Juifs et chrétiens

Existe-t-il une « civilisation judéo-chrétienne » ?

2 avril 2025. En France comme en Israël, des démagogues plaident aujourd'hui pour la défense de la « civilisation judéo-chrétienne ». Ils relancent ce faisant un débat vieux de deux siècles sur les liens entre judaïsme et christianisme. D'abord nourri par la laïcisation des sociétés européennes, puis par la montée du nazisme, ce débat l'est aujourd'hui par la guerre de Gaza...

« Notre victoire, c’est la victoire de la civilisation judéo-chrétienne contre la barbarie ! » déclarait le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou sur une chaîne française, le 24 mai 2024. Avant lui, à l'automne 2023, l'ex-député franco-israélien Meyer Habib avait dit son inquiétude « pour la France et la civilisation judéo-chrétienne ! »

Ces propos visaient à ériger l'État d'Israël en avant-garde de l'Europe face à la menace islamiste.

En réaction, ils ont inspiré à Sophie Bessis un bref manifeste : La Civilisation judéo-chrétienne, anatomie d'une imposture (Les liens qui libèrent, 10 euros). L'historienne, née à Tunis dans un milieu juif sépharade, y dit son aversion pour le sionisme et l'État hébreu, une création proprement ashkénaze. Elle conteste surtout la supposée filiation entre le judaïsme et le christianisme.

Ce débat sur les rapports entre le judaïsme et le christianisme agite les penseurs européens depuis plus de deux siècles. Il a évolué en fonction du contexte : sécularisation des sociétés européennes, émergence du socialisme, Grande Guerre, montée du nazisme... Il est aujourd'hui nourri par la guerre entre Israël et le Hamas ainsi que par l'inquiétude, en France et en Europe, face à la poussée d'antisémitisme venue d'une frange de l'immigration musulmane (note).

André Larané

 Tita Gori, Jésus-Christ et les Pharisiens, XIXe-XXe siècle, collection privée.

À la fois proches et distincts

Dialogue entre le juif Moïse devant porter le judenhut (coiffe) et le chrétien Pierre, manuscrit belge, XIIIe siècle.L'idée même d'une « morale judéo-chrétienne » est aujourd’hui largement contestée dans le monde universitaire, et plus encore dans les milieux juifs conservateurs

C'est ce que souligne Joël Sebban, historien spécialiste des relations entre l’Église et la Synagogue.

Le judaïsme ne se réduit pas « au Pentateuque et aux livres prophétiques », écrit Joël Seban. Il a beaucoup évolué longtemps après la naissance du christianisme et bien sûr de façon autonome par rapport à celui-ci.

Ne dit-on pas que son plus grand penseur (après Moïse) est Maïmonide (1138-1204), un juif de Cordoue contemporain d'Aliénor d'Aquitaine ?

Quant à la foi chrétienne, si elle fait référence à un juif, Jésus-Christ, ainsi qu'à l'Ancien Testament (la Bible des juifs), elle ne s'en est pas tenue là.

Benvenuto Tisi, Allégorie de la Bible, vers 1530, Saint Petersbourg, musée de l'Ermitage. Dieu le Père, surplombant le Christ crucifié, bénit l'Église (à gauche) et chasse la Synagogue (à droite).Sa doctrine repose aussi sur le Nouveau Testament (l'Évangile), qui n'a pas grand-chose à voir avec le judaïsme, ainsi que sur la Tradition, autrement dit sur les textes des Pères de l'Église du premier millénaire de notre ère (dico). 

Jusqu'au XVIIIe siècle, chrétiens et juifs ne se sont pas interrogés sur leur racines communes. Ils considéraient judaïsme et christianisme comme des religions distinctes, un point c'est tout.

C'est seulement au siècle des Lumières que Johann Gottfried von Herder (1744-1803), un doux poète allemand disciple de Kant et ami de Goethe, à l'origine du romantisme (Sturm un Drang), aurait entrevu la filiation de l'un à l'autre. Celle-ci va dès lors être instrumentalisé dans un sens comme dans l'autre, pour le meilleur et le pire.

Les aléas du rapprochement « judéo-chrétien »

Le théologien allemand Ferdinand Christian Baur (1792-1860) utilise pour la première fois le concept de  « judéo-christianisme »  en 1831, mais c’est pour désigner dans le christianisme des origines les partisans de l’apôtre Pierre, attachés au judaïsme et opposés aux partisans de l’apôtre Paul, ouverts sur le monde païen. En se plaçant sous l’autorité commune de Pierre et de Paul, le catholicisme réalisera la synthèse des deux courants. 

