Circoncision

Un rituel millénaire sur la sellette

La circoncision va-t-elle être interdite sur le Vieux Continent  ?

La question n'est pas aussi incongrue qu'il y paraît. Après que des magistrats allemands eurent tenté d'interdire ce rituel aux juifs et aux musulmans au motif qu'il était barbare, le Conseil de l'Europe a voté le 1er octobre 2013 une résolution invitant les États membres à protéger « l'intégrité physique » des enfants (voir encadré).

Si la lutte contre l'excision (mutilation des fillettes) ne pose pas débat, ce n'est pas le cas de la question de la circoncision : croyances religieuses, coutumes ancestrales et arguments médicaux se mêlent pour appeler à la défense de cette pratique millénaire.

Voici quelques rappels historiques qui aideront à mieux comprendre la persistance de cette opération qui changea peut-être même le destin de la France.

Isabelle Grégor
Fra Angelico, La Circoncision, 1451, musée de San Marco, Florence

Qui en a eu cette idée ?

« Couper autour » : comme son étymologie l'indique, la circoncision consiste à retirer une partie du prépuce. Où cette pratique est-elle née ?

Bas-relief illustrant le rituel de la circoncision, tombeau d'Ankhmahor, Saqqarah, ÉgypteMême l'historien Hérodote, en son temps (Ve siècle av. J.-C.), s'y perdait : « Les Colchidiens [Georgie], les Égyptiens et les Éthiopiens sont les seuls peuples qui aient de tout temps pratiqué la circoncision. Les Phéniciens et les Syriens de Palestine reconnaissent qu'ils tiennent cet usage des Égyptiens ; les Syriens établis dans la vallée du Thermodon [Cappadoce] déclarent l'avoir depuis peu emprunté aux Colchidiens. Des Égyptiens et des Éthiopiens, je ne saurais dire quel est le peuple qui a pris cette coutume à l'autre, car elle est, de toute évidence, des plus anciennes » (Histoire, II).

Tout cela est bien vague, mais nous donne une piste : les Assyriens ignorant cette coutume, c'est bien du côté de l'Égypte qu'il faut en chercher l'origine. N'était-elle pas d'ailleurs une étape indispensable à l'entrée dans la carrière de prêtre... ou de pharaon ? D'ailleurs, comme le rappelle Voltaire, « Pythagore, voyageant chez les Égyptiens, fut obligé de se faire circoncire pour être admis à leurs mystères ; il fallait donc absolument être circoncis pour être au nombre des prêtres d'Égypte » (Dictionnaire philosophique portatif). Signe de reconnaissance d'une certaine caste sociale en relation avec les divinités, la circoncision a donc semble-t-il dès sa création une dimension religieuse.

Voltaire, article « Circoncision »

« Il faut avouer que cette cérémonie de la circoncision paraît d'abord bien étrange ; mais on doit remarquer que de tout temps les prêtres de l'Orient se consacraient à leurs divinités par des marques particulières. On gravait avec un poinçon une feuille de lierre sur les prêtres de Bacchus. Lucien nous dit que les dévots à la déesse Isis s'imprimaient des caractères sur le poignet et sur le cou. Les prêtres de Cybèle se rendaient eunuques.

Il y a grande apparence que les Égyptiens, qui révéraient l'instrument de la génération, et qui en portaient l'image en pompe dans leurs processions, imaginèrent d'offrir à Isis et Osiris, par qui tout s'engendrait sur la terre, une partie légère du membre par qui ces dieux avaient voulu que le genre humain se perpétuât. Les anciennes moeurs orientales sont si prodigieusement différentes des nôtres que rien ne doit paraître extraordinaire à quiconque a un peu de lecture. Un Parisien est tout surpris quand on lui dit que les Hottentots font couper à leurs enfants mâles un testicule. Les Hottentots sont peut-être surpris que les Parisiens en gardent deux » (Dictionnaire philosophique portatif, 1764).

