Guerre en Ukraine

Daladier et Churchill : le retour ?

24 mars 2024. Dans sa martiale déclaration relative à la guerre en Ukraine, le président français Emmanuel Macron a fait référence à Churchill, qui a résisté à Hitler. La tête de liste du parti présidentiel aux élections européennes n'a pas hésité quant à elle à reprocher à ses opposants de se coucher devant Poutine comme Daladier se serait couché devant Hitler en 1938, à la conférence de Munich. Qu'en est-il de ces rappels historiques ? Sont-ils encore pertinents ?...

Les hommes et les femmes politiques devraient éviter les références historiques superficielles ou trompeuses. Ainsi le président Macron s'est-il égaré en citant Winston Churchill dans son entretien télévisé du 14 mars 2024 sur la guerre en Ukraine : « Il faut avoir, pour reprendre une vieille formule de Churchill, le nerf de la paix. Vouloir la paix ce n’est pas choisir la défaite, ce n’est pas laisser tomber l’Ukraine ». Mais selon une pratique dont il est coutumier (note), le président emploie cette référence historique à contresens !

Le 5 mars 1946, après la chute du nazisme, le Vieux Lion mettait en garde les Occidentaux contre la menace d'une nouvelle guerre, cette fois avec leur ancien allié soviétique. À Fulton (Missouri), il prononce un célèbre discours qu'il intitule lui-même : « Le nerf de la paix ». C'est une nouvelle mouture de l'adage romain : Si vis pacem, para bellum (« Si tu veux la paix, prépare la guerre »). Il invite en effet « les peuples de langue anglaise à s'unir d'urgence pour ôter toute tentation à l'ambition ou à l'aventure ».

S'unir pour dissuader tout adversaire potentiel de faire la guerre, c'est exactement l'inverse de ce qu'ont fait les Européens depuis la conclusion du traité de Maastricht en 1992. 

Tournant le dos à l'Europe des Nations (traité de Rome, 1957), nos gouvernants ont baissé la garde dans la croyance insensée que l'ouverture des frontières, le désarmement et le « doux commerce » (Montesquieu) allaient nous faire pénétrer dans le monde enchanté de la paix éternelle. Ils ont avec constance abattu tout ce qui faisait la cohésion de nos nations par l'abaissement des frontières et la libéralisation des échanges, les délocalisations industrielles et l’immigration de masse, l'effacement des cultures nationales et l’américanisation des parlers, du droit et des mœurs, etc.

Leur désarmement militaire et surtout moral a excité les convoitises de tous côtés jusqu'à ce fatal matin du 24 février 2022, quand l'invasion de l'Ukraine les a réveillés. Étourdis par l'ampleur de leurs illlusions, les voilà qui tournent le dos à leurs engagements antérieurs et prétendent relancer les budgets militaires, l'industrie et même le nucléaire, tout cela venant un peu tard.

À Prague, le 5 mars 2024, à l'issue d'une réunion entre dirigeants européens, le président français conjure publiquement les alliés de l'Ukraine de « ne pas être lâches » face à une Russie « devenue inarrêtable ». Ces propos, qui visent sans le nommer le chancelier Olaf Scholz, laissent croire que le maître du Kremlin, après l'agression de l'Ukraine, pourrait aussi s'en prendre aux États baltes, à la Moldavie et pourquoi pas? à Marseille et Strasbourg (note).

Emmanuel Macron en boxeur (photo officielle de l'Élysée, 2024) ; agrandissement : Vladimir Poutine à la pêche sportive (photo officielle du Kremlin, 2007)S'érigeant en chef de guerre, Emmanuel Macron se lance dans un combat de coqs avec Vladimir Poutine (il se fait photographier en boxeur comme naguère le président russe en pêcheur à la truite) et l'avertit que ses concitoyens, tels les soldats de la Grande Armée, pourraient relayer les combattants ukrainiens dans les plaines du Donbass. 

Le président ukrainien Volodomyr Zelensky, qui fait face avec courage à l'agression de son voisin, rappelle à son homologue français et à ses soutiens américains qu'il a dans l'urgence besoin de munitions, pas de soldats supplémentaires ! Las, les industries européennes et américaines de l'armement, laminées par trente décennies de néolibéralisme et d'économies budgétaires, sont incapables de soutenir le rythme infernal imposé par la Russie.

L'historien Stéphane Audouin-Rouzeau, spécialiste de la Grande Guerre, ne cache pas son inquiétude dans un entretien avec Le Figaro (22 mars 2024) et fait le rapprochement avec l'année 1917 quand la France n'avait échappé à l'effondrement que grâce à la poigne d'un homme d'exception, Georges Clemenceau (76 ans). La perspective de l'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis le 5 novembre 2024 ne laisserait alors plus d'illusion sur l'issue de la guerre russo-ukrainienne... et l'avenir de l'Union européenne en tant que puissance géopolitique.

André Larané
Hitler, Daladier, Chamberlain et les autres...

L'instrumentalisation de l'Histoire dans les joutes électorales tourne à la bouffonnerie si l'on en juge par un tweet de la députée européenne Valérie Heyer, tête de liste de Renaissance aux élections européennes du 9 juin : « Hier, Daladier et Chamberlain, aujourd’hui Le Pen et Orban. Les mêmes mots, les mêmes arguments, les mêmes débats. Nous sommes à Munich en 1938 », écrit-elle en référence à la guerre d'Ukraine. Ces propos n'ont rien à voir avec les faits historiques...
Le 30 septembre 1938, par les accords de Munich, le président du Conseil français, le radical-socialiste Édouard Daladier, et son homologue le Premier ministre britannique Neville Chamberlain accordent à Hitler le droit d'annexer les Sudètes, une région germanophone de Tchécoslovaquie. Le dirigeant français est pleinement conscient que la guerre générale est désormais inévitable ; il s'y est préparé de toutes ses forces sitôt qu'il a succédé à Léon Blum à la tête du gouvernement le 12 avril 1938. Mais à Munich, la mort dans l'âme, il constate que son allié britannique, partisan de l'appeasement (« apaisement ») à tout prix, est prêt à lâcher les Sudètes. Daladier se résout à le suivre, contraint et forcé, pour ne pas risquer de brouiller la France avec le Royaume-Uni et de l'isoler. L'opinion publique française, essentiellement à gauche, ne l'aurait de toute façon pas approuvé, par crainte de revivre les horreurs de la Grande Guerre, vingt ans plus tôt.

Publié ou mis à jour le : 2024-03-25 17:33:25

Voir les 21 commentaires sur cet article

Chris (10-04-2024 20:20:24)

J’avais précédemment arrêté mon abonnement lassée qu’une revue d’histoire se transforme en journal politique partisan. Je vois que ne suis pas la seule à ne pas apprécier cette dérive do... Lire la suite

Christian (04-04-2024 15:14:59)

Une fausse manœuvre de ma part ayant rendu incompréhensible le dernier paragraphe de mon précédent message, je voulais tout simplement dire que si le sabotage des gazoducs de Nord Stream a été r... Lire la suite

Christian (04-04-2024 08:37:43)

Selon l'AFP, le ministère russe de la défense russe a dit espérer que "les services secrets français" n'étaient pas impliqués dans l'attentat revendiqué par l'Etat islamique. Selon ce communiqu... Lire la suite

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