C'est un ensemble d'archipels qui inclut les îles de la Sonde (Java, Sumatra, Bali, Florès, Timor), les Célèbes, les Moluques et une partie de Bornéo et de la Nouvelle-Guinée. L'Indonésie compte deux millions de km2 et 13 000 îles, dont la moitié sont inhabitées. Ces îles sont dispersées sur huit millions de km2 d'océan suivant un arc de cinq mille kilomètres, ce qui fait de l'Indonésie un pays avant tout maritime.
La moitié de ses 285 millions d'habitants (2023) vivent sur l'île de Java (132 000 km2), laquelle possède aussi la moitié de la centaine de volcans actifs de l'archipel ! La capitale, Djakarta (ex-Batavia) est située à l'ouest de Java.
Les Indonésiens pratiquent quelque sept cents langues et dialectes mais en 1945, lorsque Sukarno (on écrit aussi Soekarno) a proclamé l’indépendance, il a choisi comme langue officielle la Bahasa indonesia, langue artificielle très simple voisine des autres langues malaises de l’archipel, afin de ne favoriser aucun groupe ethnique, et notamment pas la majorité relative des Javanais.
L'Inde et la Chine, si proches et si lointaines !
L'Indonésie a pu être très tôt peuplée du fait que beaucoup d'îles étaient encore reliées au continent il y a quelques centaines de milliers d'années. En août 1891, le médecin hollandais Eugène Dubois découvre à Trinil (Java) un crâne qu'il baptise Pithecanthropus erectus. On tient aujourd'hui ce fossile pour un Homo erectus d'environ 900 000 ans.
Notons aussi la découverte en 2003 sur l'île de Florès d'un fossile du genre Homo de petite taille (environ un mètre). Il pourrait s'agir d'un hominidé arrivé très tôt en ce lieu et qui, isolé sur sa petite île par la montée des eaux, se serait adapté à son nouvel environnement par une réduction progressive de taille !
Sautons les millénaires et arrivons au début de notre ère. L'archipel indonésien entre en relations avec les grandes civilisations qui s'épanouissent en Chine (les Han) et en Inde (les royaumes dravidiens). Les commerçants indiens en particulier apportent aux îliens les préceptes des deux grandes spiritualités du sous-continent : le brahmanisme et le bouddhisme.
Grandeur de Srivijaya (VIIe-XIe siècles)
Au VIIe siècle de notre ère se constitue le royaume de Srivijaya ou Çrivijaya, autour du port de Palembang, au sud-est de l'île de Sumatra. Sa structure politique et sociale est profondément influencée par les idées et les croyances venues d'Inde. Il devient un important foyer du bouddhisme du Grand Véhicule.
Srivijaya devient une étape incontournable sur les routes commerciales qui relient l'Arabie, l'Inde et la Chine. Son hégémonie s'étend rapidement à toute l'île de Sumatra, puis au sud de la péninsule malaise, ce qui lui permet de contrôler le détroit de la Sonde entre l'océan Indien et la mer de Chine. Il va ainsi dominer le commerce maritime en Asie du sud-est pendant un demi-millénaire. Dès avant l'An Mil, il s'élargit aussi à Bornéo et au nord de Java.
Sous la dynastie javanaise des Sailendra ou Çailendra est érigé le fabuleux temple bouddhiste de Borobodur, au nord-ouest de Jogjakarta, au centre de Java.. Enfoui dans la forêt pendant de longs siècles, il a été redécouvert en 1814 à l'initiative de Sir Thomas Stamford Raffles, lieutenant-gouverneur britannique de Java.
C'est une pyramide à degrés de 113 mètres, avec quatre escaliers suivant les points cardinaux et, à son sommet, de nombreux stupas (édicules en forme de cloches). La base est décorée de bas-reliefs sculptés qui nous renseignent sur cette lointaine civilisation (voir ci-contre).
