Charles Maurras (1868 - 1952)

La grande solitude de l'Action française

150 ans après sa naissance, Charles Maurras divise encore la classe politique. Les uns lui reprochent ses propos antisémites, même si, à son époque, sous la République, on n'égorgeait pas encore les juifs comme aujourd'hui en France... Les autres rappellent son immense influence politique et intellectuelle.

Poète et écrivain originaire de Martigues devenu sourd pendant l'adolescence, Charles Maurras fut tout au long de sa vie le maître à penser de L'Action française. Il transforma cette revue née de l'Affaire Dreyfus en un quotidien de grande audience couplé à un mouvement politique de masse.

Nationalistes par-dessus tout, le mouvement Action française et son chef se convertirent au monarchisme et même à un catholicisme sans foi par une argumentation spécieuse qui faisait de la tradition le meilleur rempart de la France contre l'adversité.

Action française annonce les partis totalitaires de l'entre-deux-guerres sur le plan idéologique mais aussi en pratique avec les Camelots du Roi, une force paramilitaire qui défend ses idées à coup de gourdin...

André Larané

Charles Maurras (20 avril 1868, Martigues ; 16 novembre 1952, Saint-Symphorien-lès-Tours)

« Il faut que revienne le roi »

Charles Maurras, poète et écrivain né à Martigues, près de Marseille, connaît dans sa petite enfance « de beaux jours filés d’or ». Mais la mort de son père et les premiers symptômes de la surdité vont assombrir son caractère, l'obliger à renoncer à sa vocation de marin et contribuer à lui faire perdre la foi.

Élève brillant et prometteur, il doit renoncer à des études longues en raison de son handicap et s'engage par défaut dans le journalisme. Il s'impose très vite comme un critique brillant et noue des liens amicaux avec Maurice Barrès et son aîné Anatole France avant de se tourner vers la littérature de langue provençale et le Félibrige, un mouvement régionaliste fondé par Frédéric Mistral en 1854.

Charles Maurras dans le Midi vers 1929Reporter aux premiers Jeux Olympiques, à Athènes en 1896, il croit percevoir l'abaissement de la France et commence à songer à la monarchie comme à une solution pour restaurer la grandeur de la nation : « il nous fallait enfin rétablir ce régime si nous ne voulions être les derniers des Français. Pour que vécût la France, il fallait que revînt le roi. »

L'Affaire Dreyfus le décide à franchir le pas. Il entre résolument en politique dans le camp antidreyfusard, au côté d'Action française. À peine âgé de trente ans, il publie de virulents articles dans lesquels il appelle à la « lutte contre les quatre États confédérés qui menaçaient la France : juif, protestant, métèque et franc-maçon ».

Puis il publie en 1901 L'Enquête sur la monarchie afin de convertir ses amis d'Action française au nationalisme intégral (« Tout ce qui est national est nôtre »). L'ouvrage est un plaidoyer raisonné en faveur de la monarchie, perçue comme le seul régime apte à restaurer la grandeur de la France. Il débute par cette interpellation vigoureuse : « Oui ou non, l’institution d’une monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée est-elle de salut public ? »

Charles Maurras en vient aussi à associer le catholicisme à la monarchie et à la tradition. Il se présente lui-même comme un catholique de raison, ce qui lui vaut de nouer des liens avec des écrivains authentiquement catholiques comme Georges Bernanos.

Par son talent de polémiste et d'écrivain, il transforme peu à peu Action française en un mouvement politique de masse et sa revue en un quotidien de grande diffusion. Des intellectuels aussi raffinés que Marcel Proust le lisent tous les jours !

Il est rejoint à la rédaction par un autre journaliste talentueux, Léon Daudet, fils de l'auteur des Lettres de mon moulin, et l'historien Jacques Bainville

En 1908, il rassemble des étudiants dans une organisation dont la première mission est de vendre à la criée L'Action française. Ces Camelots du Roi ne vont pas en rester là. Ils vont multiplier les manifestations et les chahuts pour faire entendre leurs idées et en venir à des bagarres avec leurs contradicteurs. Ils s'illustreront en particulier en 1936 lors des funérailles de Jacques Bainville en passant à tabac Léon Blum, malencontreusement égaré dans le cortège.

Quand éclate la Première Guerre mondiale en 1914, Maurras s'engage dans l'Union sacrée, sa haine de l'Allemagne étant plus grande que sa haine de la République.

Au lendemain de la victoire, l'Action française est auréolée d’un grand prestige. Très populaire chez la bourgeoisie catholique, la jeunesse estudiantine et l'armée, le mouvement royaliste obtient une trentaine d’élus aux élections de 1919 qui couronne la « Chambre bleu horizon ».

Maurras est même félicité par le président de la République, Raymond Poincaré qui écrit à propos d’une de ses préfaces qu’elle est « illuminée de raison française ». Il devient « le sourd qu'on écoute » (Antoine Blondin).

Ses diatribes nationalistes lui valent l'hostilité de l'extrême-gauche. À la violence des Camelots du Roi répond celle de leurs opposants. Rien de surprenant à cela : dans la rue comme dans les tribunes et dans les journaux, la politique prend pendant l'entre-deux-guerres un tour parfois très violent.