- Au XIXe siècle, le judéo-christianisme est désigné comme l’ennemi du Progrès :

« Le vocable se transmet sous le second Empire dans la jeune science française indépendante des religions, dominée par la figure de Renan, » écrit Joël Sebban. Ernest Renan, lui-même athée ou agnostique comme la majorité des penseurs de son époque, s’applique pour la première fois à montrer que « la religion fondée par Jésus est la conséquence naturelle de ce qui l’a précédé » (Vie de Jésus, 1863).

Pour compléter le tableau, Renan y ajoute la dimension raciale (ou raciste) en vogue dans les milieux progressistes de la fin du XIXe siècle en prenant soin de préciser que Jésus, né dans cette « terre de passage et de mélange des peuples » qu’est la Galilée « était exempt de presque tous les défauts de sa race »   (note).

- Le judéo-christianisme désigné comme l’ennemi du Progrès :

Le judéo-christianisme se construit de la sorte de manière péjorative comme un concept destiné à rabaisser le christianisme et à en sortir.  Ainsi avec Friedrich Nietzsche (1844-1900) dans L’Antéchrist. Essai d’une critique du christianisme, publié en 1888. 

« L’image d’un judaïsme individualiste et cupide qui aurait dévoyé, dès son origine, la doctrine chrétienne séduit aussi nombre de socialistes, » note Joël Sebban. Karl Marx s’en est fait le théoricien dès 1844 dans son fameux essai Sur la question juive

- Au XXe siècle, la « morale judéo-chrétienne » érigée, summum de la civilisation :

Tout change au sortir de la Première Guerre mondiale avec la reconnaissance de l’héritage judéo-chrétien dans la construction de la civilisation européenne.

Ému par le tribut payé par la communauté juive dans les tranchées, l'écrivain nationaliste Maurice Barrès reconnaît le judaïsme comme l’une des familles spirituelles de la France :
« Le 18 août 1916, le sous-lieutenant Rothstein tombait à la tête de ses hommes, frappé d'une balle au front.
Il y a quelque chose de douloureux et d'attachant dans cette destinée d'un jeune esprit qui regarde le monde et la vie exclusivement à travers la nation juive et qui meurt au service de ce qu'il aime le plus mais dont il tient à se distinguer »
 (Les diverses familles spirituelles de la France, 1917).

En 1921, Paul Valéry définit le mot « Europe » comme un « ensemble de gens romanisés, baptisés ou judaïsés, grécisés ». La morale judéo-chrétienne est désormais définie de façon positive comme la morale de l’obligation et du devoir. De son côté, le philosophe Henri Bergson reprend dans Les deux sources de la morale et de la religion (1932) la thèse d’une morale judéo-chrétienne fondée sur l’obligation de justice.

« C’est précisément cette exigence biblique de justice que fustigent les nationalistes d’Action française, en particulier le chef de file du mouvement Charles Maurras. La critique radicale de la morale judéo-chrétienne est désormais nourrie d’un antisémitisme manifeste, » écrit Joël Sebban. Charles Maurras affirme être davantage attaché au catholicisme romain, garant de l’ordre et de la stabilité sociale, qu’au christianisme évangélique, ferment de subversion et d’anarchie. Il se réclame d’un catholicisme qui reçoit « de Rome et d’Athènes, la sagesse du genre humain », non de la Judée.

- L’Église se rapproche de la Synagogue :

Dans les années 1930, les outrances du communisme en Russie et les sirènes de plus en plus pressantes de l’antisémitisme nazi engagent enfin l’Église et la Synagogue à lutter ensemble contre l’athéisme et à défendre l’héritage biblique commun.

Au sommet de l’Église, la papauté rappelle l’origine sémitique du christianisme face aux théoriciens nazis qui, dans la lignée de l’école völkisch, voulaient « germaniser » Jésus-Christ. Dans une allocution fameuse de 1937, Pie XI déclare : « Par le Christ et dans le Christ, nous sommes de la descendance spirituelle d’Abraham (…) Non, il n’est pas possible de participer à l’antisémitisme. Nous reconnaissons à quiconque le droit de se protéger contre tout ce qui menace leurs intérêts légitimes. Mais, l’antisémitisme est inadmissible. Nous sommes tous spirituellement des sémites ».