Aux alentours de l'An Mil, Srivijaya entre dans un lent déclin, parallèlement à la montée de grands royaumes hindous, à Java et sur le continent.
En 1025, la thalassocratie est affaiblie par une attaque du roi Chola qui règne en Inde du sud. Dans le même temps, elle est progressivement chassée de Java par la montée en puissance d'une dynastie çivaïte (hindoue) locale, les Singharasi.
À la mort du dernier roi de cette dynastie-ci, en 1292, son gendre s'empare du pouvoir avec le concours d'un corps expéditionnaire mongol envoyé par l'empereur Koubilaï Khan ! Il fonde selon les chroniques chinoises et javanaises l'empire de Majahapit dans la partie orientale de Java. Lui-même et ses successeurs étendent leur autorité sur l'ensemble de l'Indonésie actuelle et la péninsule malaise. Le Majahapit atteint son apogée sous le règne de Hayam Wuruk, au milieu du XIVe siècle.
C'est alors qu'est détruit en 1377 ce qui reste de l'ancien royaume de Srivijaya. Mais l'un des derniers princes de ce royaume s'enfuit de Palembang et fonde sur la péninsule malaise une ville appelée à un grand essor, Malacca.
Après Indiens et Chinois, voici Arabes, Portugais et Hollandais !
Au XIIIe siècle, le nord de Sumatra, fréquenté depuis des siècles déjà par les commerçants arabes, s'initie aux préceptes de l'islam. Certaines petites principautés voient dans cette religion un moyen d'endiguer la puissance des hindouistes de Majapahit. En 1520, après la victoire d'une coalition de princes contre le royaume de Majapahit, l'islam s'impose dans l'archipel indonésien (à l'exception de Bali, qui demeure fidèle à l'hindouiste çivaïste).
Puis, très vite, c'est au tour des Portugais d'atteindre les îles de la Sonde, après avoir contourné l'Afrique par le cap de Bonne Espérance.
En 1511, après s'être emparé de Goa, au sud-ouest de l'Inde, Albuquerque parvient à s'emparer aussi de Malacca. Les Portugais fondent là-dessus des comptoirs sur l'île d'Amboine (Moluques), en 1521, à Tumasik, près de l'actuelle Singapour, en 1526, etc. Ils ne se soucient pas de conquérir des territoires et préfèrent négocier des traités de commerce avec les sultanats locaux...
Mais ce sont de mauvais négociateurs et ils vont très vite se faire doubler par les Hollandais, auxquels ils ont eu l'imprudence de confier la distribution des épices en Europe.
Dès la fin du XVIe siècle, les Hollandais s'approprient toute la filière et en chassent les Portugais. Ils regroupent en 1602 leurs compagnies de commerce au sein d'une même entité, la VOC ou Compagnie des Indes Orientales.
Cette holding au sang froid va expulser les Portugais d'Amboine en 1605 et de Malacca en 1641. En 1619, elle fonde Batavia, à l'est de Java, à l'emplacement de Djakarta. Ce port va devenir le centre de la domination hollandaise sur les Indes orientales (Indonésie et péninsule malaise).
En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, la VOC va imposer des contrats léonins aux sultans locaux, avec des « livraisons forcées » à bas prix qui auront vite fait de les ruiner et de plonger leurs sujets dans la misère.
Ces princes ne comprenant pas les bénéfices de la mondialisation promue par les Hollandais, ceux-ci vont devoir les soumettre. Et c'est ainsi que la VOC se dote d'une armée et de vaisseaux de guerre afin de les combattre. Soucieuse de préserver son monopole sur les épices, la VOC repousse aussi de toutes les manières possibles ses concurrents européens, anglais, espagnols et autres français.
Les sultanats javanais de Mataram et Bantam font allégeance à la VOC et la compagnie administre de façon directe les Moluques, les Célèbes, l'ouest du Timor (les Portugais conservent l'est de l'île), les côtes de la presqu'île de Malacca, les rivages de Bornéo et de Sumatra.
