24 août 2025. L'Union européenne est plus présente que jamais dans nos médias avec les annonces de la présidente de la Commission et les rencontres au sommet régulièrement qualifiées d'« historiques ». Derrière les apparences, la réalité est toute autre : c'est une Europe en voie de déclassement économique, réduite à l'impuissance et délaissée par son seul allié, les États-Unis. Y pouvons-nous changer quelque chose ?...
Il y a des images plus parlantes que toutes les palabres des plateaux télé et des réseaux sociaux. En voilà deux qui nous racontent à elles seules l’histoire finale de l’Europe.
Les plus âgés d’entre nous se souviennent avec émotion du Mur de Berlin envahi par une foule joyeuse de jeunes Européens ; c’était il y a 36 ans, l’unification pacifique du Vieux Continent sous les auspices de la Liberté.
Et puis, ce 18 août 2025, il y a cette photo prise à la Maison Blanche (Washington) où l’on voit en premier lieu un homme à l’allure lourde et imposante d’un empereur romain. Il avance d’un pas décidé en entraînant le vassal qu’il se dispose à immoler. Derrière, à distance respectueuse, suit une volée désordonnée de tributaires, souriant tout heureux d’être invités au spectacle.
Tout est dit ici sur le nouvel ordre mondial et la mort de l’Europe, au sens politique. Point n’est besoin de lourdes démonstrations pour le constater. Il nous suffit d’oublier les propos de nos dirigeants en complet décalage avec la réalité et de nous en tenir à l’énoncé des faits économiques, militaires et bien sûr politiques et idéologiques…

Le 18 août 2025, le président américain Donald Trump a convoqué à Washington son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky pour lui signifier ses intentions quant à la guerre qui se poursuit dans le Donbass. Les tributaires ouest-européens ont craint que leur protégé ukrainien soit sacrifié aux intérêts supérieurs de la Russie et des États-Unis. Ils ont obtenu de participer à la réunion ou du moins à sa conclusion, bien que n’ayant eux-mêmes aucun plan de sortie du conflit. À défaut de porte-parole audible, ils sont venus en nombre : Keir Starmer (Royaume-Uni), Friedrich Merz (Allemagne), Alexander Stubb (Finlande), Giorgia Meloni (Italie) et Emmanuel Macron (France), sans compter deux personnalités dépourvues de mandat politique : Mark Rutte (Otan) et Ursula von der Leyen (Commission européenne).
« It’s the economy, stupid ! » (Bill Clinton, 1992)
Le 1er janvier 1993, l'Union européenne a remplacé la Communauté économique européenne créée par le traité de Rome de 1957. Voyant dans le « doux commerce » et le libre-échange la clé de la paix et de l’harmonie universelle, les Européens ont inscrit ceux-ci dans les traités de l’Union européenne avec impossibilité pour les États membres d’y déroger, quelle que soit la conjoncture. C’est ainsi que le traité de Maastricht de 1992 a donné valeur constitutionnelle à « la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux et aux investissements étrangers directs, ainsi qu'à la réduction des barrières douanières et autres… »
Prenant acte de la fin de la guerre froide, les dirigeants de la nouvelle Union européenne se sont aussi hâtés d'engranger les « dividendes de la paix ». Ils ont pris pour argent comptant la thèse du politologue américain Francis Fukuyama selon laquelle la victoire de la démocratie marquait la Fin de l'Histoire (1992). Ils ont réduit à moins de 2% la part de leur PIB consacrée à la défense et ont surtout délégué le soin de leur protection à leur grand allié américain, lequel a maintenu aux alentours de 3 à 5% la part de son PIB consacrée à la défense.
En 1994-2001, trop heureux de voir leurs principes triompher avec l’effondrement de l’Union soviétique, Américains et Européens ont voulu étendre le libre-échange au monde entier avec l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Le 11 décembre 2001, ils sont allés jusqu'à intégrer en son sein la Chine populaire et le 1er janvier 2005, ils ont démantelé les accords Multifibres qui limitaient les exportations chinoises de textiles.