L’historien Joël Sebban évoque aussi une conférence organisée à Paris, le 27 mars 1936, par l’Union Patriotique des Français Israélites pour protester contre la remilitarisation de la Rhénanie, dans laquelle Jean Guiraud, le directeur du journal catholique La Croix, appelle à l’union sacrée face au paganisme nazi : « La civilisation basée sur la tradition judéo-chrétienne, la civilisation spiritualiste est en danger (…) N’oublions pas que l’origine de notre civilisation est dans les prophètes d’Israël, précurseurs du christianisme ; ce serait une sorte de régression de les remplacer par les doctrines raciales s’appuyant sur la violence et l’oppression. Croyants, catholiques, protestants et israélites ne l’accepteront pas. »

Dans cette conférence, toutefois, le grand rabbin Maurice Liber est le seul à ne pas faire référence à l’existence d’une « civilisation judéo-chrétienne » et préfère insister sur le message de fraternité présent dans la Bible tout entière. Comme beaucoup de Français israélites, il craint que ce concept soit une ruse pour attirer les juifs dans le giron de l’Église. La réaction d’Emmanuel Levinas en est le témoignage. Le jeune philosophe accueille avec la plus grande réserve ces premiers signes de rapprochement et publie un article en mai 1936 dans le journal Paix et Droit qui sonne comme un réquisitoire : « Fraterniser sans se convertir ».

Dans les années 1970, après la tourmente nazie, la référence à une « morale judéo-chrétienne » se généralise à la faveur de deux phénomènes, note Joël Sebban : « D’une part, la prise de conscience tardive de l’ampleur du génocide juif suscite un regain du dialogue interreligieux, dans le sillage du concile Vatican II, et une plus grande reconnaissance de la part de l’antijudaïsme chrétien dans la naissance de l’anti­sémitisme racial contemporain ».

Javier Teixidor, professeur d’études sémitiques au Collège de France, n’hésite pas à affirmer que « si les chrétiens parlent de judéo-christianisme, c’est pour soulager leur conscience vis-à-vis des crimes commis en Europe ».

Notre civilisation ? Tout simplement « chrétienne » (au sens médiéval) 

Sans doute est-il temps aujourd'hui de tourner la page et de nous appliquer humblement à cultiver l'héritage très fécond dont nous sommes les heureux bénéficiaires, que nous soyons chrétiens, juifs, agnostiques, athées ou autres.

Cet héritage nous vient pour l'essentiel de la chrétienté médiévale. Nous lui devons entre autres choses l'émancipation des femmes, le mariage monogamique par consentement mutuel, la séparation de la raison et de la foi, la démocratie, l'égalité des droits, la valorisation du travail, etc. Tous ces principes, qui ont fait la grandeur de notre civilisation, ont été adoptés par tous les habitants du monde occidental, y compris les juifs qui ont pour cela renoncé à leurs propre principes, par exemple en ce qui concerne le statut des femmes et le mariage.

Bibliographie

Joël Sebban, « La genèse de la « morale judéo-chrétienne » », Revue de l’histoire des religions, 1 | 2012, 85-118.

Sophie Bessis, La Civilisation judéo-chrétienne, anatomie d'une imposture, Les Liens qui Libèrent, 92 pages, 10 euros, 2025).

Publié ou mis à jour le : 2025-11-03 14:30:29

Voir les 13 commentaires sur cet article

MICHEL06 (30-12-2025 19:21:40)

Je ne sais pas s' il y a une "civilisation judéo-chrétienne", mais le constat est clair : il y a une convergence d'intérêts géopolitique entre : -une partie de la population de l'Occident ,qui... Lire la suite

Christian (20-05-2025 18:06:35)

La France, l'Angleterre et le Canada ont adopté ce lundi 19 mai la déclaration suivante: «Si Israël ne cesse pas sa nouvelle offensive militaire et ne lève pas ses restrictions sur l’aide huma... Lire la suite

Ouallonsnous ? (24-04-2025 22:39:53)

Un petit rectificatif; la civilisation occidentale est gréco-romaine et chrétienne, que ce soit le christianisme occidental où l'orthodoxie byzantine orientale de l'est de l'Europe !!!!

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