5 fvrier 2017

Enseigner l'Histoire

Cest un serpent de mer, une sorte de monstre du Loch Ness quon verrait rapparatre rgulirement la surface des eaux troubles de lducation nationale. Comment enseigner lhistoire nos enfants?

La polémique est réapparue récemment quand François Fillon, candidat à la primaire de la droite, a volontairement et sans nuance mis les pieds dans le plat. Cela a commencé à Sablé-sur-Sarthe le 28 août 2016 et s’est poursuivi tout au long de la campagne. Celui qui est maintenant le candidat officiel de la droite aux élections présidentielles n’y allait déjà pas par quatre chemins : « Il faut en finir avec les complexes et les théories fumeuses qui ont déconstruits chez tant de jeunes, le goût de vivre ensemble. (…) Les programmes d’histoire aujourd’hui sont rédigés par des idéologues qui veulent justement imposer leur vision à la société (…) ». Et citant un récent discours de la ministre de l’Éducation nationale : « Les maîtres doivent apprendre aux enfants à "comprendre que le passé est source d’interrogations". Les faire douter de leur histoire ! Cette instruction est honteuse », etc.

J’en passe et des meilleures. Je passe aussi sur la vaste polémique qui s’en est suivie. On s’est engouffré dans la brèche, on est revenu pour la centième fois sur les incontournables des programmes : les rapports chrétienté-islam, la traite des noirs, la colonisation.

À lire dans Historia

Juger la ReineHistoria 842 (février 2017)L'historien Emmanuel de Waresquiel est l'auteur de nombreux ouvrages, dont une biographie remarquée de Fouché et un essai passionnant sur le procès de Marie-Antoinette, Juger la Reine.

Il a publié la présente chronique dans le numéro 842 d'Historia (février 2017). Nous remercions l'auteur et la rédaction d'Historia de nous avoir permis de la livrer à nos lecteurs.

Laissons tomber la repentance qui est par définition habitée d’anachronismes puisqu’elle plaque sur le passé des sentiments, une morale héritée du présent, et parlons plutôt d’approche et de méthode.

Je ne crois pas faire injure a un enfant de 8 ans en disant qu’il a besoin d’incarnation. Les rapports qu’il entretient au temps ne sont pas les mêmes que les nôtres. Le passé comme la mort lui est étrange sinon étranger. L’histoire pour lui, ce sont des histoires. Comment rendre ce qui n’est plus, ce qui ne sera plus jamais, concret et tangible ? Comment entrer dans l’histoire ? Je n’ai rien de particulier contre les inspecteurs généraux de l’éducation nationale mais enfin comment se fait-il qu’ils veuillent à toute force faire des enfants de CM1 et CM2 des adultes comme eux, relativistes, adeptes inconditionnels de la pratique du doute.

C’est très bien d’exercer son esprit critique mais encore faut-il d’abord apprendre quelque chose, avoir des repères, une première grille de lecture qui n’en déplaisent à certains ne peut-être autrement que chronologique. Cela s’appelle très bêtement l’apprentissage du temps.

Lorsqu’un membre du Conseil supérieur des programmes, en l’occurrence M. Éric Favey, avec sa barbiche et ses lunettes en écaille, nous explique récemment et très doctement qu’à 7-8 ans en début de Cycle 3 dit de consolidation, les faits n’ont déjà plus beaucoup d’importance et qu’ un enfant doit d’abord pouvoir développer ses capacités d’ « abstraction » et de « choix », c’est se foutre du monde.

On cite Edgar Morin, on parle d’ « interrelation », d’«  interdisciplinarité ». J’ai l’oreille fine mais à aucun moment je n’ai entendu le mot : « connaître ».

D’aucuns traitent les inspecteurs généraux d’idéologues. Ce ne sont pas des idéologues, on s’en fiche d’ailleurs qu’ils soient de droite ou de gauche, ce sont des autistes, des égocentriques et des prétentieux, avec en prime, cette manie qu’ils ont de vouloir obliger le passé à lécher les bottes du présent.

À croire qu’ils ont absolument oublié qu’eux aussi ont été des enfants. Comme s’ils ne représentaient rien qu’eux même et cherchaient désespérément à asseoir leur propre légitimité d’éducateurs sur le dos de ceux qu’ils prétendent instruire et éduquer.

C’est à Baudelaire qu’ils devraient penser :
« Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! Que le monde est grand à la clarté des lampes (…) »
.

À Baudelaire ou à Valéry Larbaud qui lui savait qu’un enfant peut voir un visage dans les veines de pierre d’une cheminée, lorsqu’il attend son professeur.

Il y a la méthode, mais il y a aussi les contenus. Je ne voudrais pas faire des généralités de mon expérience personnelle mais je me souviens avoir autrefois surpris ma fille qui était alors en 5ème et n’est pas plus bête qu’une autre, en train de bachoter les empires du Mali au Moyen âge (cycle : Connaissance de l’Afrique). Très bien. Je lui avais alors demandé si elle savait qui était Clovis, qui étaient les Capétiens, ce qu’est la Sainte Chapelle, ce qu’était un chevalier, un prévôt des marchands. je me suis bien gardé de lui parler de grands feudataires et autres hommes liges ! Silence de mort.

Bref, on a les déserts qu’on peut mais cela commence à bien faire. Ce n’est pas forcément drôle, mais nous avons besoin de lieux, de dates, de noms. Reste à savoir comment les aborder. Que les enseignants traitent par exemple Louis XIV de roi absolutiste, qu’ils lui reprochent d’avoir profané les tombes de Port-Royal, supprimé l’édit de Nantes, surchargé ses sujets d’impôt ou qu’ils louent le grand roi bâtisseur pour son génie du goût français et de la gloire, au fond, cela m’est égal, pourvu qu’ils le fassent vivre. Pourvu qu’on sente circuler le sang des morts.

Si les biographes longtemps tenus pour d’improbables Maîtres Jacques par le monde universitaire connaissent aujourd’hui le succès que l’on sait, ce n’est certainement pas par hasard. Ne pourrait-on se servir en partie de ces nouvelles approches là en primaire et même au collège ?

Bien sûr il y aura toujours de l’arbitraire dans les choix. Il ne s’agit pas non plus de construire avec des individus un quelconque roman national mais de considérer que pour des enfants, certaines individualités peuvent donner à comprendre mieux que d’autres l’époque dans laquelle ils ont vécu.

Comme la bonne clef qui ouvrirait la bonne porte. C’est aller du singulier au général, c’est apprendre, c’est comprendre. J’ai un infini respect pour les enseignants. Ils font de leur mieux et pour beaucoup, très bien. Mais, bigre, on ne les aide pas.

Emmanuel de Waresquiel
Publi ou mis jour le : 2020-05-10 19:16:25

 
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