L'État hollandais, entre férocité et « politique morale »
En dépit des profits énormes qu'elle tire du commerce des épices, en dépit aussi de l'absence de scrupules de ses dirigeants, la Compagnie hollandaise des Indes orientales plonge au siècle suivant dans de grandes difficultés financières. Elle est réduite à la faillite par la corruption de ses agents et la concurrence anglaise. Elle disparaît en 1789.
Profitant des désordres induits par la Révolution française et les guerres de Napoléon, les Anglais occupent les Indes orientales néerlandaises (Indonésie et péninsule malaise) de 1811 à 1816. Le gouvernement en est confié à un gouverneur de talent, Thomas Stamford Raffles, qui tente de libéraliser l'économie et les échanges.
Là-dessus, à l'issue du Congrès de Vienne, le nouveau royaume des Pays-Bas récupère les Indes orientales à l'exception de la péninsule malaise, devenue britannique. L'archipel n'est plus une terre de pillage pour les marchands hollandais mais devient une colonie hollandaise en bonne et due forme sous le nom d'Indes Orientales néerlandaises. Toutefois, rien ne change en matière d'exploitation. Dès 1830, le gouvernement de La Haye reprend les pratiques brutales de la VOC et astreint les indigènes à deux mois de corvées par an sur les plantations (café, canne à sucre, indigo, thé, tabac, coton, poivre).
C'est tout profit pour les Pays-Bas mais pas pour la population locale, qui souffre de famines récurrentes du fait du remplacement des rizières par les cultures d'exportation. L'opinion publique, en métropole, en vient à dénoncer ce « système de culture » inique. Il est aboli en 1877.
Le gouvernement hollandais tente dès lors de se racheter par une « politique morale » qui vise à élever le bien-être de la population : crédit rural, développement des cultures vivrières, travaux d'irrigation, etc.
Au début du XXe siècle émergent des partis autonomistes ou indépendantistes auxquels La Haye répond en 1918 par la création d'une assemblée consultative, le Conseil du peuple (Volksraad). Deux ans plus tard est fondé le Parti communiste indonésien, vite interdit par les autorités. En 1927, Sukarno (on écrit aussi Soekarno) et Mohammed Hatta créent à leur tour le Parti national indonésien qui sera également interdit. Mais un mouvement est enclenché que rien n'arrêtera...
L'Indonésie de la « Démocratie Dirigée »
Après l'occupation des Pays-Bas par la Wehrmacht en mai 1940, les Indes orientales néerlandaises sont administrées par le gouvernement en exil à Londres. En 1941, il déclare la guerre au Japon et l'année suivante, les troupes japonaises occupent l'Indonésie et sortent de prison les chefs nationalistes Ahmed Sukarno et Mohammed Hatta.
Ces derniers n'attendent pas. Le 17 août 1945, deux jours après la reddition des troupes japonaises, Sukarno déclare unilatéralement l'indépendance.
Mais tout comme le gouvernement français du général de Gaulle en Indochine, le gouvernement hollandais n'entend pas se faire dépouiller aussi facilement. Il renvoie des troupes dans l'archipel. Il s'ensuit une période confuse au terme de laquelle il se résout enfin à lâcher sa colonie.
Celle-ci est conclue très officiellement le 14 décembre 1949, avec la signature à la Haye de la déclaration d'indépendance de la « République des États-Unis d'Indonésie ».
Le nouvel État se présente sous la forme d'une fédération. Figure de proue du mouvement indépendantiste et premier président de l'Indonésie, Ahmed Sukarno s'oppose à cette répartition des pouvoirs et décide dès l'année suivante d'établir un État unitaire.