En 1923 et 1924, sept proches de Maurras sont assassinés par des militants anarchistes. Dans une lettre ouverte publiée le 9 juin 1925, Maurras en fait reproche au ministre de l'Intérieur, Abraham Schrameck, en laissant éclater son antisémitisme : « Il est vrai que, par votre personne, vous n’êtes rien. Mais vous êtes le Juif. Votre race, une race juive dégénérée, vous a chargé maintenant d’organiser la révolution dans notre patrie. Monsieur Abraham Schrameck, comme vous vous préparez à livrer un grand peuple au couteau et aux balles de vos complices, voici les réponses promises. Nous répondons que nous vous tuerons comme un chien ». Ces outrances de langage, à vrai dire, n'ont rien d'exceptionnel sous la IIIe République, de l'extrême-droite à l'extrême-gauche...

Au milieu des années 1920, l'Action française connaît son apogée. Son journal tire à près de 100 000 exemplaires.

Le Saint Siège, qui s'est raccommodé avec la République française, commence à s'inquiéter de l'influence du païen Maurras sur les intellectuels catholiques. Beaucoup de catholiques sont alors confrontés à un cruel dilemme comme le montre ci-après cet article de La Croix (5 octobre 1926) (source : BNF, Retronews).

Journal à la Une (source : Bibliothèque nationale de France
 

Le pape Pie XI clôt le débat par son allocution du 20 décembre 1926 qui met de nombreux ouvrages de Maurras à l'Index et interdit aussi la lecture de L'Action française aux catholiques.

Tandis que Bernanos s'éloigne de lui, Maurras est rejoint par de nouveaux intellectuels antisémites, irréligieux et hostiles à la République : Brasillach, Rebatet... Ils attendent de lui qu'il s'empare du pouvoir comme Mussolini et quelques autres. Mais ses tergiversations lors des émeutes du 6 février 1934 et sa détestation de l'Allemagne nazie vont les détourner à leur tour d'Action française.

Malgré son isolement et ses ambiguïtés, Maurras conservera une grande influence intellectuelle qui lui vaudra d'être élu en 1938 à l'Académie française.

Charles Maurras en habit d'académicien vers 1940

Joyeusetés de l'Action française

L’Action Française s’est distinguée par une série de canulars et de mystifications restées célèbres.

En 1927, les disciples de Maurras parviennent à faire libérer de la prison de la Santé le journaliste et ancien député de Paris, Léon Daudet, condamné pour un délit de presse, grâce à un imitateur qui, contrefaisant la voix du ministre de l’Intérieur, Albert Sarraut, ordonne au directeur d’élargir le prisonnier !

Deux ans plus tard, c’est le journaliste royaliste Alain Mellet qui piège des dizaines de députés de gauche en obtenant d’eux qu’ils interviennent publiquement en soutien à un peuple imaginaire soi-disant opprimé : les Poldèves. La lettre à l’origine de la mystification, adressée aux parlementaires, était signée Lamidaëff (« l'ami d'A. F. »). Hergé fera allusion à ce joyeux canular dans Le lotus bleu.

La haine de l'Allemagne par-dessus tout !

Durant l'entre-deux-guerres, Maurras demeure un germanophobe résolu. Après avoir dénoncé la mollesse du traité de Versailles et réclamé le démembrement de l'Allemagne, avec la caution de Jacques Bainville, historien visionnaire auteur des Conséquences politiques de la paix (1920), il met en garde contre les dangers du national-socialisme, à l'inverse du reste de la classe politique française qui cherche à ménager l’Allemagne.

Refusant de voir dans l’Allemagne nazie un rempart contre le communisme, Maurras fustige une certaine complaisance de la droite française à l'égard d'Hitler : « Les cornichons conservateurs qui prendraient Hitler pour un sauveur de l’ordre (…) sont certainement coupables d’un crime devant l’esprit au moins égal à celui de nos moscoutaires ». Après la remilitarisation de la Rhénanie, il écrit à nouveau : « Hitler est encore notre ennemi numéro 1 ».

Convaincu de l'impréparation militaire de la France, il approuve cependant les accords de Munich puis, après la débâcle de 1940, salue l'arrivée du maréchal Pétain à la tête de l'État français comme une « divine surprise ». Il est vrai que Pétain va tenter de réformer la France selon les principes maurrassiens, en oubliant la présence de l'occupant allemand.

Charles Maurras lui-même continue de publier son journal à Lyon jusqu'en 1944, mais sans cesser de hurler sa haine de l'Allemagne, ce qui lui vaut d'être attentivement surveillé par l'occupant et de se faire conspuer par ses anciens disciples, Brasillach, Rebatet et consorts ! 

À la Libération, frappé d'indignité nationale et condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, il s'exclame : « C'est la revanche de Dreyfus ! ». L'Académie française, sommée de l'expulser de ses rangs, s'abstiendra de lui donner un remplaçant jusqu'à sa mort, en 1952, lors d'une libération pour raison de santé.


Publié ou mis à jour le : 2019-07-05 16:15:13

 
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