9 février 2025. Les joutes politiques de cet hiver donnent à penser que nous sommes entrés pour de bon dans une Europe fédérale : la Commission européenne traite les grandes affaires : économie, relations internationales, relations avec les multinationales et les GAFAM, normalisation, frontières, etc. Elle laisse aux gouvernements nationaux le soin de gérer les affaires domestiques et répartir les pénuries.
Il pourrait s'agir d'un basculement historique majeur vers une forme d'empire supranational et postdémocratique comme l'historien David Engels l'avait entrevu en 2013 dans Le Déclin, La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine (Le Toucan)...
Jusqu’à l’automne dernier, on pouvait craindre que l’Union européenne succombe sous le poids de ses contradictions et de ses échecs à près de 75 ans - comme avant elle l’Union soviétique -.
Elle est déchirée par ses oppositions internes, Fisco (Slovaquie) et Orban (Hongrie) contre Tusk (Pologne), Tusk contre Scholz (Allemagne), Scholz contre Macron, Macron contre Meloni (Italie), etc. Elle était aussi défiée par des prédateurs extérieurs, de Trump à Poutine en passant par Erdogan et Xi.
Dépassée par les États-Unis et la Chine en matière scientifique et industrielle (IA, espace, énergies renouvelables, pharmacie, etc.), l’UE voit fuir par milliers ses jeunes cerveaux outre-Atlantique cependant que débarquent par centaines de milliers des autres rives de la Méditerranée un sous-prolétariat voué aux activités domestiques et destiné à remplacer une population native en diminution rapide (3,6 millions de naissances pour 5,2 millions de décès en 2023).
Le « Pacte Vert » de 2019 (Green Deal) est en passe de ruiner l’industrie automobile allemande, y compris son fleuron Volkswagen, ainsi que la filière nucléaire française, tout en faisant la fortune des exportateurs chinois de voitures électriques, batteries, éoliennes et panneaux photovoltaïques… Tout cela sans réel profit pour l’effet de serre.
La guerre en Ukraine a enfin révélé la faiblesse de l’industrie européenne de l’armement et consacré la subordination des états-majors européens au Pentagone.
Mais Clio est farceuse. La muse de l’Histoire aime nous surprendre. Au lieu d’être brisée par ces échecs redoublés, l’Union européenne nous apparaît droite dans ses bottes, sûre d’elle-même et indifférente aux critiques.
« Galiléen, tu as gagné ! », formule prêtée à Julien l’Apostat
Les partisans de l’Europe des Nations et du traité de Rome, qualifiés de « souverainistes », ont perdu la partie face aux « mondialistes » et aux « fédéralistes » partisans des États-Unis d’Europe et des traités de Maastricht et de Lisbonne ! Ils pourraient reprendre à leur compte la formule ci-dessus de l’empereur Julien (361-363) qui, nostalgique de la grandeur passée de Rome, avait tenté de lutter contre la poussée du christianisme avant d’avouer son échec.
Le 6 décembre 2024, de Montevideo (Uruguay) où elle venait de rencontrer les gouvernants sud-américains, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen avait proclamé urbi et orbi la conclusion du traité de libre-échange avec le Mercosur sans prendre la peine de le soumettre aux chefs d’État et de gouvernement de l’Union.
Ce 29 janvier 2025, elle a encore annoncé qu’elle voulait « relancer le moteur de l’innovation » avec des allègements réglementaires, normatifs et fiscaux pour les entreprises ainsi qu’une baisse du coût de l’énergie.
Avec sa nouvelle feuille de route intitulée « Boussole de compétitivité », elle se propose de fixer la politique économique et industrielle de l’Union pour les cinq années à venir. Il est bien entendu que les 27 pays de l’Union devront s’y soumettre et s’y adapter tous autant les uns que les autres, le Danemark et l’Allemagne comme la France, Chypre, Malte, la Bulgarie, etc.
Ces annonces appelées à dessiner l’avenir des citoyens européens ont été conçues à l’abri des regards dans les bureaux de Bruxelles. Elles n’en ont pas moins été entérinées par les 27 gouvernements et Parlements de l’Union européenne, sans discussion ni débat.
C’est qu’au fil de ces deux décennies, l’habitude s’est prise de définir à Bruxelles toutes les orientations majeures qui font la vie d’une communauté nationale. Les gouvernements et les Parlements des États membres se cantonnent dans la surveillance de leur budget et l’intégration dans le droit national des directives et normes venues de Bruxelles.
La France en panne de grand dessein
Ces nouvelles orientations, qui réduisent le travail gouvernemental et parlementaire au niveau de celui d’un conseil municipal, s’observent de façon éclatante en France dans les discussions autour de la loi de finances.
Le Premier ministre François Bayrou a ainsi échafaudé avec les parlementaires dans de savantes combinaisons de partis pour bâtir un budget 2025 conforme aux injonctions de la Commission européenne. Conformément à un usage bien établi, il a d’ailleurs soumis la nouvelle loi de finances à l’approbation de la Commission avant de la présenter aux parlementaires.