Il fonde sa pratique du pouvoir sur les cinq principes de la « Pancasila », toujours en vigueur : l'unité de l'Indonésie, l'internationalisme, ou foi en une humanité juste et civilisée, l'unanimité et la délibération (par opposition à la dictature de la majorité dans le modèle occidental), la justice sociale et enfin la croyance en l'existence d'un dieu unique.
Pendant les décennies qui suivent, l'Indonésie est déchirée par les velléités sécessionnistes des régions périphériques de l'archipel, des Moluques aux Célèbes et à l'ancien sultanat d'Aceh (Sumatra).
Sukarno doit aussi combattre les maquis communistes à Java ainsi qu'un mouvement extrémiste musulman, le Darul Islam.
Enfin, il revendique la Nouvelle-Guinée occidentale (Irian) dont le sort a été laissé en suspens à l'indépendance. Il s'ensuit une rupture avec les Pays-Bas en 1954, puis l'expulsion de tous les ressortissants hollandais, enfin l'occupation militaire de l'Irian en mai 1963.
Entre 1945 et 1958, dix-sept gouvernements se succèdent sous l'autorité du père de l'indépendance. Seul le PKI, le parti communiste indonésien, reste à l'écart du jeu des coalitions instables.
En 1956, Sukarno lance la « démocratie dirigée », un système politique qui remplace les partis, considérés comme des ferments de division sociale, par des groupes fonctionnels, notamment l'armée, les fermiers ou les leaders religieux. Il fait ainsi de l'armée un véritable acteur politique.
Parallèlement, Sukarno mène une politique étrangère volontariste, marquée par la conférence des non-alignés à Bandung en 1955 et l'opposition en 1963 à la création d'une Fédération de Grande-Malaisie qui doit réunir la Malaisie continentale et les protectorats britanniques de Bornéo.
En quête de soutien international, Sukarno se rapproche de l'URSS et sollicite son aide financière. Du coup, les États-Unis suspendent toutes leurs subventions à l'Indonésie. Sukarno, qui s'est fait nommer président à vie, a beau galvaniser le pays par ses discours et l'érection de statues et de stades, la situation économique devient catastrophique et l'inflation galopante (600%/an). Les tensions entre le parti communiste et l'armée vont finalement provoquer la chute de l'inamovible président...
Longue marche vers la démocratie
Le 30 septembre 1965, des militaires liés au parti communiste se soulèvent sous le prétexte de défendre Sukarno. Leur coup d'État est brutalement réprimé au prix de 300 000 morts par le général Mohammed Suharto. Se présentant comme le restaurateur de l'ordre, il s'installe d'autorité à la tête de l'État et va diriger le pays de façon dictatoriale jusqu'en 1998. Il est renversé dans le droit fil de la crise financière asiatique de 1997 qui frappe de plein fouet l'économie du pays.
Depuis lors, l'Indonésie renoue avec un régime démocratique et ses revenus tirés du pétrole lui assurent une relative prospérité...
Les problèmes restent néanmoins nombreux : corruption, atteinte à l’environnement avec notamment une forte déforestation, enfin et surtout la pression de l’islamisme importé d'Arabie. Les minorités chrétiennes, chiites ou hindoues commencent d'en pâtir et les tensions religieuses exacerbent les particularismes îliens.
La province d’Aceh, au nord de Sumatra, a ainsi conquis le droit d’appliquer la charia (la « loi islamique »). Dans les Moluques, entre 1999 et 2002, des affrontements entre musulmans et chrétiens ont fait des milliers de morts.
Le Timor oriental, colonie portugaise majoritairement chrétienne annexée en 1975, est devenu indépendant en 2002, après des décennies de conflit. Par ailleurs, en Nouvelle-Guinée occidentale, les Papous chrétiens ou animistes et de langues extrêmement différentes, supportent mal la colonisation des agriculteurs malais musulmans et le pillage de leurs ressources forestières.
Il est à souhaiter que les Indonésiens restent envers et contre tout fidèles à leurs traditions antiques de tolérance.











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