Les industriels européens et américains entreprirent dès lors de délocaliser leurs usines dans les pays à bas coût de main-d'oeuvre, en premier lieu l'immense Chine post-Mao : aux Occidentaux, les tâches de management, conception, innovation, R&D, etc. ; aux Asiatiques, les tâche de production. Apple ou encore Nike s'engagèrent dans cette voie, suivis par la plupart des grands industriels occidentaux, à l'image d'Alcatel. Son Pdg, le très brillant Serge Tchuruk, déclare le 26 juin 2001, à Londres, dans un colloque du Wall Street Journal : « Nous souhaitons être très bientôt une entreprise sans usines. » On allait ainsi vendre aux Chinois des biens d'équipement et des biens à haute valeur ajoutée tout en leur achetant des produits basiques : vêtements, électronique, etc.
Cette politique dite néolibérale (dico) allait avoir des effets ravageurs sur l'industrie européenne, victime du « libre-échangisme » inconditionnel de Bruxelles, gravé dans l’article 206 du traité de l’Union européenne. Quant aux États-Unis, ils n'ont pas tardé à prendre la mesure de de la concurrence chinoise et de leur propre légèreté. La délocalisation massive des usines vers les pays à bas coût a conduit au désespoir les vieilles régions industrielles du Middle West. La conséquence politique en a été l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, en 2016 et 2024. Si imparfaite qu’elle soit, la démocratie américaine a fonctionné. Donald Trump a entendu le message de ses électeurs. Il est revenu à un protectionnisme vigoureux après une parenthèse libre-échangiste qui aura duré près de quatre-vingts ans. En matière géopolitique, il s’est plié à l’égoïsme sacré de la nation et a tout bonnement abandonné l’Europe à son sort.
Les États-Unis sèment la zizanie en Europe
Le décrochage économique de l’Europe remonte à 2008. Cette année-là, le gouvernement américain surmonta plutôt bien la crise des subprimes en n'hésitant pas à prendre des mesures très directives. De leur côté, les pays européens prirent la crise de plein fouet. Dans le même temps, les Jeux Olympiques de Pékin, ouverts le 8 août 2008, marquèrent l’irruption de la Chine populaire à l’avant-scène mondiale. Peu soucieux de se spécialiser dans les produits bas de gamme selon les recommandations de l’apôtre du libre-échange David Ricardo, les Chinois commencèrent à concurrencer les Occidentaux sur les produits à haute valeur ajoutée mais personne n’y prit encore garde.
Pour l’heure, les États-Unis se payèrent le luxe d’une confrontation avec la Russie, en dépit des excellentes relations de Moscou avec Berlin et Washington. Au sommet de l’OTAN, en avril 2008 à Bucarest, devant Vladimir Poutine, invité d’honneur, les Américains proposèrent à l’Ukraine et à la Géorgie d’entrer dans l’alliance atlantique ! La perspective de troupes américaines manœuvrant dans les plaines d’Ukraine, à proximité de Stalingrad et Koursk, hauts lieux de la Seconde Guerre mondiale, était inacceptable pour le président russe comme pour ses concitoyens ; c’était se soumettre à Washington et au Pentagone et perdre de fait leur indépendance stratégique.
Cet affront fait aux Russes pouvait s’expliquer par le fait que, devenus autonomes en matière énergétique grâce au pétrole et au gaz de schiste, les États-Unis n’avaient plus besoin des ressources de la Russie en hydrocarbures. Les stratèges de la Maison Blanche voulaient en profiter pour détacher Moscou de l’Europe occidentale et rompre en particulier ses échanges fructueux avec Berlin : gaz russe contre biens d’équipement allemands. Ainsi affaibliraient-ils leur principal concurrent industriel, à savoir l’Allemagne !
Le plan de Washington fonctionna comme sur des roulettes d’autant mieux que l’Allemagne, guidée par un écologisme radical, avait sacrifié son énergie nucléaire au profit de la combinaison énergie éolienne/gaz russe, ce qui lui valut de perdre sur tous les tableaux : stratégique, économique et même écologique.
Par une singulière inconséquence, tandis que Berlin et Moscou lançaient la construction du gazoduc Nord Stream 2 en vue d’intensifier leurs échanges, la Commission européenne proposa en 2013-2014 une aide financière conséquente à l’Ukraine de manière à la détacher de la Russie et rompre des échanges millénaires entre les deux pays !
Tout cela conduisit à une confrontation de Moscou avec l’Ukraine et l’Europe et, huit ans plus tard, à une guerre brutale dans le Donbass ainsi que je le détaille dans mon essai géopolitique et historique sur Les Causes politiques de la guerre en Ukraine (mai 2024).