Un symbole de fertilité et d'appartenance

La circoncision ne se limite pas au Proche-Orient puisqu'elle était également présente dès le IVe millénaire dans d'autres régions africaines (par exemple en Éthiopie chez les Coloboï : les « Raccourcis ») mais aussi en Amérique et en Australie. En intervenant sur la partie du corps qui symbolise la fertilité, ces peuples recherchaient la générosité des dieux ; ils leur offraient en échange un peu du sang du jeune garçon dont on fête dans le même temps l'intégration dans le clan.

Marc Chagall, La Circoncision prescrite par Dieu à Abraham, 1931, musée national Marc Chagall, NiceC'est cette dernière dimension qui prime dans le rituel juif où la « milah » (coupure) est un précepte biblique : « Et voici mon alliance qui sera observée entre moi et vous, et ta postérité après toi : que tous vos mâles soient circoncis. Vous ferez circoncire la chair de votre prépuce, et ce sera le signe de l’alliance entre moi et vous. Quand ils auront huit jours, tous vos mâles seront circoncis, de génération en génération » (Genèse, XVII).

C'est donc Abraham qui, le premier, se circoncit lui-même pour marquer son entrée dans l'Alliance avec Dieu... à l'âge de 99 ans !

Mais parce qu'il marque définitivement la chair, ce rite devint vite un signe distinctif du peuple juif, notamment pour les Romains qui préférèrent ainsi ne pas l'interdire.

Ce fut aussi le cas à l'époque nazie comme le rappelle le film de Louis Malle, Au Revoir les enfants (1987), au point que certains parents décidèrent alors de ne pas suivre la coutume pour tenter d'éviter la déportation à leurs enfants.

Un témoin attentif : Montaigne

Pince pour la circoncision, Alsace, XIXe s., musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme, Paris«Le trentième [de janvier 1581, à Rome], il fut voir la plus ancienne cérémonie de religion qui soit parmi les hommes. et la considéra fort attentivement et avec grande commodité: c’est la circoncision des Juifs. 
Elle se fait aux maisons privées, en la chambre du logis de l’enfant la plus commode et la plus claire. Là où il fut, parce que le logis était incommode, la cérémonie se fit à l’entrée de la porte. Ils donnent aux enfants un parrain et une marraine, comme nous: le père nomme l’enfant. Ils les circoncisent le huitième jour de sa naissance. Le parrain s’assit sur une table, et met un oreiller sur son giron: la marraine lui porte là l’enfant, et puis s’en va.
 […] Il y a aussi un brasier à terre, auquel brasier ce ministre chauffe premièrement ses mains, et puis, trouvant cet enfant tout détroussé, comme le parrain le tient sur son giron la tête envers soi, il lui prend son membre, et retire à soi la peau qui est au-dessus, d’une main, poussant de l’autre la gland et le membre au-dedans. Au bout de cette peau qu’il tient vers ladite gland, il met un instrument d’argent qui arrête là cette peau, et empêche que le tranchant ne vienne à offenser le gland et la chair. Après cela d’un couteau, il tranche cette peau, laquelle on enterre soudain dans de la terre, qui est là dans un bassin parmi les autres apprêts de ce mystère. »
(Journal de voyage, 1774).

Faut-il suivre l'exemple d'Abraham ?

Friedrich Herlin, La Circoncision du Christ, 1466, Sankt Jakob Church, Rothenburg ob der Taube, AllemagneNé juif, le Christ fut circoncis au huitième jour, comme l'indique saint Luc : « Et lorsque furent accomplis les huit jours pour sa circoncision, il fut appelé du nom de Jésus, nom indiqué par l’ange avant sa conception » (Évangile selon Luc, II, 21).

Cette cérémonie devint une date importante dans le calendrier chrétien puisqu'elle correspond aujourd'hui à notre 1er janvier et fut choisie comme fête principale par la Compagnie de Jésus. Ne marque-t-elle pas la première fois où le Christ fit couler son sang, comme une répétition de la Passion ?