Le gouvernement français ambitionne de réduire le déficit public avec quelques taxes nouvelles ou augmentations de taxes sur les entreprises et les grandes fortunes ainsi que des coups de rabot dans les dépenses de santé, les remboursements, etc.
Le plus marquant tient à ce qui ne s’est pas dit dans les débats parlementaires ! Aucun élu n’a cherché à aller au-delà de ces enjeux comptables et fiscaux. Aucun n’a avancé des propositions de réformes structurelles en matière économique ou même sociale. Aucun n’a par exemple demandé qu’EDF s’émancipe de la règlementation européenne du marché de l’énergie ; aucun n’a interpellé le gouvernement sur l’efficacité de la politique de « transition énergétique » au regard de son coût (plusieurs dizaines de milliards d’euros par an)…
C’est que les uns et les autres entérinent l’idée que ces domaines relèvent désormais de l’Union européenne. De l’extrême-droite à l’extrême-gauche, aussi bien à La France Insoumise qu’au Rassemblement national, ils ne veulent plus remettre en cause les prérogatives revendiquées par l’UE afin d’éviter l’accusation infâmante de violer l’« État de droit ».
Le 1er janvier 2015, l'ancien Premier ministre Alain Juppé, grand favori des élections présidentielles à venir, déclarait au Point : « Il faudra peut-être songer un jour à couper les deux bouts de l’omelette pour que les gens raisonnables gouvernent ensemble et laissent de côté les deux extrêmes, de droite comme de gauche, qui n'ont rien compris au monde ». Ainsi annonçait-il la mise à l'écart des citoyens et des partis qui se hasarderaient à voter pour des partis rétifs aux bienfaits de Maastricht et de la « mondialisation heureuse ».
Le 25 janvier 2022, le président du Conseil constitutionnel français Laurent Fabius en rajoutait en déclarant au journal Le Parisien : « L’une des caractéristiques des démocraties avancées comme la nôtre, c’est que la loi qu’elle soit votée par le Parlement ou le fruit d’un référendum, ne peut pas faire n’importe quoi et qu’elle doit être conforme à la Constitution et aux grands principes. C’est le rôle du Conseil constitutionnel mis en place par la Ve République de veiller et de contrôler cette conformité ».
L'ennui est que seul le Conseil constitutionnel, où siègent en 2024 Laurent Fabius tout comme Alain Juppé, se juge habilité à définir les « grands principes » et il manifeste dans cette tâche une flexibilité qui laisse songeur (note).
L’« État de droit » dans sa version post-démocratique
Admirons l’habileté des classes dirigeantes européennes. Depuis l’annihilation des référendums français et néerlandais de 2005, elles ont réussi à remplacer le mot démocratie par l’expression « État de droit », un concept d’origine allemande que peu de citoyens seraient capables de définir et qui, au demeurant, demeure ignoré des grandes démocraties de la planète, des États-Unis au Japon.
Par ce tour de passe-passe, elles ont pu imposer les traités européens et même les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme au sommet de la pyramide des normes, au-dessus même des Constitutions agréées par les Peuples souverains.
C’est ainsi que les choix des élus nationaux se voient aujourd’hui subordonnés aux décisions d’une poignée de fonctionnaires, commissaires, banquiers centraux et magistrats qui doivent leur nomination à des cénacles restreints et ne rendent aucun compte aux citoyens.
On l’a vu il y a trois décennies quand aucun fonctionnaire de la Commission n’a été poursuivi après que l’assouplissement d’une norme sanitaire sous la pression de lobbies industriels eut occasionné la crise de « la vache folle ». On le voit encore aujourd’hui, dans des conditions moins dramatiques, quand les échecs annoncés de la Commission européenne en matière industrielle, énergétique, diplomatique ou autre n’entraînent aucune contestation sérieuse dans les assemblées d’élus.
Ainsi ont pu naître au forceps les « États-Unis d’Europe ». En l’absence de soutien démocratique et populaire, craignons que cette construction invertébrée sombre à la prochaine tempête (la guerre en Ukraine ?).













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Voir les 39 commentaires sur cet article
Alban (14-02-2026 10:02:29)
Rémy, votre indignation est malvenue. Ce que nous appelons de nos voeux est précisément l'Europe des Nations promue par le traité de Rome : des Etats forts au service d'une ambition commune. C'est... Lire la suite
Alban (09-04-2025 09:54:36)
Rémy, votre indignation est malvenue. Ce que nous appelons de nos voeux est précisément l'Europe des Nations promue par le traité de Rome : une assemblée d'Etats forts au service d'une ambition c... Lire la suite
Rémy Volpi (27-03-2025 18:05:49)
Je reste sans voix (et c'est pourquoi j'écris) devant ce tissu de dangereuses inepties. Ainsi, une Europe unie fédérale ne serait autre "qu'une forme d'empire supranational et post-démocratique". ... Lire la suite