L’Union européenne victime de ses dogmes
Les États-Unis ont en définitive atteint leurs objectifs au-delà de leurs espérances. L’Union européenne n’est plus un concurrent pour l’industrie américaine, encore moins pour les entreprises du secteur numérique, les fameuses GAFAM : de Google à Uber et Netflix, celles-ci règnent en maître sur le Vieux Continent. Elles génèrent d’énormes transferts financiers qui ne figurent pas dans le solde commercial des États-Unis mais n’en contribuent pas moins à leur richesse.
L'Allemagne elle-même est en 2025 sur le point d’entrer en récession. Qui plus est, son industrie automobile est menacée de disparition par la faute de la Commission européenne qui s’est mise en tête de dicter aux constructeurs leurs choix techniques en leur imposant de renoncer au moteur thermique et de passer à l’électrique d’ici 2035.
Dans le même temps, adossés au statut privilégié du dollar et au caractère incontournable de leur protection militaire, les États-Unis usent comme jamais auparavant de l'extraterritorialité de leur droit commercial pour asservir les entreprises européennes. Ils les menacent d'amendes énormes sous les prétextes les plus divers comme la corruption ou le non-respect d'un embargo. En 2003 sont frappés d'amendes de plusieurs centaines de millions de dollars, voire de plusieurs milliards, le Crédit Lyonnais et le Crédit Agricole, en 2004 UBS, en 2008 Siemens, en 2014 Alstom et BNP Paribas... Lesdites entreprises courbent l'échine pour ne pas être écartées de la zone dollar et du marché américain.
La guerre en Ukraine a renforcé la dépendance des Européens à l’égard du Pentagone et des fabricants d’armes américains. C’est au point que l’avion de combat Rafale du Français Dassault ne trouve aucun preneur dans l’Union européenne (sauf en Grèce et en Croatie), les partenaires de la France préférant le F-35 de l’Américain Lockheed pour ne pas se mettre à dos Washington.
Cerise sur le gâteau, le président Donald Trump a fait savoir aux Européens que s’ils désiraient soutenir l’effort de guerre de l’Ukraine, ils devraient acheter aux États-Unis les armes destinées à ce pays, Washington n’ayant plus l’intention de dépenser quoi que ce soit dans cette guerre.
Ainsi que le rappelle l’historien Ludovic Tournès dans un lumineux article sur La menace américaine, les gouvernants américains se sont intéressés à l’Europe seulement lorsqu’il y allait de leur intérêt économique et stratégique, soit en 1915-1919 et en 1941-1991. Il n’y a pas de solidarité occidentale américano-européenne qui serait inscrite de toute éternité dans les gènes des Étasuniens et des Européens comme nous nous obstinons à le croire. Aussi les États européens seraient-ils bien inspirés de ne plus s’accrocher à l’OTAN comme à une bouée de sauvetage et de prendre leur autonomie stratégique.
Mais l’état actuel de l’Union européenne ne permet pas d’espérer un changement d’orientation. Les gouvernants se sont en effet rendus prisonniers des dogmes inscrits dans les traités de l’Union européenne. Ils s'empêchent d’agir en conformité avec leurs intérêts nationaux et les attentes de leurs électeurs (énergie, industrie, agriculture, immigration, etc.). Ils sont tiraillés qui plus est par des intérêts divergents. On le constate en matière d’énergie nucléaire ou d’armement comme en matière militaire. Ils en sont réduits à des rodomontades sans prise avec la réalité. Comme l'illustre la réunion du 18 août à Washington, l’Union européenne est réduite à l’impuissance. Ce n'est plus qu'une coquille vide seulement capable d’entraver la marche des États qui la constituent.













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Voir les 36 commentaires sur cet article
Jean-Michel Duprat (02-09-2025 18:52:13)
Naissance de l'U E : Comment peut-on se montrer naïf au point de croire que les USA auraient laissé les Européens constituer une force concurrente sur des territoires qu'ils dominent depuis 1945 . ... Lire la suite
COCHE (31-08-2025 17:10:11)
l'Union européenne est à la perception visuelle et auditive de la Présidente von der Leyen: ectoplasmique. Malheureusement, cette présidente sème le malheur et la détresse à l'intérieur de l... Lire la suite
Guy (31-08-2025 13:15:16)
Pour que l’Union Européenne politique meurt encore faudrait-il qu’elle existe ! Or elle n’a jamais été. Cette union n’a jamais réellement oeuvré pour être autre chose qu’une union comm... Lire la suite