Pourtant l'apôtre Paul décida d'interdire cette pratique puisque « La circoncision n'est rien et l'incirconcision n'est rien : le tout, c'est d'observer les commandements de Dieu » (Corinthiens, VII, 18-19). Ainsi, il établissait surtout une rupture avec le judaïsme et avec Abraham.

Au contraire, les musulmans choisirent de rendre hommage au patriarche en reproduisant son geste. Absente du Coran, l'allusion à la circoncision se trouve dans plusieurs hadiths (recueil des paroles de Mahomet) et relève avant tout de la tradition (sunna). Se déclarant descendants d'Ismaël, lui-même circoncis, les premiers musulmans arabes adoptèrent donc la coutume qui aurait permis à Adam de redevenir pur après avoir été chassé du Paradis.

Giulio Pippi, dit Giulo Romano, La Circoncision, 1522, musée du Louvre, Paris

À la recherche du Saint Prépuce

Il ne pouvait y échapper : comme tout ce qui touche à la vie du Christ, le Saint Prépuce est passé au statut de relique, même si son authenticité laissait déjà les croyants du Moyen Âge plus que sceptiques, peut-être simplement du fait de sa démultiplication !

Plus tard, Jean Calvin, dans son Traité des reliques, s'en sert comme exemple de la crédulité de son époque : « L'abbaye de Charroux, au diocèse de Poitiers, se vante d'avoir le prépuce, c'est-à-dire la peau qui lui fut coupée à la circoncision. L'Evangéliste saint Luc raconte bien que notre Seigneur Jésus a été circoncis ; mais que la peau ait été gardée, pour la réserver en relique, il n'en fait point de mention. Que dirons-nous du prépuce qui se montre à Rome, à Saint-Jean de Latran  ? Il est certain que jamais il n'y en a eu qu'un... Un troisième prépuce de notre Seigneur, se montre à Hildesheim » (1543).

Voltaire à son tour relance l'enquête en donnant de nouveaux noms : « […] il est à Rome, dans l’église de Saint-Jean de Latran, la première qu’on ait bâtie dans cette capitale ; il est aussi à Saint-Jacques de Compostelle, en Espagne ; dans Anvers ; dans l’abbaye de Saint-Corneille, à Compiègne ; à Notre-Dame de la Colombe, dans le diocèse de Chartres ; dans la cathédrale du Puy-en-Velai ; et dans plusieurs autres lieux. Il y a peut-être un peu de superstition dans cette piété mal entendue » (Dictionnaire philosophique, 1764).

Comment un coup de lancette changea l'histoire de France

Nous sommes à la fin de 1774 et Marie-Antoinette, comme toute la Cour, aspire à voir enfin son union avec Louis XVI couronnée par la naissance d'un héritier.

Mais rien n'y fait, le jeune roi se plaint de « sensations douloureuses » et ne peut consommer son mariage. On finit par procéder à des examens et conseiller une opération pour supprimer ce qui semble être un phimosis (rétrécissement de la peau du prépuce). Il fallut tout l'esprit de persuasion de son beau-frère Joseph II pour que Louis XVI finisse par accepter et fasse retrouver le sourire au royaume.

Cet épisode reste l'objet de toutes sortes de doutes et d'hypothèses par manque d'archives ; mais, même incertain, il illustre avec prestige le rôle de la circoncision en temps qu'intervention médicale, rôle qui est aujourd'hui mis en avant par ses défenseurs.

Quand la médecine s'en mêle

Circoncision d'un jeune garçon, enluminure orientale, XVIIe s., Biblioteca Comunale dell Archiginnasia, BologneEt si, à l'origine, il s'agissait tout simplement d'une question d'hygiène ?

Née dans des régions chaudes où l'eau est rare, la circoncision aurait permis de limiter certaines affections, y compris sexuelles.

Elle fut d'ailleurs de nouveau recommandée en France à la fin du XIXe siècle avant de triompher aux États-Unis à partir de cette époque, en prévention à la masturbation.

Grâce au développement de l'anesthésie, l'opération s'est banalisée, au point que dans les années 1940 l'autorisation des parents n'était même plus demandée ! C'est ainsi qu'on est arrivé à ce que près de 90% de la population masculine américaine soit circoncise, et près de 30% des hommes dans le monde.

L'influence hygiéniste anglo-saxonne, le développement du monde musulman et les rumeurs concernant un effet protecteur contre le sida pourraient, dans les années à venir, élargir encore le clan des partisans de la circoncision. Nous saurons d'ici là si la coutume instaurée dans la famille royale d'Angleterre au XVIIIe s., en hommage au roi David, sera appliquée au Royal Baby George, héritier du trône...

Conseil de l'Europe : résolution 1952 (1er octobre 2013)

[…] L’Assemblée parlementaire est particulièrement préoccupée par une catégorie particulière de violations de l’intégrité physique des enfants, que les tenants de ces pratiques présentent souvent comme un bienfait pour les enfants, en dépit d’éléments présentant manifestement la preuve du contraire. Ces pratiques comprennent notamment les mutilations génitales féminines, la circoncision de jeunes garçons pour des motifs religieux, les interventions médicales à un âge précoce sur les enfants intersexués, et les piercings, les tatouages ou les opérations de chirurgie plastique qui sont pratiqués sur les enfants, parfois sous la contrainte.
L’Assemblée invite donc les États membres :
7.1. à examiner dans leurs pays respectifs la prévalence de différentes catégories d’opérations et d’interventions médicalement non justifiées ayant une incidence sur l’intégrité physique des enfants ainsi que les pratiques qui leur sont associées, et à les étudier attentivement à la lumière du principe de l’intérêt supérieur de l’enfant afin de fixer des lignes d’action spécifiques pour chacune d’elles ;
7.2. à instaurer des mesures ciblées de sensibilisation pour chacun de ces types de violation de l’intégrité physique des enfants, qu’il conviendra de mettre en œuvre précisément là où des informations peuvent être communiquées aux familles de façon optimale, comme le secteur médical (hôpitaux et médecins), les établissements scolaires, les communautés religieuses et les prestataires de services ;
7.3. à dispenser une formation spécifique à différentes catégories de professionnels concernés – notamment le personnel médical et éducatif, mais aussi, sur une base volontaire, les représentants religieux – portant, entre autres, sur les risques que présentent certaines pratiques et les solutions de substitution à ces dernières, ainsi que sur les raisons médicales qui devraient motiver ces interventions et les conditions sanitaires minimales à respecter ;
7.4. à engager un débat public, y compris un dialogue interculturel et interreligieux, afin de dégager un large consensus sur le droit des enfants à la protection contre les violations de leur intégrité physique compte tenu des normes des droits humains ;
7.5. à prendre les mesures suivantes en fonction des catégories de violations de l’intégrité physique des enfants :
7.5.1. condamner publiquement les pratiques les plus préjudiciables, comme les mutilations génitales féminines, et adopter la législation les interdisant, afin de doter les pouvoirs publics des mécanismes de prévention et de lutte effective contre ces pratiques, y compris en appliquant « les mesures législatives ou autres nécessaires pour établir leur compétence » extraterritoriale si des ressortissantes du pays ont été soumises à des mutilations génitales féminines, tel que stipulé par l’article 44 de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (STCE n° 210) ;
7.5.2. définir clairement les conditions médicales, sanitaires et autres à respecter s’agissant des pratiques qui sont aujourd’hui largement répandues dans certaines communautés religieuses, telles que la circoncision médicalement non justifiée des jeunes garçons […].

Sources bibliographiques

Patrick Banon, « La Circoncision, signe d'alliance avec le divin », Historia n°770, février 2010.
Pierre Carrat, « Circoncision : clefs pour un rite », L'Histoire n°56, mai 1983.
Gérard Tilles, « Histoire et géographie des circoncisions rituelles », Progrès en urologie, 1999.

Publié ou mis à jour le : 2019-07-17 13:09:40

 
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